France

L'histoire de Pauline Dubuisson et du meurtre qui l'a toujours poursuivie

Sandrine Issartel, mis à jour le 07.08.2017 à 14 h 13

Le 17 mars 1951, Pauline Dubuisson, 24 ans, abat son amant de trois coups de pistolet. Elle changera de nom et de pays, mais l'affaire se rappellera toujours à elle.

Pauline Dubuisson lors du procès pour le meurtre de Felix Bailly, le 18 novembre 1953 | AFP PHOTO

Pauline Dubuisson lors du procès pour le meurtre de Felix Bailly, le 18 novembre 1953 | AFP PHOTO

Cet article est publié dans le cadre d'une série sur les personnes hantées par les affaires: accusés, victimes, avocats, magistrats. À venir: Les «acquittés d'Outreau», Dominique Baudis, Patrick Dils...

Elle pensait avoir avoir purgé sa peine après avoir tué son ancien fiancé, mais le passé l'a rattrapée alors qu'elle avait tenté de changer de vie. Pauline Dubuisson a fini par mettre fin à ses jours en 1963 à Essaouira, au Maroc, juste après avoir été rejetée par l'homme de sa vie à qui elle s'était confiée à propos de son embarrassant passé.

«Je me suis assise dans un fauteuil, Il est resté derrière la table. Je lui ai dit que je ne pouvais pas vivre sans lui. Il a fait un mouvement vers moi. Ensuite, je ne sais plus ce qu'il s'est passé.» Pauline Dubuisson, 21 ans, vient d'abattre son ex fiancé, Felix Bailly, 25 ans, à Paris, le 17 mars 1951. Elle a tenté de retourner l'arme contre elle. En vain. Elle s'est enfoncé un tuyau de gaz dans la gorge et a allumé le robinet. Les secours parviennent à la ranimer. Elle est conduite à l'hôpital avant d'être incarcérée, puis jugée à Paris, en novembre 1953. Punie, plus encore pour ses mœurs qualifiées de légères et sa proximité avec l'ennemi allemand, par une France pudibonde et misogyne, que pour le meurtre de son ex amant, celle que la presse avait surnommée «la Messaline des hôpitaux», a été condamnée aux travaux forcés à perpétuité en novembre 1953.

Pauline Dubuisson, née en 1927, grandit dans le nord de la France, à Malo-lès-Bains, près de Dunkerque. Dans une famille rigoriste et protestante, elle naît après quatre frères. Elevée à la dure par un père colonel de réserve de la Première Guerre mondiale et patron d'une entreprise de travaux publics qui lui serine sans cesse que «la vie est un combat, seuls les forts s'en tirent», Pauline se révèle vite être une élève douée mais, selon le corps enseignant, «insupportable».

À 14 ans, elle se découvre, en pleine Occupation, une passion certaine pour les marins de la Kriegsmarine. Aperçue dans un square en train de batifoler avec l'un d'entre eux, sa conduite «immorale» lui vaut d'être renvoyée du lycée. Qu'à cela ne tienne, la jeune femme préparera elle-même son baccalauréat qu'elle obtiendra en 1944, à l'âge de 17 ans. Elle n'a plus qu'un seul objectif: devenir médecin. Aussi devient-elle aide-infirmière à l'Hôpital allemand de Dunkerque. La jeune femme qui ne se soucie toujours pas du qu'en-dira-t-on entretient une liaison avec le médecin chef, le Dr Domnitz. Elle est encore loin de s'imaginer le sort qui lui sera réservé à la Libération.

Sauvée par le passé de son père

Lorsque Dunkerque est libérée, les «épurateurs» viennent la chercher ses parents. Elle est conduite en place publique pour y être dévêtue et tondue avant de comparaître devant un «tribunal du peuple» qui la condamne à mort. Elle échappera de justesse à l'ultime sentence grâce au passé héroïque de son père qui plaide en sa faveur, à la seule condition de quitter le Nord de la France. Elle s'installe à Lyon où elle passe un an à préparer le concours d'entrée à la faculté de médecine tout en s'accordant un peu de bon temps. L'insatiable jeune femme consigne la liste de ses amants qu'elle classe et évalue.

De retour à Lille, elle est étudiante en médecine à l'université. Elle y rencontre Felix Bailly. Le jeune homme de 25 ans, 1,81 m, issu d'une bonne famille est un étudiant modèle, encore peu expérimenté. Il tombe rapidement sous le charme de la jolie Pauline et dès leur union consommée, la demande en mariage. Le refus de sa dulcinée est catégorique. Elle tient bien trop à sa liberté et est bien trop ambitieuse pour devenir l'épouse d'un médecin dont elle finirait par devenir la secrétaire. Ils vivent néanmoins une histoire tumultueuse de près de deux ans, rythmée par les tromperies de Pauline. «Ce n'est pas ma faute s'il m'aime et si je ne l'aime pas», confiera-t-elle à l'un de ses amant, rapportent Jean Beauchesne et Jean Ker, dans une enquête parue dans Paris Match consacrée à la jeune femme. Las, humilié, le jeune homme la quitte. Sans laisser d'adresse, il part poursuivre ses études à Paris.

Dix-huit mois plus tard, alors qu'ils n'entretiennent plus aucun contact, Pauline apprend que son ancien amour a trouvé une nouvelle fiancée, Monique Lombard. Elle étudie les lettres. Pauline mesure sans doute sa perte à cet instant. Ou alors n'est-elle guidée que par un orgueil blessé. Toujours est-il qu'elle débarque à Paris, le 6 mars 1951, par surprise, après être parvenue à trouver l'adresse de celui qu'elle estime lui être promis. La discussion tourne court. «C'est fini, tu comprends Pauline, entre toi et moi. Adieu.» De retour à Lille, elle qui possède une autorisation de tir, acquiert un pistolet. Sa logeuse, dans la confidence, tente de prévenir Felix du danger qui le guette lorsque Pauline est de nouveau en route pour la capitale, une semaine plus tard.

«Nous entraîner tous les deux dans la mort»

Félix est traqué. Elle l'attend vainement en bas de chez lui, une première nuit, rue de la Croix-Nivert dans le XVe arrondissement de Paris. Le lendemain, elle persiste. Il finit par lui ouvrir la porte mais il n'est pas seul. Un rendez-vous est convenu dans un café du quartier. Elle s'y dérobe pour mieux s'engouffrer dans l'entrée de l'immeuble tandis que, las d'attendre, il finira par rentrer chez lui.

«J'avais résolu, si je ne pouvais le ramener à moi, de nous entraîner tous les deux dans la mort», expliquera-t-elle lors de son procès. Lorsqu'elle comprend qu'elle a définitivement perdu l'amour de Félix, Pauline tire son pistolet de son sac. Elle tire. À trois reprises. Une balle en plein front. Il s'effondre. Une balle dans le dos. Un coup de grâce derrière l'oreille. Elle tente de retourner l'arme contre elle. Le pistolet s'enraye. Elle cherche à s'asphyxier mais les voisins qui ont entendu les détonations ont prévenu les secours qui lui sauvent la vie. Son père ne le supportera pas. LE soir même il s'asphyxie mortellement à l'âge de 68 ans.

«Pauline Dubuisson, aux rêves violents nourris sous l'Occupation, dans le confinement d'une ville de province, choisissait et rejetait ses amants mais n'a pas supporté la seule blessure infligée à sa carrière de séductrice», résume Jean Beauchesne dans Paris Match.

La presse s'empare de ce fait divers et s'acharne contre la vénéneuse criminelle. «L'infâme», «l’orgueilleuse sanguinaire», la «Messaline des hôpitaux», la surnomme-t-on. Son procès doit se tenir en octobre 1953 mais, trois semaines avant son ouverture, elle tente de s'ouvrir les veines dans sa cellule, laissant une lettre adressée au président de la cour d'assises. «Je ne veux pas me soumettre à une justice manquant à ce point de dignité. Je ne refuse pas d'être jugée mais je refuse de me donner en spectacle à cette foule qui me rappelle très exactement les foules hurlantes de la Révolution.»

Elle en réchappe et comparaît un mois plus tard devant les assises à Paris. Face à elle, un avocat général qui la traite de «hyène» et un jury composé d'hommes à l’exception d'une femme, Raymonde Gourdeau. Sa tentative de suicide? «Un simulacre», selon l'avocat général. A la barre, Pauline Dubuisson ne pleure pas, elle n'exprime ni remords, ni regret. Elle est qualifiée d'arrogante. Elle paye pour son passé, sa légèreté, sa liberté. Reconnue coupable d'avoir commis l'irréparable par orgueil blessé, elle est condamnée aux travaux forcés à perpétuité le 18 novembre 1953. Sans doute la voix de Raymonde Gourdeau lui aura permis d'échapper à la peine capitale.

«La société française a été capable de pardonner aux nazis, mais elle n'est toujours pas capable de pardonner à ces femmes, et c'est très bouleversant. Pas une femme, ni Beauvoir, ni Badinter, n'ont cherché à les défendre par la suite», s'indigne l'écrivain Jean-Luc Seigle qui a consacré un roman à Pauline Dubuisson.

Après six ans d'incarcération à la Petite Roquette, à Paris, elle est libérée, en 1960 pour bonne conduite. Elle s'installe rue du Dragon, à Saint-Germain-des-Près, déterminée à oublier et faire oublier son passé et à reprendre ses études de médecine. L'écrivain Patrick Modiano se souvient avoir croisé, adolescent, celle dont le visage avait fait la une de Paris Match lors de son procès. «Je me rappelle très bien une photo de Match, celle de Pauline Dubuisson, jugée pour un crime passionnel, condamnée, libérée. Son visage me fascinait, m’effrayait, m’intriguait», déclare-t-il à Paris Match, en 2010. Jamais l'adolescent fasciné ne l'abordera. C'est sans doute ce qu'aurait préféré Pauline Dubuisson en quête absolue d'anonymat.

«En ce mois de juin, lorsqu'elle va faire les courses ou se renseigner à la fac, personne ne semble prêter attention à elle. On l'a oubliée. Ou plutôt, on ne fait pas le lien entre les unes tonitruantes des journaux de 1953 et cette passante blême et usée, à peine visible. Car elle a changé. Elle a maigri, ses traits se sont creusés et tirés –en sept ans, elle en a pris quatorze. Elle n'est plus la petite femelle qu'on a condamnée», écrit Philippe Jaenada dans l'ouvrage qu'il lui a consacré.

Un film et une nouvelle vie

Un vœu devenu pieux alors que sort, en 1960, le film d'Henri-Georges Clouzot, La vérité. Le cinéaste s'inspire très largement de l'histoire de Pauline Dubuisson, incarnée à l'écran par Brigitte Bardot. Pauline Dubuisson y est Dominique Marceau, une séductrice manipulatrice et diabolique.

C'en est trop pour Pauline Dubuisson. Elle quitte la France et s'installe à Mogador, au Maroc, ville qui deviendra Essaouira.

Là-bas, elle est Andrée, elle travaille comme infirmière à l'hôpital. Là-bas, elle est «la fille aux cheveux rouges». Là-bas, alors qu'elle est âgée de 36 ans, elle rencontre Jean, un ingénieur de l'industrie pétrolière âgée de 30 ans. Il la demande en mariage. Elle ose croire qu'une nouvelle vie est possible mais un numéro du Nouveau Détective lui consacrant un article fait remonter à la surface ce qu'elle cherche à enfouir. La rumeur commence à se répandre jusqu'au Maroc. Aussi, tandis qu'ils doivent évoquer leurs projets d'avenir commun, Andrée juge utile de raconter Pauline. Erreur. Jean retire sa proposition, il ne veut plus jamais la revoir.

Le 22 septembre 1963, un voisin s'inquiète d'entendre en boucle le même morceau de Mozart s'échapper de l'appartement de Pauline Dubuisson. Elle est retrouvée morte dans son lit. Elle a avalé des barbituriques, son inoubliable passé lui ayant brisé toute perspective d'avenir et de tranquillité.

Sandrine Issartel
Sandrine Issartel (18 articles)
Journaliste
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