Monde

Au Rwanda, comment combattre Paul Kagame?

Kavitha Surana, traduit par Antoine Bourguilleau, mis à jour le 05.08.2017 à 9 h 28

Même les personnes qui critiquent le gouvernement du Rwanda aident Paul Kagame à rester au pouvoir. Face aux journalistes qui soulignent des problèmes, il se présente toujours comme la solution.

Le président Paul Kagame lors d'un meeting de campagne, le 2 août 2017 à Kigali | MARCO LONGARI / AFP

Le président Paul Kagame lors d'un meeting de campagne, le 2 août 2017 à Kigali | MARCO LONGARI / AFP

GICUMBI, Rwanda 

Jennifer Niyonsaba est penchée sur une console de mixage dans une petite salle de post-production aux murs nus et peints en jaune. Journaliste bénévole à Radio Ishingiro, petite station de radio du nord rural du Rwanda, elle s’est levée à l’aube, et a interviewé sans relâche des villageois choqués d’apprendre que le gouvernement a décidé d’ignorer leurs plaintes concernant le manque de toilettes publiques et d’accès à l’eau potable sur le marché local. Elle est en train de faire le montage de son reportage.

«Nous allons à la rencontre des gens pour écouter leurs problèmes, et dans un second temps, nous contactons les autorités pour voir si elles peuvent nous aider», dit la journaliste, dont les yeux brillent d’enthousiasme.

Les auditeurs de Radios Ishingiro, qui émet depuis un petit bâtiment modeste, ont fini par s’habituer à des enquêtes de la sorte. Et même si elles ne font guère de bruit dans ce pays autocratique où toutes les informations sont contrôlées, les enquêtes récentes de Radio Ishiringo ont porté sur des questions controversées comme un nouveau plan d’urbanisme qui entraînerait le déplacement de certains villageois ou bien sur de nombreux fonctionnaires du gouvernement qui disent qu’ils ne seront jamais payés pour le travail qu’ils effectuent. Les représentants locaux du gouvernement qui, au départ se hérissaient à l’écoute des reportages de la petite radio ont changé d’attitude et appellent désormais certaines émissions ou répondent aux questions et défendent les actions du gouvernement.

En plus de couvrir les nouvelles locales d’un œil critique, le personnel de Radio Ishingiro organise des réunions bimestrielles de débat au sein des communautés, où les résidents peuvent interroger directement les autorités locales sur les politiques qui ont une influence directe sur leur vie quotidienne. Tous les deux mois, ils se rassemblent dans un secteur différent de Gicumbi, un district rural parsemé de routes cuites par le soleil et de plantations de thé, situé à environ deux heures de voiture de la capitale, Kigali. Lors de la première réunion, en octobre 2016, près de 1.500 personnes étaient présentes, indignées par un plan d'aménagement urbain mal défini qui aurait obligé les résidents à acheter de nouvelles et coûteuses toilettes et cuisines.

L'activisme médiatique

«La population était à ce point remontée que personne n’a applaudi le maire», se rappelle Ildephonse Sinabubariraga, directeur de la station de radio. «Mais ils ont applaudi les modérateurs de Radio Ishingiro, qui interrogeaient sans relâche le maire sur certaines questions qu’il tentait d’esquiver.» Le maire a finalement revu sur son plan initial et a accepté que les gens puissent utiliser des matériaux moins coûteux. «Les gens ont commencé à trouver des solutions et des réponses», poursuit Sinabubariraga.

Un tel activisme médiatique n’est pas une mince affaire au Rwanda, où le gouvernement a muselé la presse sans aucun ménagement, au point où presque toute la couverture médiatique des actions du gouvernement dans le pays s’apparente à de la propagande. Le Rwanda est pourvu de lois strictes qui interdisent le «divisionisme» et «l’idéologie génocidaire», mais qui visent dans les faits à museler la liberté d’expression. Et au cours des dernières années, comme Anjan Sundaram en témoigne dans son livre sorti en 2016Bad News: Last Journalists in a Dictatorship:

«Les journalistes rwandais ont été victimes de campagnes d’intimidation, chassés du pays et même assassinés. Les opposants politiques ont été mis en prison, tortures et tué – et parfois même traqués et assassinés à l’étranger.»

Dans un tel climat politique, se permettre de harceler les fonctionnaires locaux et de faire remonter les injustices à la surface pourrait apparaître suicidaire. Pourtant, Radio Ishingiro a fait remonter de nombreuses affaires à la surface depuis l’arrivée à sa tête de Sinabubariraga en 2013, et aucun des seize journalistes n'a été harcelé ni emprisonné. «Quoi qu'il se passe dans notre communauté, nous avons tout pouvoir pour enquêter dessus, puis d’en parler dans nos émissions de radio», dit-il.

Un tolérance inattendue

De prime abord, la tolérance du gouvernement à l'égard de cette station de radio est étonnante. Mais après inspection plus approfondie, elle s’explique par une logique sinistre qui permet par ailleurs de comprendre comment le président Paul Kagame a consolidé son contrôle du Rwanda depuis 23 ans que son armée rebelle a aidé à mettre fin au génocide brutal qui ensanglantait le pays.

Le 4 août, les Rwandais se sont rendus aux bureaux de vote pour décider d'accorder ou pas un nouveau mandat de sept ans à Kagame. Le résultat n’est pas encore établi mais ne fait guère de doute: malgré le hashtag populaire #RwandaDecides, ses deux principaux opposants ne sont rien d’autre que des figurants autorisés à concourir pour préserver l'illusion de la démocratie. Ayant déjà effectué deux mandats –et contrôlant dans les faits le gouvernement depuis 1994– Kagame était pourtant constitutionnellement obligé de démissionner cette année. Mais, en 2015, lors d'un référendum, les Rwandais ont voté en faveur de la modification de la Constitution, lui permettant de se représenter et potentiellement de rester au pouvoir jusqu'en 2034.

Le président affirme n'avoir en rien souhaité l'organisation du référendum, qui a vu 98% des électeurs se prononcer pour le changement, selon le décompte officiel. Des associations comme Human Rights Watch pensent que de nombreux Rwandais ont voté pour cette mesure par peur. Kagame, quant à lui, s’est naturellement présenté comme un serviteur public désintéressé, répondant presque à contrecœur à l'appel du devoir.

«Vous m'avez demandé de diriger le pays à nouveau après 2017. Étant donné l'importance et la considération que vous attachez à cette réélection, je ne peux qu'accepter», a-t-il déclaré après l’adoption de la réforme constitutionnelle par référendum. «Mais je ne pense pas que nous ayons besoin d’un leader éternel.»

L'identité de sauveur, soigneusement cultivée par Paul Kagame est la clé de son succès politique. Lui seul, à l’en croire, était capable d'arrêter le génocide –un récit officiel qui ignore commodément les massacres postérieurs réalisés par le Front Patriotique Rwandais– et lui seul peut mener le pays vers un avenir paisible et prospère.

«Aux yeux de la population, il est considéré comme quelqu'un qui s’occupe du peuple, comme la personne qui protège», déclare René Claudel Mugenzi, militant rwandais des droits de l'homme qui vit en Grande-Bretagne et qui a été menacé de mort par le gouvernement rwandais. «C'est l'une des stratégies qu'il utilise pour rallier les gens derrière lui, leur faire croire qu'il est la personne nécessaire –que, sans lui, ils sont perdus.»

Un chef de file du progrès africain?

Le sauveur l’a sans doute été pour de nombreux Rwandais. Une brève visite à Kigali laisse l'impression que Kagame a retrouvé le secret du progrès et de la réconciliation dans un pays que beaucoup voyaient comme un panier de crabes ingouvernable il y a encore deux décennies. La stabilité politique du Rwanda, conjuguée à un succès économique remarquable ces dernières années, ont conduit de nombreux investisseurs et gouvernements occidentaux à lui octroyer un bon d’entrée dans le club fermé des démocraties.

Le contraste étroit entre les rues propres et ordonnées de Kigali et le chaos qui règne dans la plupart des capitales africaines est devenu une sorte de cliché répété à l’envi par les journalistes invités. Mais on ne peut pourtant pas nier les impressionnants bâtiments modernes qui poussent le long des routes luxuriantes et bordées d'arbres de la ville, ou la fierté nationale dont font preuve de nombreux jeunes Rwandais. Le pays s'est imposé comme un chef de file du progrès africain –et lorsque les chefs d'État de l'Union africaine ont élu Kagame à la présidence tournante de l'UA pour 2018, ce mouvement a été perçu comme un pas vers une réforme institutionnelle, poussant certains à prédire non sans exaltation que le «modèle rwandais» serait bientôt exporté à travers toute l’Afrique.

Mais le pays a aussi un côté Pleasantville, un pays qui a adopté avec enthousiasme le surnom de «Singapour de l'Afrique». Chaque matin, des femmes en uniformes verts descendent dans les rues de Kigali pour balayer et enlever les mauvaises herbes.

Sous le vernis

Tout le monde respecte minutieusement les limitations de vitesse, personne ne demande des pots-de-vin, et les ronds-points de la ville sont parfaitement soignés avec leurs petites haies vertes et leurs fleurs colorées. Partout où porte le regard, les preuves succès et du développement du Rwanda abondent. Une couverture typique du dimanche du New Times, le principal journal de langue anglaise du Rwanda, est celle d’une photo d'un Kagame mince et avec lunettes pris en sandwich entre Bill Gates et la Première ministre norvégienne lors de la Conférence de sécurité de Munich, ce qui vient encore renforcer le modèle de développement durable du Rwanda.

Mais sous ce vernis brillant se cache le côté obscur et impitoyable de la success story rwandaise. Le parlement peut être présenté par les gouvernements occidentaux et par certaines organisations non gouvernementales comme un modèle d'égalité entre les sexes, les femmes occupant 64% des sièges à la Chambre des députés, cette dernière n’est pourtant rien d’autre que la chambre d’enregistrement des décisions de Kagame. Le président rwandais, quant à lui, aurait ordonné l'assassinat et la disparition forcée de centaines d’opposants, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur du pays. Une enquête récente menée par Human Rights Watch a révélé que des petits criminels de droit commun ont été exécutés sommairement par ses services de sécurité.

David Himbara, ancien conseiller économique de Kagame qui a fui au Canada et y a demandé l'asile, déclare quant à lui que Kagame «est un dictateur qui ne voit pas simplement la violence comme un moyen d’atteindre son but –il prend ouvertement du plaisir à en faire usage».

Kagame réfute souvent ces allégations, avec moult clins d’œil et sourires entendus. Lors d'un déjeuner de prières à Kigali en 2014, il a ainsi rejeté les accusations selon lesquelles il aurait ordonné l'assassinat de l'ancien chef du renseignement Patrick Karegeya, retrouvé étranglé en Afrique du Sud, et a ensuite demandé de manière provocatrice: «Ne fallait-il pas le faire?» Quelques instants plus tard, il indiquait qu’il était honorable pour les Rwandais de faire usage de la violence contre ceux qui divisent le pays. «À titre personnel, je suis tout à fait favorable à la confrontation», a-t-il conclu.

Voici Kagame, le sauveur, qui se porte donc volontaire pour se salir les mains, au service d'un pays plus unifié. Et c’est l'explication la plus probable de l’impunité avec laquelle Radio Ishingir peut continuer de demander des comptes à des fonctionnaires locaux, même si cela implique la diffusion de vérités embarrassantes au sujet du gouvernement.

La fausse proximité de Kagame

Car, pour chaque problème attribué aux autorités locales, Kagame est la solution. Tout cela s'intègre parfaitement à ses efforts incessants pour toujours plus d'efficacité, de responsabilité et de consensus – une campagne qu'il promeut en interne et à l'étranger dans des endroits comme le Forum économique mondial de Davos. Très souvent, il répond directement aux questions et préoccupations des Rwandais. L'année dernière, par exemple, un journaliste a interpellé Kagame sur Twitter en suggérant que le centre-ville de Kigali devrait être transformé en zone piétonne. Kagame a immédiatement répondu: «Je suis d'accord avec lui. Je vois ça avec le maire!» La semaine suivante, les voitures étaient interdites. En d’autres occasions, Kagame se donne en spectacle en se rendant dans des villages éloignés pour écouter des plaintes, et renvoyer devant tout le monde les fonctionnaires accusés de n’avoir pas bien travaillé.

«Le président Kagame est connu pour prendre du temps pour se rendre dans les villages afin de rencontrer des citoyens ordinaires», déclare ainsi Kim Kamasa, premier secrétaire du Haut-commissariat du Rwanda à Nairobi, le 21 juillet dans le New Times, pour défendre le bilan de Kagame. «Ces déplacements sont connus pour provoquer la crainte des fonctionnaires du gouvernement, car les citoyens utilisent de telles occasions pour soulever des problèmes qui touchent à leur bien-être et parfois montrer du doigt certains fonctionnaires qui n'ont pas accompli leurs missions de service public.»

Mais ces critiques s'arrêtent toujours au niveau local, et les journalistes évitent généralement de poser la question des responsabilités de l'administration de Kagame. «Ce genre de journalisme est limité, Kagame n’est pas mis en cause, les hauts responsables du régime ne sont pas mis en cause – juste les petits homes politiques locaux», dit Mugenzi, le principal activiste des droits de l’Homme rwandais, installé au Royaume-Uni. «Le gouvernement souhaite contrôler l’administration locale pour lui faire peur et utilisent cette peur pour la contrôler.»

Les journalistes de Radio Ishingiro, qui reçoit des fonds provenant de partenaires tels que l'USAID, l'Union européenne et d’ONG internationales, comme Search for Common Ground, une organisation de consolidation de la paix basée aux États-Unis, reconnaissent qu'ils ne critiquent jamais ouvertement l'administration de Kagame et qu’ils ne diffusent jamais à l’antenne les personnalités de l'opposition qui vivent à l’extérieur du pays. Sinabubariraga, directeur général de la radio, réfute même le contenu des articles provenant de journalistes qui ont fui le pays en disant qu'ils ne font que chercher des excuses pour demander l'asile politique à l'étranger.

Au micro de l'une des quatre stations de radio communautaire non financées par le gouvernement, le personnel de Radio Ishingiro a ouvert un espace faible mais important de dissidence pour certains des Rwandais les plus démunis et les plus misérables. Sinabubariraga affirme que les habitants de Gicumbi, autrefois inquiets à l’idée de mettre en cause les autorités, comptent désormais sur la station pour les nouvelles locales et s'attendent à ce que les journalistes fassent entendre leurs protestations.

«Les gens ont confiance dans leur station de radio», dit-il avec fierté. Mais les gens font également confiance à Kagame dans l'ensemble, et voilà pourquoi il a remporté le scrutin de cette semaine, avec une marge écrasante et probablement sans même avoir à bourrer les urnes. Sinabubariraga, comme beaucoup de Rwandais, peine encore à imaginer un avenir à son pays sans son actuel président. «S'il n'y a plus de Kagame, qu'arrivera-t-il?», demande-t-il. Voilà une question qui pourrait permettre au président actuel de conserver son siège de très nombreuses années…

Cet article est traduit de l'anglais et adapté en raison de l'actualité. Il a d'abord été publié sur Foreign Policy.

 

Kavitha Surana
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