Monde

Comment éviter la bombe démographique en Afrique

Rodrigue Arnaud Tagnan, mis à jour le 08.08.2017 à 7 h 02

Alors qu'il recule dans presque toutes les régions du monde, le taux de fécondité stagne en Afrique subsaharienne avec une moyenne de 4,7 enfants par femme. Un chiffre qui inquiète la communauté internationale et révèle de grandes disparités.

Des mères nigériennes au dispensaire «Prince Albert II de Monaco» à Agadès au Niger, le 6 avril 2017 | Issouf Sanogo / AFP

Des mères nigériennes au dispensaire «Prince Albert II de Monaco» à Agadès au Niger, le 6 avril 2017 | Issouf Sanogo / AFP

La population mondiale a été estimée, fin juin, à 7,55 milliards, par l'ONU. Le continent africain apparaît en deuxième position avec près d'1,3 millard de personnes, soit 16% de la population mondiale, derrière l'Asie qui concentre 4,5 milliards d'âmes. Alors que la croissance démographique ralentit partout dans le monde, la population africaine croît à un rythme accéléré. D'après les prévisions actuelles, elle se situera entre deux et trois milliards en 2050 et atteindra 4,5 milliards en 2100: 40 % de l’humanité sera africaine à cette date, résume Le Monde. Sur la période 1950-2050, la population aura donc été multipliée par 11, là où celle de l’Amérique latine l'aura été par 4,6. De quoi inquiéter le reste de la planète.

Lors du sommet du G20 à Hambourg les 7 et 8 juillet, Emmanuel Macron n'a pas manqué d'exprimer avec force cette inquiétude, s'attirant par la même occasion des inimitiés sur le sol africain. En réponse à la question d'un journaliste ivoirien qui lui demandait s'il fallait «un plan Marshall pou sauver l'Afrique» comme cela avait été le cas avec les pays d'Europe après la seconde Guerre mondiale, le chef de l'Élysée assène: «Le défi de l'Afrique est totalement différent. Il est civilisationnel aujourd'hui. Quand des pays ont encore sept à huit enfants par femme, vous pouvez décider d’y dépenser des milliards d’euros, vous ne stabiliserez rien.»

Depuis cette déclaration fracassante, on assiste à un regain d'intérêt pour la question démographique. Quand des parlementaires ouest-africains ont pris la décision le 22 juillet d’inciter leurs gouvernements respectifs à adopter des politiques visant à limiter le nombre d'enfants à trois par femme d'ici 2030, les citoyens se sont réappropriés cette question, et ont exprimé toute sorte de fantasmes sur les réseaux sociaux à propos des intentions de Macron. Mais qu'en est-il véritablement? La transition démographique est-elle si difficile à accélerer?

Un processus historique 

Pour comprendre ce qu'il se passe aujourd'hui, il faut inscrire la question démographique dans une perspective historique, soulignent les chercheurs. Toutes les sociétés du monde ont eu recours, à un moment donné de leur évolution, à une forte natalité pour contrebalancer leur mortalité élevée. «Mettre six ou sept enfants au monde était nécessaire pour avoir la chance qu'au moins deux d'entre eux atteignent l'âge adulte pour se reproduire à leur tour afin d'éviter l'extinction du groupe», analyse Clémentine Rossier, professeur à l'Institut de démographie et de socioéconomie de l'Université de Genève. Dans ce système où la forte fécondité était contrebalancée par une forte mortalité, la population n'augmentait pas. Jusqu'au XVIIIe siècle où le développement scientifique et économique inverse la donne. Cependant, les sociétés mettent du temps à s'adapter parce que la propension à avoir beaucoup d'enfants pour la survie du groupe est encore profondément ancrée dans les mœurs. La transition démographique ne s'accélère pas sur le coup et la population continue de croître.

«En Europe, cette forte augmentation de la population va coincider avec la vague d'émigration massive aux Amériques et dans les colonies. Comme les transformations entamées se poursuivent avec l'industrialisation et les services, pour réussir dans cette nouvelle économie, il faut envoyer les enfants à l'école en essayant de les y pousser le plus loin possible, explique Clémentine Rossier. Ce qui suppose d'investir impérativement dans chaque enfant. Or cela coûte cher. D'où l'option de réduire le nombre d'enfants avec pour conséquence un nouvel équilibre démographique.»

Le régime post-colonial africain

Dans le même temps, en Afrique, on note des effets de rattrapage face à la ponction démographique liée aux traites arabes, intra-africaines et surtout au commerce triangulaire: «Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, des chiffres énormes sont atteints. Des centaines et des centaines de navires embarquent 150.000 à 190.000 captifs par an selon les années. L’insécurité croissante et généralisée dans la plupart des régions multiplie les disettes, les famines, les maladies locales et plus encore les maladies importées, particulièrement la variole. Les endémies s’installèrent et les épidémies fleurirent», écrit en 2007, Louise Marie Diop-Maes, auteur du l'ouvrage Afrique noire, démographie, sol et histoire: Une analyse pluridisciplinaire et critique

À cela, il faut ajouter les effets de la colonisation où, dans le pré carré français, les autorités coloniales avaient imposé une politique nataliste par l'importation de la loi controversée du 31 juillet 1920 adoptée en Métropole.

«Le but était d'avoir une main d'œuvre abondante pour exploiter les ressources. À l'époque, on assimilait encore la contraception à l'avortement, à tel point qu'il ne venait à l'esprit de personne, même en rêve, de parler de limitation d'enfants», rappelle Jean-François Kobiané, démographe et directeur de l'Institut supérieur des sciences de la population à l'Université Joseph Ki-Zerbo de Ouagadougou.

Contrairement à la partie anglophone du continent où des pays comme le Kenya se sont très tôt intéressés à cette question dès les années 1960, il a fallu attendre le milieu des années 1980 pour que la plupart des États francophones comprennent l'importance de la transition démographique en abrogeant la loi de 1920.

Un demi-siècle après les indépendances, l'économie africaine post-coloniale a très peu évolué. Elle est essentiellement basée sur un régime de rente avec une agriculture de subsistance. L'État et le capitalisme n'ont pas pénétré toutes les sphères de la société et la famille demeure le substrat de la communauté. Dès lors, il va s'en dire que les enfants sont légitimement perçus par les parents comme les futurs garants de leurs vieux jours et par ricochet, les tuteurs de leurs cadets. Dans son article «Variables démographiques et éducation en Afrique ou le mirage des objectifs du millénaire pour le développement», Philippe Hugon, économiste et directeur de recherche à l’Institut des relations stratégiques (IRIS) souligne à ce propos:

 «La famille élargie et lignagère est le principal lieu de production des biens de susbistance, de reproduction des agents et de fourniture de la force de travail. Les transferts intergénérationnels, les droits et obligations entre cadets et aînés pallient l'absence d'assurance chômage et de production sociale et favorisent une forte fécondité.»

Abondant dans le même sens, la socio-économiste danoise Ester Boserup faisait, elle, aussi remarquer que l'agriculture non mécanisée, nécessitant un travail intensif, exige d'avoir des familles de grande taille: «Là où les enfants exercent l’essentiel des travaux champêtres, le père d’une grande famille est riche, tandis que celui d’une petite famille est pauvre

De fait, pour Clémentine Rossier, la forte fécondité observée dans les pays d'Afrique sub-saharienne s'explique avant tout par la pauvreté de la région:

«Une part importante de la population vit de l'agriculture de subsistance. La mortalité a baissé au cours des cinquantes dernières années grâce notamment aux vaccinations. Mais le développement économique n'a pas suivi au même rythme. Les couples ont toujours besoin de beaucoup de bras, donc d'enfants en milieu rural.»

Une transition démographique lente

En l'espace de cinquante ans, l'Afrique subsaharienne a connu des avancées non négligeables, nuance Jean-François Kobiané. Avec les progrès enregistrés dans le domaine de la santé à la fin des années 1950, le continent a amorcé une transition démographique, avec une relative baisse de sa natalité.

«En 1960, le nombre d’enfants par femme était de 6,7. Aujourd’hui, la moyenne est de moins de 5 enfants par femme. Dans les zones urbaines, elle est même à 3. C'est la preuve que cette transition démographique suit son cours même si le rythme est encore lent», confie-t-il.

Lui estime par ailleurs qu'il faut éviter de tirer des conclusions hâtives dans la mesure où les moyennes cachent des disparités énormes entre les différentes régions d'une part, et, d'autre part, entre les zones rurales, semi-urbaines et urbaines. Il s'appuie notamment sur le cas de l'Afrique australe, région la plus développée du continent, où le modèle familial est caractérisé par la prédominence d'un régime monogamique, d'une scolarité avancée avec pour conséquence un âge élevé au mariage. Dans cette région, la moyenne enregistrée est de 2,5 enfants par femme. Même chose pour l'Afrique de l'est qui connaît aussi une transition rapide grâce aux progrès dans l'éducation. Seule la zone sahélo-saharienne et l'Afrique équatoriale restent encore à des moyennes de six enfants par femme. Cette situation est due à la faiblesse du niveau d'éducation des populations, principalement en milieu rural:

«Prenez une jeune fille en campagne qui termine ses études primaires à l’âge de 11 ou 12 ans. Et qui n'a aucune chance après de poursuivre au secondaire. Quel choix vous lui laissez en dehors du mariage? Donc de faire des enfants rapidement. Mais si elle poursuivait ses études, elle aurait eu la chance de retarder sa vie de foyer et la maternité en se projetant davantage sur l'avenir.»

À ce niveau, toutes les recherches concordent pour montrer que plus le niveau d'éducation est élevé, plus l'indice synthétique de fécondité (ISF) –soit le nombre d'enfants qu'aurait une femme au cours de sa vie féconde– est bas. Au Burkina Faso, les chiffres indiquent un ISF de trois enfants par femme dans les centres urbains, alors qu'il se situe entre quatre et cinq dans les zones periurbaines et près de sept en milieu rural.

Passer à la vitesse supérieure

Comment faire alors? Pour accélérer la transition démographique en cours, quand le taux d'accroissement annuel de la population dans plusieurs pays est encore de 3%, les parlementaires de la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (Cédéao), du Tchad et de la Mauritanie se sont engagés, dans leur appel du 22 juillet, à inviter leurs gouvernements respectifs à œuvrer pour une baisse substantielle de cet ISF. L'objectif de trois enfants par femme d'ici 2030 est solennellement proclamé, avec une réaction mitigée de la population. «Il s'agit d'une communication maladroite», convient Jean-François Kobiané. Car, réussir la transition démographique passe nécessairement par une amélioration de la gouvernance au niveau des États, un investissement plus conséquent dans l'éducation (le développement du second degré) et la santé, l'accès à l'emploi des jeunes et l'autonomisation des femmes, l'accès à la contraception. Des perspectives qui sont reprises dans l'appel des parlementaires ouest-africains:

«Les efforts doivent impérativement s'accompagner de politiques publiques pertinentes destinées à garantir aux femmes, aux jeunes garçons l'entier bénéfice de leurs droits à la santé sexuelle et reproductive, investir dans l'éducation notamment celle des jeunes filles, favoriser et accélérer la création d'emplois productifs et décents et consacrer la bonne gouvernance

D'après le démographe burkinabè si ces questions cruciales sont résolues, le taux de fécondité baissera de lui-même sans que nul n'ait besoin de le décréter. Selon Clémentine Rossier, «il faudrait que les populations rurales voient leurs conditions de vie s'améliorer nettement d'ici là, en particulier par rapport à la qualité de l'instruction publique et des débouchés offerts aux jeunes en matière d'emploi qualifié.»  L'objectif de trois enfants par femme d'ici à 2030 peut donc paraître très optimiste pour le moment. 

Rodrigue Arnaud Tagnan
Rodrigue Arnaud Tagnan (8 articles)
Etudiant en journalisme à l'ESJ Lille
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