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Neymar au PSG ou comment un joueur de football est devenu une arme géopolitique

Camille Belsoeur, mis à jour le 04.08.2017 à 16 h 46

L'arrivée de la star brésilienne à Paris pour 222 millions d'euros bouleverse les rapports de force dans le football européen et trouve même un écho dans le jeu diplomatique en cours dans le golfe Persique.

Des supporters font la queue devant la boutique du PSG qui salue l'arrivée de Neymar sur les Champs-Elysées à Paris, le 4 août 2017. Benjamin CREMEL / AFP

Des supporters font la queue devant la boutique du PSG qui salue l'arrivée de Neymar sur les Champs-Elysées à Paris, le 4 août 2017. Benjamin CREMEL / AFP

C'est une déflagration comme le monde du football en a peu connu au XXIe siècle. Le Paris Saint-Germain s'est offert le joueur brésilien du FC Barcelone, Neymar, pour la somme délirante de 222 millions d'euros. C'est plus du double du transfert record de Paul Pogba, évalué à 105 millions d'euros, qui avait rejoint Manchester United à l'été 2016. Personne dans le monde du ballon rond n'imaginait possible une telle inflation en l'espace de quelques mois. Ni l'arrivée d'une telle star dans le championnat français, riquiqui à l'échelle européenne. 

Plus que l'argent, la venue de l'attaquant brésilien en France est une véritable claque pour l'Espagne et son puissant championnat, qui considère de manière légitime le football français comme une arrière-cour où ses clubs peuvent venir se servir pour acheter les meilleurs espoirs français de la Ligue 1. Le FC Barcelone, le Real Madrid et même l'Atletico sont des géants du football européen qui luttent chaque année ou presque pour la victoire en Ligue des champions, alors que seul Marseille l'a remporté une unique fois chez nous. C'est cette humiliation par le «petit voisin» qui a provoqué une vague de colère, notamment médiatique, au royaume de Don Quichotte. 

«Le Championnat de France va accueillir l'un des trois meilleurs joueurs du monde, ce qui n'a pas dû lui arriver depuis que Michel Platini l'a quitté en 1982, au cœur d'une ère qui, pourtant, le marginalise. La présence de la L1 sur les écrans étrangers est fantomatique, la future Ligue des champions l'écarte de la large représentation automatique du club des quatre (Espagne, Angleterre, Allemagne, Italie)», analyse l'éditorialiste Vincent Duluc dans le journal L'Équipe daté du 4 août. 

Devant le caractère inéluctable du transfert de Neymar qui se dessinait ses derniers jours, la Liga annonçait jeudi 3 août qu'elle avait refusé d'enregistrer le paiement de la clause libératoire de Neymar par le PSG. 

«Nous n’acceptons pas cet argent d’un club comme le PSG qui enfreint les normes et les lois du fair-play financier de l’UEFA», avait déclaré au quotidien sportif AS le président de la Ligue espagnole, Javier Tebas. Devant cette menace, la Ligue de football professionnel française (LFP) avait vite apporté son soutien au club de la capitale. «La LFP soutient le Paris Saint-Germain et souhaite la venue de Neymar dans le championnat de Ligue 1», rétorquaient ses dirigeants dans un communiqué

Un rapport de force nouveau dans le football européen 

L'arrivée de Neymar à Paris braque les puissants du football européen. Car il change l'ordre établi. Si, depuis son rachat par l'État du Qatar, le PSG s'est hissé dans le top 10 continental, il restait un nain à côté des clubs historiques comme le Real Madrid, FC Barcelone, Manchester United ou Bayern Munich. Les dirigeants de ses équipes, qui veulent plus que tout conserver leur hégémonie financière et sportive, avaient déjà pesé très fort en 2010 lors de la création du fameux fair-play financier pour en ériger les contours.

Ce règlement devait en théorie empêcher les clubs de dépenser en transferts plus que leurs revenus –avec une tolérance d'un déficit de 45 millions d'euros sur trois ans– dans le but d'éviter une inflation sans limite du prix des transferts et une concurrence inégale en cas de la prise de contrôle d'un club par un actionnaire hyper-riche. Comme c'est le cas pour le Qatar qui détient le PSG via le fond souverain Qatar Investment Authority. En réalité, le fair-play financier était aussi un garde-fou pour les acteurs historiques du football européen, car il empêchait les nouveaux venus d'investir massivement pendant quelques années pour rattraper leur retard sur les meilleurs sur le terrain et sur le plan économique. 

Mais via un montage financier et juridique complexe qui lui a permis de recruter Neymar de manière légale en payant la clause, le PSG a fait sauter ce verrou du fair-play financier et a provoqué la colère de ses puissants rivaux. «Une fois qu'un pays contrôle un club, tout est possible. Cela devient très difficile de faire respecter le fair-play financier, car un État a différents moyens d'investir pour acquérir un joueur qui le représentera», a notamment déclaré, amer, Arsène Wenger, l'entraîneur d'Arsenal

Les propriétaires qataris vont maintenant observer la réaction de l'UEFA, la fédération européenne des clubs, qui pourra décider si oui ou non le PSG a violé la règle du fair-play financier.

Mais Paris est pour le moment le grand gagnant de l'opération en se hissant avec ce transfert dans la cour des plus grands sans même avoir remporté un titre européen sur le terrain. Le football français se frotte aussi les mains, puisque la popularité mondiale de Neymar, qui rien que sur le réseau social Instagram totalise 72 millions de fans, devrait permettre de revaloriser à l'international les droits télévisés du championnat de France, dont la valeur est plus faible que celles de ses voisins (actuellement les droits de retransmission de la Ligue 1 à l'étranger rapportent 80 millions par saison à la LFP, contre un milliard d'euros pour le football anglais). Et donc par ricochet, enrichir le football français. 

 

Las Vegas

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Le coup diplomatique du Qatar

Il y a encore un autre gagnant dans cette gargantuesque opération économique. Dans les plus hautes tours de Doha, la capitale du Qatar qui s'élève verticalement au-dessus du désert, le pouvoir qatari se frotte les mains d'avoir réussi une telle opération. Depuis le 5 juin, l'Arabie saoudite et ses alliés régionaux, dont l'Égypte, Bahreïn et les Émirats arabes unis, imposent un blocus économique au Qatar qu'ils accusent de soutenir le terrorisme et de se rapprocher de l'Iran chiite.

«La capitulation du Qatar dans cette crise signifierait la dilution de son rang régional, autant qu'une humiliation nationale, et l'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis savent cela», note le magazine Foreign Policy dans un article

Le petit émirat assis sur un immense champ gazier se bat donc avec ses armes. En se payant Neymar à prix d'or, Doha veut prouver qu'il a toujours les mains libres pour agir à sa guise, que sa puissance financière est intact et que la tenue de la Coupe du monde 2022 sur son sol n'est pas menacée par l'embargo de ses voisins –selon le journal britannique The Telegraph, les importations de matériaux nécessaires pour la construction des stades ont chuté de 40% ces dernières semaines. 

«En recrutant la star brésilienne pour son équipe sportive phare, le Qatar veut signifier aux investisseurs et à ses alliés internationaux que son économie n'est pas atteinte après deux mois de blocus et dans un contexte de bras de fer diplomatique avec ses voisins», analyse l'agence Associated Press

Les médias qataris ont d'ailleurs encensé cette arrivée. «Le Qatar riposte à ses rivaux avec son jeu de soft power», titrait jeudi 3 août le site Doha Stadium Plus, qui salue également le plus grand transfert de l'histoire réalisé par les dirigeants qataris. Un discours triomphant qui devra tout de même trouver une confirmation sportive dans les prochains mois. Avec Neymar sur le terrain, le PSG et le Qatar vivraient encore plus mal une nouvelle humiliation sportive, quelques mois après sa déroute à Barcelone. En attendant, le sol du continent européen du football tremble des échos d'une lointaine crise diplomatique dans le golfe Persique.

Camille Belsoeur
Camille Belsoeur (133 articles)
Journaliste
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