Science & santé

L'histoire des petites chauves-souris de Coimbra qui aimaient tant les livres

Elise Costa, mis à jour le 03.08.2017 à 15 h 02

Au Portugal, des chauves-souris bibliophiles peuplent les plafonds des plus prestigieuses bibliothèques du pays. Que cherchent-elles exactement?

Chauve-souris | Insight Pest via Flickr CC License by

Chauve-souris | Insight Pest via Flickr CC License by

Quel est notre rapport aux animaux? Comment nous nous épaulons et parfois, nous détruisons? Cet été, Slate vous raconte des histoires extraordinaires d’animaux sauvages et domestiques à travers le monde pour nous aider à comprendre qui ils sont et qui nous sommes.

Les derniers rayons du soleil coulent le long des dorures. Les employés de la bibliothèque se dépêchent. La nuit va bientôt tomber, et toutes les tables doivent être recouvertes. Ils s’affairent pour déplier les immenses linges verts à travers les bureaux. Au crépuscule, une menace presqu’invisible se déploie doucement sous les voutes. Les chauves-souris ne doivent pas bombarder les meubles du XVIIIe siècle. Si le bois exotique venait à être en contact avec leurs petites crottes («guano»), la réaction chimique serait terrible.

La bibliothèque Joanina de l’université de Coimbra, au Portugal, fut érigée en 1717 par le roi D. João, grand adorateur des arts et de la culture. Carlos Fiolhais, ancien directeur de la bibliothèque et professeur, raconte par e-mail:

«La présence des chauves-souris est bien connue ici. Quand je suis arrivé à mon poste il y a quelques années, ce n’était pas une découverte. Elles sont très timides et n’ont pas pour habitude de sortir en plein jour. Mais j’en ai vues et entendues lors de performances musicales. Une fois, j’ai aussi vu le cadavre d’une chauve-souris qui était tombé par terre

Arbres creux et constructions humaines

 

La bibliothèque accueille parfois des concerts, très prisés des chauves-souris qui sortent alors de leur cachette pour voler, «comme attirées par la mélodie du piano offert par la professeure en musicologie Maria Augusta Barbosa», écrit Carlos Fiolhais. Mais les petits mammifères ne viennent pas que pour danser. Des archives du XIXe siècle font déjà état de chauves-souris qui auraient élu domicile tout en haut des rayons de la bibliothèque Joanina, ainsi que dans celle du Palais national de Mafra, dans la banlieue de Lisbonne.

Des longs tapis en peau, confectionnés pour protéger le mobilier, ont également été retrouvés au fond des cagibis des bâtiments. Preuve que les chiroptères sont là depuis un bon moment. Pourquoi Diable se sont-elles installées ici? Anthony Le Guen, chiroptérologue à Deux-Sèvres Nature Environnement, m’explique:

«En Europe, il existe plus d'un trentaine d'espèces de chauves-souris. En été, lors de la période de mise bas, les espèces choisissent des gîtes différents. Certaines espèces restent dans des grottes, tandis que d'autres favorisent les arbres creux pour se reproduire. Mais la plupart des espèces privilégient des constructions humaines (églises, écoles, pont, fermes....) et cas plus rare, des bibliothèques. Le choix du gîte dépend de plusieurs raisons: température (elles aiment la chaleur), absence de courant d'air, tranquillité (ce qui est forcément le cas dans une bibliothèque) mais aussi abondance en insectes (leur nourriture).»  

Une présence naturelle

 

Des livres de droit, philosophie ou théologie vieux de plusieurs siècles –une bible Hébraïque date même du XVe– peuplent les étagères de style baroque de la bibliothèque. Et devinez qui aime grignoter le papier? Les insectes xylophages. Pour préserver les ouvrages anciens, le prédateur est tout trouvé. «Je pense qu’il n’y a eu aucune introduction artificielle, précise Carlos Fiolhais, elles ont simplement choisi une bibliothèque sombre avec une atmosphère constante, douce, de la même façon qu’elles auraient pu choisir une cave.» Un coin où prolifèrent naturellement les petites bestioles dodues qui rampent sur les bouquins poussiéreux.

En 2008, le professeur Jorge Palmeirim de la faculté de Sciences de Lisbonne est venu étudier les chauves-souris de Coimbra: «Je n’ai pas pu les voir, juste les entendre, mais d’après leurs déjections, je peux dire qu’il y a au moins deux espèces de chauves-souris.» Une espèce commune, précise le Professeur Fiolhais, et une plus vulnérable, le Molosse de Cestoni, dont le cri est audible pour l’homme (il s’agit de «cris sociaux», des cris en basse fréquence qui leur servent à communiquer entre elles). Anthony Le Guen poursuit par e-mail:

«On dit que les chauves-souris sont prolifiques comme les souris mais c’est faux, elles n’ont qu’un seul petit par année. A priori, il n'existe pas de hiérarchie chez les chauves-souris (pas de dominants et dominés) mais leur particularité est que les mâles et les femelles se séparent pendant l'été (mai-août). Les femelles vont former des colonies (de dizaines voire des centaines de chauves-souris) pour mettre bas et élever leur jeune. Tandis que les mâles errent tout seul ou en petits rassemblements. Il y a [donc] des chances que la bibliothèque abrite des colonies de femelles.»

Un insecticide naturel

 

La chauve-souris est un mammifère surprenant d’intelligence. De la même façon qu’elle a trouvé sa place dans les bibliothèques de l’université de Coimbra et du Palais de Mafra, Anthony Le Guen rapporte que «pour éviter la concurrence au niveau de la ressource alimentaire (notamment avec les oiseaux), elle a opté pour une vie nocturne et du coup elle a développé ce fameux système d'ultrasons: l'écholocation.»

C’est plutôt amusant, bien que typique de l’homme, que l’une de ses idées reçues consiste à croire que la chauve-souris pourrait s’accrocher à ses cheveux pendant l’apéro. L’écholocation de l’animal, étudié par le père Spallanzani à la fin du XVIIIe, nous a permis par la suite d’imaginer le sonar. Ce système de déplacement ultrasophistiqué nous fascine tant qu’il a par ailleurs donné lieu à un texte philosophique culte: «Qu’est-ce que cela fait d’être une chauve-souris?», écrit par Thomas Nagel en 1974. Ou comment nous ne pourrons jamais savoir ce que cela fait de produire des ultrasons. Est-ce que c’est agréable comme ressentir les rayons de soleil sur sa peau? Est-ce que c’est insignifiant comme émettre un bâillement? Nous savons ce que c’est mais pas ce que ça fait.

L’histoire des chauves-souris des bibliothèques portugaises nous permet néanmoins d’être certain d’une chose: si elles nous sont devenues indispensables en jouant «un véritable rôle d’insecticide naturel» (Anthony Le Guen), elles le sont aussi parce que, d’une certaine manière, en empêchant les insectes de dévorer les livres anciens, elles nous aident à préserver notre mémoire d’être humain.

Elise Costa
Elise Costa (92 articles)
Journaliste
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