Culture

Le Buñuel français et les 7 péchés de la sagesse

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 02.08.2017 à 17 h 04

Au milieu de l’été, l’événement de cinéma n’est pas une nouvelle sortie, mais la réédition en tir groupé des sept films tournés en France par Luis Buñuel dans les années 1960-70.

Luis Buñuel avec Angela Molina et Carole Bouquet sur le tournage de "Cet obscur objet du désir"

Luis Buñuel avec Angela Molina et Carole Bouquet sur le tournage de "Cet obscur objet du désir"

C’est une œuvre dans l’œuvre. Les sept films réalisés en France par Luis Buñuel, de 1964 à 1977, composent un ensemble d’une puissance et d’une singularité exceptionnelles: Le Journal d'une femme de chambre (1964), Belle de jour (1967), La Voie lactée (1969), Tristana (1970), Le Charme discret de la bourgeoisie (1972), Le Fantôme de la liberté (1974), Cet obscur objet du désir (1977).

Bande annonce présentant six des sept films

Au-delà de la force de chaque film, il s’y joue un passionnant processus de continuité-transformation d’une œuvre qui compte au total quelque 30 films.

Ses inflexions «françaises» tiennent en particulier au co-scénariste de cet ensemble, Jean-Claude Carrière. Elles tiennent aussi à l’incarnation –le mot, chez Buñuel, doit être entendu dans toute sa force– par des acteurs, et surtout des actrices françaises, au premier rang desquelles Jeanne Moreau et Catherine Deneuve, qui y trouvent, et y offrent, quelques-uns de leurs plus beaux rôles.

Une histoire plus ample et plus située

Mais les évolutions de ce cinéma habité d’une étonnante cohérence à travers les décennies, les continents et les vicissitudes de l’histoire, tiennent aussi à leur environnement, spatial (les villes et les campagnes, les maisons et les habits) et surtout temporelle (les 60’s et les 70’s).

Jeanne Moreau et Jean Ozenne dans Le Journal d'une femme de chambre

En cela cet ensemble raconte aussi une histoire à la fois plus ample et plus située, celle du pays en ce temps-là, y compris par celui des sept qui se situe dans le passé (Le Journal  d’une femme de chambre, déplacé de la fin XIXe d’Octave Mirbeau aux années 1930), et par ce singulier road movie sur le chemin de Compostelle mais surtout à travers les siècles et l’imaginaire catholique qu’est La Voie lactée.

Cela justifie d’autant mieux l’absence du minimaliste et génial Simon du désert, réalisé en 1965 dans un tout autre esprit. Et pourrait rendre discutable que figure en revanche le troublant Tristana en 1970, tourné en Espagne et auquel Carrière n’a pas collaboré, mais marqué par l’inoubliable présence de Catherine Deneuve.

Tout comme est légitime l’absence de Cela s’appelle l’Aurore de 1956, réalisé, lui, en France mais tentative assez laborieuse d’acclimater sur la Côte d’azur l’ambiance mexicaine qui baigne son cinéma d’alors, celui dont les sommets s’intitulent El, La Vie criminelle d’Archibald de la Cruz, L’Ange exterminateur et Nazarin (davantage encore que le très –trop?– connu Los Olvidados). Une œuvre mexicaine où les titres dits mineurs recèlent également des pépites (Susanna la perverse, Don Quintin l’amer, La Montée au ciel, On a volé un tram…).

Retour en France, trente-cinq ans plus tard

C’est en France que la vie de cinéaste de l’Aragonais Luis avait débuté, avec les deux brûlots les plus célèbres de la brève réussite, durant cette période, de la transposition du surréalisme au cinéma: Un chien andalou et L’Âge d’or, en 1929 et 1930.

Imagination débordante, génie transgressif, scandale, interdiction, mais aussi déjà et définitivement: sens du cadre, art de la lumière et de l’ombre, sensualité des corps et des matières, instinct du rythme, musicalité des enchaînements et des échos.

Le jeune Buñuel est un trublion inspiré, assurément, et une cible évidente pour les ligues d’extrême droite et le préfet Chiappe. Il est aussi, déjà, un immense cinéaste, un poète de l’écran.

Trente-cinq ans plus tard, après le bouleversant documentaire tourné en Estrémadure sur la misère des campagnes  Terre sans pain, après l’engagement aux côtés de la République espagnole, après le long exil au Mexique et ses 18 films, après le coup d’éclat du passage par l’Espagne franquiste pour le goyesque et ravageur Viridiana en 1960, Buñuel revient.

Il revient grâce à celui qui sera, à partir du Journal du femme de chambre, le producteur de cinq de ces films, Serge Silberman qui a déjà produit Melville et  Becker, et produira plus tard Kurosawa (Ran, 1985).

Avec cet ensemble de sept titres, Luis Buñuel déploie à une échelle jamais atteinte par lui, ni par personne jusqu’alors (hormis Bergman selon des chemins très différents), certaines puissances du cinéma, aux confins des mondes obscurs de la pulsion, du désir sexuel, de la domination sociale et politique, de la sublimation religieuse retournée en machine de pouvoir ecclésial.

Pour cela, Carrière et lui déploient un arsenal qui va de l’apparent réalisme du Journal d’une femme de chambre au délirant et somnambulique Charme discret, aux glissements par harmoniques visuelles et contrastes de sens, renouvelés de l’écriture automatique, qui ne cessent de propulser Le Fantôme et Cet Obscur objet.

Avec ces trois derniers films, le tandem Buñuel-Carrière raconte sur un mode fantasmatique, qui ne le rend pas moins aiguisé, la France de la fin des Trente Glorieuses, le pays de Pompidou et de Giscard, accomplissant par des voies très différentes un travail comparable à celui du Godard des années 1960-67 ou du Chabrol des années 1970.

Par delà le bien et le mal, au delà de l'humour et de l'étrange

Des films de Buñuel, on se souvient de l’humour, de l’étrange, des troubles du fétichisme et du sado-masochisme, de l’invention débridée. Mais tous sont aussi habités, plus secrètement, d’une mélancolie et d’une compassion, par-delà le bien et le mal. Tout comme on a volontiers, et à raison, pointé l’anticléricalisme de Buñuel, mais au risque de passer à côté d’un rapport très intense au sacré –y compris en en inversant les figures instituées.

Bande-annonce de la version restaurée de Belle de jour

Le plus profond, le plus secret, le plus émouvant reste peut-être Belle de jour. Érotisme et faux semblants, cette plongée attentive dans une psyché n’évacue ni les dimensions sociales, ni la puissance des modèles imposés de comportement, dont la morale est un –n’est qu’un des codes. Onirique et précis, cruel et ému, le film ne cesse de rouvrir l’espace d’un abîme où palpitent, ensemble, la terreur de vivre et la dignité de l’humain.

Voir, revoir les sept films de Buñuel aujourd’hui, c’est parcourir une gamme très étendue de sensations, du drame au burlesque, de la fantaisie sensuelle à la fable politique. C’est aussi, avec le recul, approcher peut-être davantage le mystère profond qui vibre au cœur de cette exploration d’un monde à d’innombrables dimensions, notre monde.

Jean-Michel Frodon
Jean-Michel Frodon (489 articles)
Critique de cinéma
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte