Culture

Rick Sanchez, le vieil homme qui riait seul face à l'Univers

Vincent Manilève, mis à jour le 03.08.2017 à 9 h 44

Ce scientifique, génie alcoolique et héros de la brillante série d'animation «Rick and Morty», a compris avant tout le monde que nous n'étions qu'un grain de sable perdu dans le cosmos.

Image extraite de la série «Rick and Morty» (adult swim).

Image extraite de la série «Rick and Morty» (adult swim).

Avertissement: Ce portrait du personnage de fiction Rick Sanchez de la série Rick and Morty contient des spoilers concernant les deux premières saisons et l'épisode un de la saison trois en cours de diffusion aux États-Unis. Toutes les citations sont tirées de la série.

Alors qu'elle scrutait l'univers à sa recherche, la Fédération Galactique, qui regroupe plus de 6.000 planètes, a reçu un appel inespéré de Rick Sanchez. Ce brillant scientifique, qui lutte depuis longtemps contre la domination fédérale, a décidé de se rendre; sa seule condition étant que l'on laisse sa fille, son beau-fils et ses deux petits-enfants, retourner sur Terre. Les agents de l'organisation intergalactique se sont alors rendus à la taverne Plim Plom et ont retrouvé le vieil homme, ivre, mais résigné. Une fois arrivé à la prison de haute sécurité, ses deux gardiens ont jeté un œil à son casier et se sont regardés, conscient du client qu'ils venaient de recevoir. À son voisin de cellule qui lui demandait ce qu'il avait fait pour se retrouver-là, Sanchez a d'ailleurs tout simplement répondu: «Tout.»

Pour les Gromflomites, cette espèce insectoïde qui règne sur la Fédération, la victoire était totale. Et on avait laissé Rick Sanchez là, fin 2015, au terme de deux saisons de folles aventures, sans savoir s'il arriverait à s'échapper un jour de cette prison et des mandibules de ses tortionnaires. Mais voilà qu'en cet été 2017, après un mystérieux non-poisson d'avril, des images volées attestent enfin de sa survie et de nouvelles intrigues loufoques à venir. Car s'il s'est humain, Sanchez ne ressemble à aucun autre de ses compères.

Le mystérieux scientifique alcoolique

Sosie non-officiel du docteur Emmett Lathrop «Doc» Brown de Retour vers le futur, notre brillant scientifique s'en distingue par son goût immodéré pour l'alcool et l'égocentrisme, deux vices auxquels il s'adonne quotidiennement, au plus grand dam de ses proches. Le sexagénaire se confie d'ailleurs très peu à eux, se contentant souvent d'un rot où d'une saillie verbale antipathique. Quiconque a tenté de lui parler de son passé est certainement reparti bredouille.

Il se peut même que Sanchez aurait répondu que sa pensée était «trop complexe» si nous avions sollicité une interview avec lui. Le scientifique ne parle d’ailleurs jamais ou presque de sa vie passée. C'est à peine si l'on sait qu'il a monté un groupe de rock quand il était à la fac, avec Condorman et Squanchy, ses deux seuls amis aliens, et qu'il se considère comme pansexuel. Impossible en revanche de savoir si son épouse Diane est décédée, ou s'ils sont simplement divorcés. Lors d'un interrogatoire avec un agent de la Fédération, il a réussi à tromper ses tortionnaires en faisant croire qu'il était lui-même responsable de sa mort.

Leur fille, Beth, est bien vivante. Mais Rick a disparu de sa vie pendant presque quinze mystérieuses années. Quand ils se sont retrouvés, Rick s'est installé dans le garage de sa fille car celle-ci avait fondé une famille. Mariée avec Jerry Smith, publicitaire au chômage qui n'a jamais gagné le respect de son beau-père, elle a donné naissance à deux enfants, Morty et Summer, l'un peureux comme son père et l'autre rebelle comme sa mère. Les deux adolescents regorgent d'anecdotes sur ce grand-père, qu'ils aiment et admirent, mais qui ne les a jamais ménagés, y compris quand il les emmène dans ses aventures spatiales et multi-dimensionnelles.

L'intransigeant monsieur Sanchez 

Morty se rappelle de ce jour où, alors qu'il tentait de créer une potion pour séduire une camarade de classe, son grand-père lui a conseillé d'abandonner l'idée de tomber amoureux:

«Ce que les gens appellent “amour” est juste une réaction chimique qui pousse les animaux à se reproduire. Ça te frappe fort, Morty, puis cela s'évapore lentement, et tu te retrouves coincé dans un mariage raté. Je l'ai fait. Tes parents vont le faire. Brise ce cycle, Morty. Élève-toi au-dessus de ça. Concentre-toi sur la science.»

Ce pessimiste convaincu a également lancé à Summer, en plein petit-déjeuner: «Il n'y a pas de Dieu, Summer. Tu devrais arracher ce pansement maintenant, tu me remercieras plus tard.»
Si Beth a toujours été bienveillante avec son père, trop heureuse de le retrouver enfin avec tant d'années d'absence, Jerry n'a jamais supporté les invectives constantes de son beau-père, et qui le visent régulièrement. Après avoir tenté de s'exclure mutuellement du domicile familial, prenant Beth et les enfants à partie, la crise entre les deux hommes a pris une tournure irréversible peu de temps avant l'incarcération de Rick.

Ce dernier a appris par hasard que son beau-fils voulait le livrer aux autorités galactiques pour retrouver sa propre liberté. «Pour nous faisons ça pour quelqu'un qui ne se soucie que de lui-même», a lancé un Jerry véhément et lassé de le couvrir. Le reste de la famille s'est indignée, mais Rick a décidé, à la plus grande surprise de ses proches, de se rendre.

Car si son caractère divise sa famille, son intelligence le place au-dessus d'elle et lui permet de voir la grande image, celle que l'on n'aperçoit pas quand on est enfermé dans le cycle métro-boulot-Netflix. Ses voyages à travers l'univers et les dimensions lui ont permis de découvrir des choses que le commun des mortels ne pourrait pas supporter. Et dont il veut, au fond, les protéger.

Rick Sanchez et le «pessimisme cosmique»

Évacuons tout de suite un doute: Rick Sanchez est certainement le plus grand scientifique que notre Terre (du moins celle de notre dimension) ait jamais porté. Il a inventé un outil pour traverser les dimensions, et son garage regorge d'innovations fabuleuses. Sa connaissance de notre univers et ses voyages lui ont permis de comprendre que l'homme n'a jamais été et ne sera jamais le centre de l'univers, mais plutôt un grain de sable perdu au milieu d'autres.

Ainsi, pour la race des Cromulon, nous ne sommes que les candidats d'une télé-réalité musicale et intergalactique. Et pour Rick, d'autres espèces ne sont que des pions sur son échiquier. Comme l'a très bien expliqué un jour le vidéaste Jared de Wisecrack, nous avons affaire avec Rick à du «pessimisme cosmique», philosophie considérant que l'univers n'a que faire de nos aspirations personnelles ou collectives. Sentiment renforcé par l'existence de réalités alternatives, dans lesquelles Rick a appris qu'il n'était qu'un Rick parmi d'autres et que son existence n'a pas de sens particulier.


De là, le vieil homme est logiquement entré dans un nihilisme destructeur, contre lui et contre son monde: il boit, tente de se suicider, et entraîne sa famille dans des aventures toutes plus dangereuses les unes que les autres. La liste de ses méfaits est interminable. Et s'il aime répéter «wubba lubba dub dub», que l'on pourrait associer à une joyeuse ritournelle, il ne faut se tromper sur son véritable sens. Dans la langue natale de Condorman, l'ami oiseau de Rick, cela veut dire «Je souffre énormément. Aidez-moi s'il vous plaît.»

«Je m'en bats les couilles»

De tout cela, il n'en parle pas à ses proches. Face à eux, il conserve ce visage de scientifique arrogant et égoïste qui énerve tant Jerry. Tout en l'aimant, son petit-fils Morty le qualifie souvent «d'enfoiré», de personne «horrible». Mais l'adolescent ne n'a pas vu Rick pleurer un jour, seul, devant une photo de lui enfant. Morty et sa famille ne réalisent pas (encore) que l'inventeur les protège, à sa façon, contre lui-même et contre l'injuste de ce monde dénué de sens. Il s'est d'ailleurs sacrifié pour eux à plusieurs reprises, simplement pour leur permettre de retrouver leur vie «banale» et terrienne.

Il est intéressant de noter que lui-même, pendant les mois qu'il a passé à s'amuser avec ses petits-enfants dans la maison familiale, il n'a jamais prononcé «wubba lubba dub dub». «Pas besoin, j'ai une nouvelle formule, “J'adore mes petits-enfants”», a-t-il déclaré avant de se reprendre «Je plaisante, ma nouvelle formule c'est “Je m'en bats les couilles!”», et de lancer le morceau «Shake That Ass Bitch» et de twerker avec eux. Rick, c'est celui qui choisi de rire de sa propre fatalité, tant qu'il est avec sa famille. 


Si les proches de Rick ont souvent du mal à accepter les élucubrations de Rick, ses petits-enfants ont énormément appris à ses côtés, parfois même sans s'en rendre compte. Un jour, Morty a prononcé une phrase que sa sœur Summer n'oubliera jamais. Alors qu'elle s'apprêter à quitter le foyer familial et des parents qui, croit-elle, la jugeaient responsable de leurs problèmes de couple, son frère lui a lancé, pour la «rassurer»: «Personne n'existe volontairement. Personne n'appartient quelque part. Tout le monde va mourir. Viens regarder la télévision.» Oui, allons regarder la télévision. Les aventures de l'alcoolique mais génial Rick et de son petit-fils Morty vous attendent.

Vincent Manilève
Vincent Manilève (353 articles)
Journaliste
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