Culture

Elle, Jeanne Moreau

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 31.07.2017 à 23 h 01

L’actrice est morte le 31 juillet à son domicile parisien. Elle avait 89 ans.

Elle est partie, mademoiselle Moreau. Et nous avons changé d’époque. On ne s’en doutait pas, tant qu’elle était là. Mais nous habitions dans le même monde que la Catherine de Jules et de Jim, la Lidia de La Notte, la Célestine du Journal d’une femme de chambre. Depuis cette époque-là, lointaine, un demi-siècle, elle avait traversé les décennies, sans rien renier, allant à l’aventure des premiers film, des expériences théâtrales, des rencontres, des partages.

Elle était devenue vieille bien sûr. Elle était devenue plus unique encore, ce regard, cette voix, cette exigence. Jeanne Moreau n’était pas sympa, elle n’était pas cool. Où qu’elle apparaisse, il y avait avec elle une intensification exigeante, rigoureuse.

Une classe insensée

Il existe une biographie linéaire de Jeanne Moreau comme de tout le monde, la sienne est dans tous les dictionnaires et sur Wikipedia. Cette biographie est impressionnante, il ne s’agit pas de la minimiser, le théâtre avec Vilar et la Comédie française dès 1947, 15 films dont le premier rôle de La Reine Margot de Dréville avant de devenir «elle»: Ascenseur pour l'échafaud (Louis Malle, 1958) Les Amants (Louis Malle, 1958), Les Liaisons dangereuses (Roger Vadim, 1959).

«Elle», c’est à dire qui? Un corps et un visage modernes qui ne rompent pas avec le classicisme, une revendication de sa sensualité, de sa sexualité, qui ne cède rien à la gaudriole. Une énergie vitale alliée à une classe insensée. Y compris au bout de la nuit du désamour avec Antonioni, ou confrontée aux fantasmes des patrons et des machos chez Buñuel, une vivante image de la liberté. Scandaleuse, inexorablement.

Orson Welles l’avait pressenti dès 1952 quand il l’avait imaginée en Desdemone de son Othello, il la retrouvera pour Le Procès, Falstaff, Une histoire immortelle. «Elle», ce sont les années 1960, une explosion nommée Moreau.

 

L'explosion des sixties

Jules et Jim, forever. Sa course à perdre haleine, habillée en garçon, ou la chanson du Tourbillon de la vie disent presque tout de la déflagration de cette période-là, dont le film de François Truffaut reste, depuis 1962, un des signaux les plus limpides.

On a dit Buñuel, Antonioni, Welles, ajoutons Losey (Eva) et Demy (La Baie des anges), retrouvons Truffaut (La Mariée était en noir): c’est à peine le tiers des films auxquels elle a participé au cours des années 1960, dont aussi la bizarre entreprise de Viva Maria! de Louis Malle, western érotico-burlesque en duo avec Brigitte Bardot, BB déjà finissante qui fut tellement tout autre chose, presque son contraire.

Et dans ce temps-là, elle enregistre aussi quatre excellents disques, dont les deux de chansons écrites par Cyrus Bassiak. «La Mémoire qui flanche», «La Peau Léon», «Jamais je ne t’ai dit que je t’aimerai toujours», rengaines ouvragées que sa voix grave et riche de sous-entendus troublants transforme en cailloux blancs de la mémoire.

Trois autres chemins

Après… on ne peut pas parler d’éclipse, quand elle tourne, souvent dans le premier rôle, 30 longs métrages durant les années 1970 et 1980. Trois apparitions majeures, décisives: chez Marguerite Duras (et aux côtés du tout jeune Depardieu) dans Nathalie Granger en 1973, en femme à poigne dans le film qui révèle André Téchiné, Souvenirs d’en France, en 1975, et aux côtés d’Alain Delon dans le chef-d’œuvre de Losey, Monsieur Klein en 1976.

Mais il s’agit alors d’une phase différente, où Jeanne Moreau, sans donc abandonner son métier de vedette  de cinéma, a entrepris de faire trois autres choses en même temps, et qui manifestement lui tiennent plus à cœur.

La première est de réaliser elle-même: elle écrit et tourne Lumière en 1976, L’Adolescente en 1979, de beaux films modestes, en demi-teinte, qui ne convaincront pas et, à sa grande tristesse, resteront sans suite.

La deuxième, c’est le retour au théâtre. Ce qu’elle ne fait plus vraiment à l’écran, Claude Régy va lui en offrir la possibilité sur scène dans les années 1970 avec La Chevauchée sur le lac de Constance de Handke, et Lulu de Wedekind. Puis ce sera, autre chevauchée, solitaire, magnifique, impériale et modeste, le Récit de la servante Zerline de Broch mise en scène pas Klaus Michael Grüber, et Moreau avec son petit col de dentelle, aux Bouffes du Nord, à l’Atelier, à Mogador, partout en France et autour du monde.

Jeanne Moreau lisant La Guerre des fils de lumière contre les fils des ténèbres d'Amos Gitai, en 2009.

Ce théâtre qu’elle avait quitté pour le cinéma, elle le retrouve avec un éclat, une autorité, une finesse vibrante avec «sa» Célestine devenue quasiment son double, plus tard, dans les années 2000, à Avignon, à La Madeleine, à l’Odéon, lisant le Quartet de Heiner Müller avec Sami Frey, portant avec une autorité olympienne La Guerre des fils de lumière contre les fils des ténèbres d’Amos Gitai.

Devenue mieux que la présidente, la figure tutélaire et très impliquée du Festival Premiers Plans d’Angers, elle continuera, année après année, de tétaniser le grand théâtre de la ville, seule à la table sur la scène éclairée d’une seule petite lampe, lisant des scénarios de premiers films encore à venir.

Cela, c’est le troisième geste majeur de Mademoiselle Moreau.

La passeuse et l'aventurière

Souvenez-vous de cette scène magnifique, dans Nikita de Luc Besson, quand Jeanne Moreau apprend à Anne Parillaud comment se maquiller et se présenter dans le monde pour arriver à ses fins. «Laisse-toi guider par le plaisir, ton plaisir de femme...»


À partir des années 1990, elle multiplie les présences dans des premiers films, des documentaires, des aventures risquées, au Brésil, en Russie, en Italie, en Bosnie, en Allemagne, aux États-Unis...

À Angers, outre le Festival, elle crée les Ateliers qui, chaque été, organisent des stages de formation et de réflexion aux métiers du cinéma. Elle lit, elle écoute, elle rencontre. Elle participe à la vie de son métier, jurys, festivals. Elle garde de solides convictions –il y a trois ans, devant une assistance médusée, au moment de porter un toast pour son anniversaire, elle lançait: «À la gauche! La vraie!»

30 ans après La Notte de Michelangelo Antonioni, retrouvailles avec Marcelo Mastroianni dans Le Pas suspendu de la cigogne de Théo Angelopoulos.

Elle aura, aussi, au cours des 20 dernières années, offert quelques interprétations inoubliables, auprès de grands cinéastes internationaux: Wim Wenders (Jusqu’au bout du monde), Théo Angelopoulos (Le Pas suspendu de la cigogne), Amos Gitai (Plus tard tu comprendras), Manoel de Oliveira (Gebo et l’ombre), sans oublier le trait de génie que reste son interprétation de Marguerite Duras dans l’improbable et bouleversant Cet amour-là de Josée Dayan. C’est que cette dame-là n’aura jamais cessé de surprendre.

Jean-Michel Frodon
Jean-Michel Frodon (479 articles)
Critique
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte