Culture

À cinquante piges, je découvre enfin la musique classique

Laurent Sagalovitsch, mis à jour le 29.07.2017 à 11 h 12

[BLOG] C'est comme si je venais d'apprendre à lire.

Like another language, one I can't read | Melissa Wiese via Flickr CC License by

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Je pensais finir mon existence dans la même parfaite indifférence vis-à-vis de la musique classique. Cancre en la matière j'étais, cancre en la matière je resterais. Ce n'était pas pour moi. Pour une raison inconnue, j'étais sourd à ce genre de musique, elle glissait sur moi avec l'aisance d'une ballerine sur un lac de cygnes ; je ne la comprenais pas, elle restait cette chose mystérieuse, indéchiffrable, qui ne parvenait pas à franchir les portes de mon esprit.

De cette infirmité –car c'en était une– je n'en étais pas fier, je culpabilisais, je me sermonnais, je me forçais même parfois à en écouter ; au bout de cinq minutes, je baillais d'ennui, je retournais penaud vers mes musiques adolescentes, celles que j'écoutais depuis toujours et qui constituaient la bande originale de mon existence: les Smiths, Belle and Sebastian, Cohen, Dylan, Lloyd Cole, Brel, et tant d'autres...

Je n'avais jamais mis les pieds dans une salle de concert, je ne m'étais jamais aventuré à l'Opéra ou bien alors seulement pour encourager un ami devenu metteur en scène, je ne possédais aucun disque appartenant à ce répertoire et c'est tout juste si je connaissais le nom du compositeur de «La Lettre à Élise» (Mozart).

 

 

Bref, j'avais une culture musicale digne d'un footballeur de bas étage.

Ce n'est que lorsque j'ai entamé mon sevrage aux benzodiazépines qu'insensiblement, sans même y prêter attention, comme un mouvement naturel, j'ai commencé à rechercher la compagnie de cette musique-là. Comme si mon âme, mon cœur, mon esprit en avait besoin pour m'aider dans cet abandon progressif et mesuré des tranquillisants. Comme si elle-seule, dans sa magnificence apaisante, avait ce pouvoir d'attendrir mes angoisses, d'envelopper mes peurs sous un voile de pureté et de beauté afin de me rendre l'existence plus douce.

 

 

Depuis, d'une manière ininterrompue, je l'écoute du matin au soir; elle m'est devenue indispensable. Aurais-je découvert la foi que je n'en serais pas autant bouleversé. Il me semble que s'ouvre à moi un vaste royaume où m'attendent des plaisirs infinis, où je saurai trouver à tout moment le réconfort de mélodies d'une délicatesse infinie, où je n'aurai pas assez de mille vies pour épuiser cette richesse, cette splendeur que patiemment, siècle après siècle, des compositeurs de génie ont bâti à coups de symphonies, de concertos, de sérénades, de requiem.

Quel bonheur! Quelle découverte! Quelle surprise surtout!

Je ne m'y attendais pas.

C'est comme si un quelconque Dieu dans sa grande sollicitude m'avait accordé une seconde chance, comme s'Il avait décidé de me pardonner de je ne sais quel forfait et avait intercédé pour qu'enfin mon âme puisse être touchée par cette divine musique. Que je puisse m'étourdir jusqu'au vertige de ces arias, de ces rondos, de ces staccatos, d'un tourbillon d'émotions, de notes qui me transportent haut, très haut dans l'éther d'un merveilleux paradis sonore.

C'est comme si je venais d'apprendre à lire: je ne sais rien sur rien, je suis vierge de toute référence, j'ai un appétit d'ogre, je veux tout connaître sur tout. J'exige de rentrer dans toutes les maisons, de parcourir toutes ces pièces où se produisent des orchestres fabuleux, où se font entendre des mélopées qui tutoient les Dieux, où violons, pianos, hautbois, trompettes, contrebasses, flûtes, harpes, clarinettes s'accordent entre-eux pour mieux transformer ma vie en une féerie de tous les instants.

Désormais mon chat me regarde étrangement, ma compagne s'inquiète pour moi, ma voisine s'interroge sur ce soudain changement, mes amis ne me reconnaissent plus, je m'en moque, j'ai enfin la clé de toutes les connaissances.

Je suis le plus heureux des hommes.

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Laurent Sagalovitsch
Laurent Sagalovitsch (103 articles)
romancier
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