France

«La liberté, c’est regarder le plus loin possible vers l’horizon»

Antoine Piel, mis à jour le 29.07.2017 à 9 h 08

Nicolas, 38 ans, et Serge, 73 ans, tous les deux sortis de prison depuis peu, dialoguent sur la notion de liberté, de culpabilité et sur leur reconstruction. Si Serge vit désormais seul, en maison de retraite, Nicolas veut trouver la femme de sa vie et un emploi. En partenariat avec France Inter.

Illustration  Lily la Fronde

Illustration Lily la Fronde

Tout l’été, Slate noue un partenariat avec «À ton âge», sur France Inter. Comment, à différents moments d’une vie, appréhende-t-on le rapport aux parents, à l’amour, au corps, aux origines ou à la liberté? C’est ce qu’explore l’émission de Caroline Gillet tous les dimanches sur France Inter, à travers des portraits enregistrés parfois sur plusieurs années. Episode 4/ La prison a réuni Hervé, 73 ans et Nicolas, 38 ans. Tous les deux perdus dans leur vie, ils ont su en tirer, avec philosophie, quelque chose de positif. Mais ils décrivent le monde codifié, à part de la prison et sa dureté.

Dans une petite ville de Haute-Normandie, entre Evreux et Rouen, Hervé, 73 ans, est installé dans une pièce impersonnelle d’un petit logement situé dans une résidence qu’il a obtenu en urgence à sa sortie de prison, par un adjoint au maire croisé sur un marché, lors d’une permission. Il y a une poignée de meubles récupérés dans des brocantes, un canapé, un lit et la télé. Il a peu d’affaires, plus beaucoup d’attaches. Sa femme est morte il y a bientôt trente ans et seul un de ses trois enfants vient encore le voir. Devant un café et quelques croissants, il raconte sa première nuit de détention. Un matin, il y a une douzaine d’années, la police est venue chez lui pour l’arrêter. Il s’y était, «quelque part», préparé. Il reconnaît les faits et est transféré dès le lendemain en maison d’arrêt. Hervé se dit pourtant qu’il va être libéré les jours suivants. Le choc est violent: 

Le premier truc c’est un repas froid, je m’en rappellerai toujours. Des calamars froids en sauce tomate, un morceau de pain et une pomme. On n’est pas encore dans la réflexion à ce moment-là. Le lendemain c’est la visite médicale, l’infirmerie, la psychologue et la psychiatre qui vous donne des comprimés qui font dormir. Vous n’avez pas le temps de réfléchir. J’ai vu des gens qui vivent comme ça tout le temps, abrutis. Ils cherchent les médocs. La première nuit, les gardiens sont là toutes les 5/10 minutes à voir ce que vous faites, ils ont peur du suicide. Ils vous réveillent toutes les heures  alors que vous voulez dormir.

Alors qu’Hervé a été incarcéré pour un crime qu’il reconnaît désormais, comment se libère-t-on de la culpabilité? Comment réapprend-on à vivre après des années en prison? La sanction sert-elle seulement à punir ou permet-elle, quand elle est acceptée, de se reconstruire? Dans quelle mesure un être est-il responsable des actes qu’il commet? Hervé et Nicolas ont tous les deux purgé une longue peine pour des crimes. Tous les deux ont compris leur faute. Si Hervé, du haut de ses 73 ans, après une vie «chaotique», devient plus serein mais s’est coupé du monde, Nicolas, de 35 ans son cadet, bouillonne, veut un enfant et tente de se reconstruire.

Hervé commence à travailler à 13 ans dans une charcuterie, sans trop avoir le choix, puis très rapidement dans un garage,  alors qu’il n’aime pas la mécanique. Il fait alors soixante heures par semaine pour des salaires misérables qu’il ramène les premières années à ses parents. Plus tard, il rencontre sa future femme au cinéma devant le film Les Vainqueurs avec Jeanne Moreau et Romy Schneider. C’est la soeur de la copine de son frère, ils sont venus à quatre au cinéma ce jour-là. Mais timide, c’est la jeune fille qui fait le premier pas: «Je n’ai jamais su aller vers les autres», confie Hervé.  Il rit nerveusement et tape du poing sur la table en ponctuant ses phrases. Ensemble, ils vont avoir quatre enfants. Mais après quelques années, comme son propre père des décennies auparavant, sa femme tombe dans l’alcoolisme et ne peut plus travailler. En plus de son métier, Hervé fait quelques heures dans une boucherie, est pompier et s’occupe des devoirs de ses enfants. Son épouse, âgée seulement de 43 ans, finit par mourir de sa maladie, le corps ravagé par l’alcool. Lui continue à se plonger dans le travail et commet ce pourquoi il a été condamné, sans appel, à onze ans de prison. Pourtant, il refuse de parler de vie «malheureuse» et rejette tout excuse quant à ce qui l’a amené à être condamné.

La prison comme reconstruction

Là-bas, au centre pénitentiaire de Val-de-Reuil, Hervé, qui commence à lire la Bible, et écrit même des prières pour la paroisse du coin, rencontre Nicolas, le bibliothécaire révolté qui se compare à Cyrano. Ils décrivent tous les deux la petite cellule de prison: le lit fixé au sol, le petit cabinet de toilette sur le côté, une table, une chaise et deux meubles de rangement. Ceux qui peuvent ajoutent un placard. «Il y a des gens qui trouveraient inhumain qu’on mette des animaux dans un espace comme ça» s’exclame Nicolas. Mais de la cellule au rez-de-chaussée avec odeur et vue sur les poubelles, à la cellule au dernier étage, avec vue sur les bois et le lac voisins, la pénibilité change du tout au tout. Si Nicolas ne gagne qu’environ 200 euros par mois comme auxiliaire bibliothécaire, il ne se plaint pas. Au contraire: «Je suis au chaud, j’ai mon tabac, j’ai la télé. Je n’ai pas la télé dehors. Mais je veux pas faire croire qu’à la prison on vit comme des pachas, attention! Parce que y en a plein qu’ont pas les moyens d’avoir tout ça.»

Pourtant, selon Hervé, il n’est pas rare de voir revenir pendant l’hiver des hommes pour des petits délits et des peines de trois ou quatre mois: «Il y a une personne qui revenait régulièrement pour des histoires de chèques ou carte bleue volés et je me dis ça fait au moins 4 ou 5 hivers que je le vois. Donc c’était un gars qui revenait pour passer son hiver au chaud.» Si sortir de prison est une étape cruciale, la sortie nécessite une multitude de démarches: la couverture sociale, le logement et s’assurer d’avoir un emploi si on veut décrocher une remise de peine. «Je suis devenu allergique aux papiers à force d’en remplir», dit Nicolas à qui on a promis des remises de peine mais qui n’a jamais pu en obtenir parce qu’on ne répondait pas à ses lettres ou que ses documents avaient été perdus.

En prison, les deux détenus font le plus d’activités possibles. Hervé participe à des groupes de parole, fait du sport, la revue de presse et sert de grand frère à de nombreux détenus. Nicolas partage les colis qu’il reçoit de sa famille, notamment à Noël, et cuisine des repas avec des détenus de son quartier. Mais ils ont toujours pris soin de cacher du mieux qu’ils ont pu ce qui les a amenés en prison. Nicolas reste d’ailleurs marqué par la hiérarchie entre détenus:

«Quand on est trafiquant on est un duc, on te demande: “Tu t’es fait choper pour quoi ?” Ils te testent sans arrêt. Les crimes violents, on est un peu au-dessous parce qu’on fait pas de blé mais on est respectables. Quand on vole, on est citoyen de base. Et puis, les attouchements, on commence à descendre jusqu’au pire mot, pointeur, la rumeur se répand, la personne est obligée de se justifier, avoir des papiers pour garder sa réputation. Mais des surveillants parlent des détenus, d’autres vont sur leur smartphone. Pointeur ça peut être tout et n’importe quoi lié au sexe.»

Les murs et les barrières

Dans une prison d’hommes, les contacts physiques sont rares. Une fois, un détenu qui travaille aux ateliers est bloqué du dos. Nicolas, empathique et volontaire, se propose d’aller le masser. Sous le relâchement et le plaisir, l’autre détenu s’endort. Ce qui quand le contact des corps entre hommes aboutit à ce genre de résultat, peut donner des dialogues cocasses:

«Je suis pas…

-Mais moi non non plus.

-Tu masses trop bien. Mais j’en suis pas!

-Mais moi non plus!», raconte Nicolas alors que Serge le regarde les yeux écarquillés.

Les barrières ne sont même pas que physiques. Les liens forts sont rares, ils ne deviennent que rarement intimes, au moins pour Nicolas: «En prison, il ne faut pas trop montrer ses sentiments. Quelqu’un qui pleure, on le fuit parce qu’on a sa peine déjà. La camaraderie elle existe mais pas trop longtemps et pas pour toujours.» Ces barrières ont conditionné la façon dont Nicolas a vécu sa sortie de prison. Il est avide de rencontres et sourit tout le temps: «La boulimie de gens c’est parce qu’il fallait que la carapace parte.» Il la met très vite à profit par un stage comme barman à Rouen.

Le jour de sa libération, il y a quelques mois à peine, Raoul, un surveillant, ramène Nicolas à la porte. A ce moment, pour la première fois, il l’appelle par son prénom:

«On devient deux égaux, c’est hyper difficile à expliquer, il y a l’uniforme, les clés, la porte et d’un seul coup, il n’y a plus rien, raconte-t-il. Il est sur son lieu de travail et d’un seul coup, la prison c’est plus ma vie. Mais il y a quand même ce contact visuel, on est dans deux endroits mais je le vois quand même. Si ces deux fractions de seconde ne se passent pas bien, ça peut décourager tout le reste.»

Il retrouve alors ses parents qui viennent l’attendre à la porte de la prison:

«Comme on a toujours la vision qui est bloquée par quelque chose, un mur, une porte, les premières minutes, on regarde le plus loin possible vers l’horizon.  Je retestais mes yeux. Mes parents étaient devant moi, je leur parlais mais je les voyais pas, j’avais toujours le regard loin. Apparemment c’est le genre de regard que les gens avaient en revenant du front.»

Nicolas enchaîne depuis les relations amoureuses, avant de trouver la femme avec qui il pourra avoir un enfant: «Être papa c’est avoir de l’espoir. C’est pouvoir rater sa vie mais dans des bonnes conditions.» En attendant, il s’en éloigne de plus en plus: il vient d’être embauché en CDI dans le bar de Rouen.

 

 

Antoine Piel
Antoine Piel (6 articles)
Étudiant à l'Ecole de Journalisme de Sciences Po
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