Life

Pourquoi des pères Noël pendus

John von Sothen, mis à jour le 24.12.2009 à 15 h 34

Ma fille a du mal à croire en lui.

J'ai beaucoup de mal ces derniers temps à essayer de convaincre ma fille de sept ans que Santa Claus existe. Elle vient de voir High Scool Musical 2 à une «pyjama party» le week-end dernier, et quand on est assez grand pour apprécier l'œuvre de Zak Efron (ce qui est apparemment le cas de ma fille), il y a des chances qu'on ne croit plus au Père Noël. Et honnêtement, ça se comprend. Avec ce qu'on voit à Paris de nos jours, ça devient de plus en plus difficile de persuader qui que ce soit, elle comme mon fils de trois ans. Moi même, je commence à avoir des doutes.

Ça n'est pas que Santa Claus ne soit pas présent à Paris. Il l'est. Seulement pas aux endroits ni dans la position où je m'attendrais à le trouver. Il n'est jamais sur un traîneau, à parcourir la ville, ou sur un imposant fauteuil dans les grands magasins, à demander aux enfants ce qu'ils veulent pour Noël. Au lieu de ça on le voit la plupart du temps pendu à une corde sous une fenêtre, comme si il escaladait la façade pour un cambriolage.

«Qu'est-ce qu'il fait là-haut, Santa?» m'a demandé ma fille l'autre jour en rentrant de l'école, montrant du doigt un de ces Pères Noël pendu. «Il ne doit pas passer par la cheminée?»

«Bien sûr que si, chérie»,  ai-je répondu, échafaudant péniblement une explication. «Mais comme cet immeuble est en train d'être, euh, traité contre l'amiante, il va plutôt passer par la fenêtre. En tout cas, c'est un cas unique.»

Mais ça n'est pas un «cas unique». En fait ils sont assez courants, ces Pères Noël. Même tenue, même barbe, même carrure que notre Santa moyen. Seulement en France, ils pendouillent au bout d'une corde. J'en ai même déjà vu cinq ou six en rappel, à la queue leu leu, comme des jouets de Toy Story ou des hommes de Blackwater. Et ça c'est la version sexy. Quand il y a du vent, un Santa pendu se retrouve souvent emmêlé dans sa corde et renversé la tête en bas, évoquant moins le Père Noël que Mussolini se balançant en place publique.

Comme il y en a tellement, je suppose que c'est une tradition. Une tradition qui exige, j'imagine, qu'une fois par an tout bon français s'aventure à la cave et «remonte le Père pendu, chéri». Parce que contrairement aux sapins, les Pères pendus peuvent être conservés, et ils deviennent comme des vieilles guirlandes usées et fatiguées. Et on les voit, ces Santas pendus déprimants, déchirés, en lambeaux, épuisés, grimpant une fois encore péniblement à cette corde, comme un vieil homme qui aurait simplement oublié ses clés.

«Vend père Noël à pendre»

J'ai découvert qu'on peut acheter un Père Noël à pendre à peu près n'importe où. Pas besoin d'aller chez Jouets Club ou Casto. On en trouve chez le quincailler du coin. Ils se balancent en l'air à côté des ballons et des cordes à sauter, chacun suspendu à sa petite corde, souvent près de la caisse, comme si le marchand allait vous proposer une affaire: «Allez. Vous prenez les lumières et la rallonge, et je vous mets le Père Noël à pendre.»

En tant qu'américain, c'est difficile pour moi de célébrer Noël quand j'ai si peu à quoi me raccrocher de mon enfance. Pas de rennes artificiels ou de traineaux en plastique clignotants, parce qu'il n'y a pas de front yards. Pas de couronnes aux portes d'entrée, parce que ce sont des «parties communes». Pas de sapin de taille honorable, parce que pas assez de «hauteur sous plafond» dans la plupart des appartements. Et qu'est-ce qu'on a, à la place? Des Pères Noël pendus - aux mairies, aux banques, aux grands magasins, et même aux stations de métro.

Les Santas pendus, attention, ne doivent pas être confondus avec un autre genre, les Santas musicaux animés, ceux que l'on voit devant la boulangerie ou la pharmacie, roulant des hanches à la James Brown, munis d'un saxophone qui, si on a de la chance, ne joue pas. De dos, ces Santas dandinants, au moins les grands, ressemblent à de vraies personnes qui se seraient mis d'accord avec la boulangerie pour jouer pour les consommateurs en échange d'un peu de chaleur, de pain ou de quelques pièces. Ils ont l'air si vivants que je me suis retrouvé à faire la queue derrière l'un d'entre eux en pensant qu'il était là pour les chouquettes.

Je trouve ironique qu'à Paris il y ait tous ces faux Santas très actifs physiquement, qui soufflent dans des sax, dansent, escaladent des immeubles, tandis qu'en Amérique on a des Santas vivants qui restent finalement assez sédentaires. Nos Santas se tiennent debout aux coins des rues pour recueillir des dons pour l'Armée du Salut ou posent pour des photos avec le personnel à la fête du CE. Santa, en Amérique, est toujours une bonne opportunité pour les chômeurs ou les acteurs de se faire un peu d'argent sans trop se fatiguer. Ici, Santa pointe aux Assedics.

Peut-être est-ce parce que son style rouge et barbe à la Karl Marx évoque trop le communisme, ce qui ne va pas bien avec la surconsommation forcenée du Noël moderne. Ou peut-être parce que les enfants français, avec leur culture cartésienne, sont plus perspicaces que les enfants américains et se montrent capables de reconnaître un père ou un oncle derrière leur barbe en deux secondes, par esprit de déduction. Mieux vaut le garder en hauteur, presque hors de vue, effigie suspendue.

En fait, les enfants parisiens ont beaucoup en commun avec mes amis qui ont grandi à New York, une ville où Santa est moins crédible, simplement parce que les immeubles font 30 étages, n'ont pas de cheminée, et pas de parking pour les rennes. «Et aussi, on est juifs, John.» Aussi.

Chaque année je me sens un peu plus comme le père fou qui refuse de voir ses enfants grandir, qui les presse d'écrire leur lettre au Père Noël, qui les forme sur la nourriture à laisser aux rennes et les entraine à décorer le sapin et illuminer les fenêtres, «sinon il ne viendra pas!» J'ai même acheté une de ces cheminées modernes, celles où l'on brûle de l'alcool de betterave à la place de bûches et qui du coup n'ont pas besoin de conduit - juste pour créer l'illusion que le Père Noël pourrait parfaitement accéder à l'appartement en cas de besoin. Sans ça j'ai peur qu'ils ne pensent que Santa escalade notre bâtiment avec ses quatre sosies (là, j'imagine, pour finir le boulot si il tombe) ou se prostitue en jouant du Barry White à côté d'une vitrine de crèmes contre les hémorroïdes.

C'est pas Frank Capra.

Mais au moins je n'ai pas à m'inquiéter de ce jour fatidique où je devrai annoncer à mes enfants que le Père Noël n'existe pas. Ça saute aux yeux, je crois.

John von Sothen

Image de une: REUTERS/Ilya Naymushin, Père Noël russe, décembre 2009.

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