France

La façon se vêtir contribue à la mise en scène du combat politique

Gaël Brustier, mis à jour le 28.07.2017 à 16 h 11

Le corps d’un homme politique contribue aussi à faire progresser un message qui ne passe pas que le débat raisonné mais aussi par des affects ainsi stimulés.

François Ruffin à l'Assemblée, le 26 juillet 2017, à Paris | JACQUES DEMARTHON / AFP

François Ruffin à l'Assemblée, le 26 juillet 2017, à Paris | JACQUES DEMARTHON / AFP

Quelques épisodes récents de notre vie parlementaire et autres choix vestimentaires successifs du président de la République nous rappellent une réalité: la mise en scène du corps de l’homme politique contribue à sa lutte pour le pouvoir.

Le Palais Bourbon est aussi un théâtre… et parfois un showroom. Le refus de Jean-Luc Mélenchon et de plusieurs députés de la France insoumise de porter la cravate a suscité moult commentaires à l’occasion de la séance du 27 juin dernier. Depuis, le bureau de l’Assemblée nationale est revenu sur une obligation vieille de quelques décennies. S’y soustraire était une manière de susciter des affects et un débat, de tracer une frontière politique, de faire entrer certains clivages à l’Assemblée. Cette nouvelle insoumission rappelle l’entrée au parlement espagnol des députés de Podemos. Jean-chemise, t-shirts, les élus du mouvement dirigé par Pablo Iglesias ont surpris. Enfants de la crise, dont ils ont souvent subi les conséquences matérielles, ces nouveaux élus marquaient ainsi leur proximité avec les millions de citoyens qui ne se reconnaissaient plus dans le Parti populaire au pouvoir.

 

À l’Assemblée Nationale, on connait quelques précédents récents à ce refus du port de la cravate. Jack Lang et son col mao, le député communiste Patrice Carvalho, en bleu de travail, saluant Edouard Balladur, alors Premier ministre, qui était quant à lui réputé pour son goût pour les chaussettes rouges et les chaussures impeccablement cirées. Le refus de l’actuel président de l’Assemblée nationale, François de Rugy, de porter la cravate au début de la dernière législature. Il marquait plus une volonté de décontraction qu’une volonté de tracer une frontière politique par rapport au protocole de la Ve République.

Dans les législatures les plus récentes, des députés adoptèrent des vestes de couleur vive rendant leur présence lors des débats plus évidentes. Ainsi, Patrick Roy, élu PS dans le Nord, adopta une veste rouge devenue légendaire et Jean-Pierre Brard (apparenté Communiste, Seine-Saint-Denis) choisit régulièrement des vestes de couleur moutarde tranchant avec le rouge des bancs du Palais Bourbon. Les séances télévisées des questions au gouvernement incitèrent les uns à se déplacer continuellement au plus près de l’orateur de leur groupe ou d’autres, en l’occurrence, à porter des vêtements de loin identifiables par le plus grand nombre, dont la presse.

Quand Mélenchon respectait les règles

Au sein du mouvement ouvrier en France, longtemps, les représentants de celui-ci au Parlement ou les élus locaux, ont plus que fréquemment porté le costume cravate. Au sein du mouvement international, cela ne releva pas de l’évidence. Gramsci suggéra aux ouvriers de Turin de ne pas se soumettre au port de «l’habit du dimanche». La SFIO, l’ancêtre du PS, respecta longtemps cette règle tacite. Les dirigeants du Parti communiste français se voyaient dotés par le parti d’un costume par an. Jean-Christophe Cambadélis, dirigeant du PS, issu de l’OCI, imprégné de l’idée qu’il était un dirigeant du mouvement ouvrier et de la social-démocratie, est-il souvent apparu sans son traditionnel costume-cravate? Longtemps, le sénateur Mélenchon respecta scrupuleusement cette règle. En toutes circonstances, sénateur socialiste, dirigeant de la gauche socialiste, de Pour la République Sociale (PRS), Jean-Luc Mélenchon portait le costume-cravate. Y compris lorsque, sous des latitudes occasionnant chaleur et moiteur, il traversait l’Amérique latine.

Certes, l’exemple de François Mitterrand est emblématique de la difficulté pour les socialistes de choisir clairement une ligne… vestimentaire. Arborant tantôt un look à la Léon Blum tantôt des tenus plus années 1970, allant même, le temps de la campagne des élections législatives de 1973 jusqu’à arborer un chapeau Davy Crockett qui, faute de convaincre ses proches, disparut rapidement, François Mitterrand se chercha vestimentairement.

Si l’absence de cravate fit polémique les semaines passées, la lavallière et l’araignée de Cédric Villani, lui aussi député, ne suscitèrent pas d’émoi particulier tandis que le député Ruffin provoqua l’ire de certains de ses collègues parce que sa chemise sortait de son pantalon, «contre les usages» selon certains de ses collègues. La vie parlementaire française tient, il est vrai, historiquement, du showroom.

La IIIe République fut marquée par la fréquente adoption par différents ténors parlementaires, d’ostensibles signes distinctifs contribuant à la construction de leur personnalité politique. Aristide Briand avait coutume de conseiller aux jeunes parlementaires de ses amis de choisir un code vestimentaire qui favoriserait le souvenir et contribuerait à forger leur image dans l’opinion. L’hémicycle, au cours des années 1920 et 1930, fut ainsi le théâtre d’une concurrence vestimentaire qui était partie intégrante des stratégies de chacun. Louis Marin, célèbre représentant de la droite au Palais Bourbon dans les années 1930 était connu pour son port de la lavallière à pois blancs qui le rendait connaissable entre tous. Pierre Laval, élu pour la première fois en 1914 sous l’étiquette socialiste, porta tout au long de sa vie politique des cravates blanches. Il ne dérogea pas à cette habitude vestimentaire lorsque, condamné à mort à la Libération pour avoir dirigé le gouvernement de Vichy, il rejoignit le poteau d’exécution le 15 octobre 1945. Bien d’autres exemples existent.

Quelques mois après la Libération justement, le Général de Gaulle mit de l’ordre aux innovations vestimentaires des membres de son gouvernement. Depuis Alger et les débuts du gouvernement provisoire, les costumes taillés sport étaient à la mode parmi les dirigeants de la France libérée. Maurice Thorez l’adopta un temps. De Gaulle rappela ses ministres à une rigueur plus semblable au protocole d’avant-guerre. Après 1958, le Général de Gaulle alterna, quant à lui, port du costume civil et de l’uniforme de Général. Le président de la Ve République laissait ainsi entrevoir la dimension héroïque du Chef de la France Libre. De Gaulle n’était pas, selon les mots de René Coty, seulement le «premier en France» mais surtout le «premier des Français».

La mise en scène du corps du chef

Humaniste et démocrate ou bien autoritaire, voire totalitaire, l’homme politique construit aussi son leadership par la mise en scène de son corps et, évidemment, par les habits qu’il choisit de porter. Un détail vestimentaire peut contribuer à façonner un pouvoir. La façon de se vêtir n’est jamais, pour aucun homme politique, anecdotique. Elle contribue à la physique du pouvoir, à la mise en scène du combat politique que cela soit par la présence ou… par l’absence de ce corps. Les représentations iconographiques étant, dans ce dernier cas, des moyens de pallier cette absence ou de l’exploiter politiquement.

Les apparitions du président Macron en combinaison de sous-marinier ou d’aviateur, photos méticuleusement sélectionnées et probablement inspirées par l’esthétique Top Gun empruntent à la communication (au moins telle qu’elle est perçue par les Français à travers des séries télévisées notamment) de l’exécutif nord-américain –faisant traditionnellement du président des États-Unis le commander in chief  des armées américaines–, ont révélé le souci élyséen d’une mise en scène qui suscite parfois réprobation, mais semble aussi inévitable.

Emmanuel Macron parle au capitaine du vaisseau «Le Terrible» | Fred TANNEAU / AFP

Voici quelques années sens était donné à cette « construction du corps du leader » par un ouvrage collectif des plus intéressants[1], Le corps du leader. Construction et représentation dans les pays du Sud. Les exemples de leaders politiques qui, lors de la décolonisation, empruntèrent à la culture traditionnelle de leur pays et à la culture du pays colonisateur des façons de se vêtir ne manquent pas. Fidel Castro porta, quant à lui, pendant ses décennies de règne sans partage, un uniforme vert olive hérité de ses années de maquis dans la Sierra Maestra. Nul, au sein du pouvoir cubain, ne porte désormais d’uniforme vert olive. Seuls les jeunes appelés au service militaire portent, dans l’île, un uniforme identique à celui, historique, du «Comandante en Jefe»

[1] Omar Carlier, Raphaëlle Nollez- Goldbach, Le corps du leader. Construction et représentation dans les pays du Sud, Paris VII laboratoire Sedet, L’Harmattan, Paris, 2008, 396 p.

Gaël Brustier
Gaël Brustier (106 articles)
Chercheur en science politique
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