France

Macron doit chercher des manières moins hystériques d'envisager l'immigration

Philippe Boggio, mis à jour le 28.07.2017 à 9 h 29

La président a affirmé ne plus vouloir de migrants dans les rues «d’ici à la fin de l’année».

Emmanuel Macron lors d'une cérémonie de naturalisation à Orleans, le 27 juillet 2017 |
Michel Euler / AFP

Emmanuel Macron lors d'une cérémonie de naturalisation à Orleans, le 27 juillet 2017 | Michel Euler / AFP

«Vraiment un jeu de con!» a dit un bénévole de Calais, lequel, l’autre jour, faisait référence aux zones grises de «la politique migratoire» du nouveau gouvernement. Officiellement, comme sous les quinquennats précédents, un même balancement préside à l’attitude face aux migrants, entre l’humanité de l’accueil due aux réfugiés, ce que, après François Hollande, Emmanuel Macron ne cesse de rappeler, et la nécessité d’éloigner les déboutés du droit d’asile et les sans papiers «économiques». Accepter les véritables réfugiés, et expulser, ou ramener chez eux tous les autres, ce qui, depuis dix ans, est évidemment beaucoup plus difficile à faire qu’à dire. 

Le 12 juillet, Edouard Philippe a présenté un plan «migration» très axé sur les reconduites à la frontière et dans les pays d’origine. Emmanuel Macron a essayé de tempérer ce 28 juillet: 

«Je veux partout, dès la première minute, un traitement administratif qui permette de déterminer si on peut aller vers une demande d’asile ou non, et derrière une vraie politique de reconduite aux frontières.» 

En 2016, la France était presque parvenue à absorber les effets sur ses statistiques de «la crise migratoire» de l’été 2015, au prix d’une augmentation du nombre de protections accordées. 38,1% des 86.000 demandes d’asile satisfaites, après recours devant les tribunaux, contre 31%, un an plutôt, et un peu plus de 20%, en 2012. L’effort avait été important, mais restait dérisoire au regard des statuts de réfugiés accordés en Allemagne, en Suède ou en Italie. Fidèle à sa politique de faux-nez et de gros mensonge, la France parvenait à maintenir des chiffres très bas, malgré ses discours sur «le pays des droits de l’homme». La caractéristique nationale? Traîner les pieds. Parler haut à Bruxelles, par exemple, réclamer une juste répartition de la charge migratoire entre les différents pays d’Europe. Mais ne pas tenir sa propre part des quotas établis par la Commission européenne, à l’automne 2015. Ainsi, sur les 19.713 candidats à l’asile que le gouvernement s’était engagé à récupérer en Italie et en Grèce, au titre de 2016-2017, seuls 3.478 avaient effectivement rejoint la France, au 9 juin dernier.

La France s’organisait dans le calme

Les précédents ministères de l’Intérieur pouvaient s’estimer assez satisfaits: le pays digérait peu à peu «la crise migratoire». Il avait été obligé de protéger des Syriens, de Soudanais, de Erythréens, venus, depuis 2014, par la route des Balkans, mais depuis la fermeture de celle-ci, souvent, comme en Hongrie, au prix d’entorses aux règles humanitaires, il pouvait espérer voir cette pression diminuer. La France avait évidemment la place d’accueillir dans ses centres les 36.553 étrangers dont l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) –aux effectifs doublés sous le gouvernement de Manuel Valls– avait donné son quitus. Réformées, les procédures d’étude des dossiers avaient commencé à accélérer. Les candidats à l’asile ne devaient plus attendre plus de 22 mois, comme cinq ans plus tôt, avant d’obtenir une réponse ferme et définitive des instances administratives.

En clair, le ministère de l’Intérieur commençait à souffler, et Bernard Cazeneuve avait pu se permettre de «mettre à l’abri», en octobre 2016, la plupart des 8.000 étrangers qui s’entassaient dans «la Jungle» de Calais. Brexit aidant, l’attirance de la Grande-Bretagne allait peut-être se révéler moindre parmi les migrants, espérait-on. La France s’organisait dans le calme et la pondération, dans les centres d’accueil de ses régions décentralisées, pour peu que les étrangers renoncent à gagner Londres, donc, en attendant, à s’agglutiner à Paris ou sur la côte calaisienne. On allait même pouvoir reparler de l’intégration d’une partie de ces étrangers, de cours de langue, de formation, peu à peu d’assimilation à la vie quotidienne nationale, pour les familles ou les célibataires qui auraient la bonne idée de tenter une autre existence, aux quatre coins du pays.

Mais c’était sans compter avec cette seconde «crise migratoire», venue d’Italie, cette fois, après les traversées périlleuses des migrants subsahéliens depuis la Libye. Ceux-là sont considérés comme des migrants «économiques», car venus de territoires qui ne figurent plus sur les listes européennes des dictatures. Ils sont originaires de pays francophones, Mali, Côte d’Ivoire, Congo. Ou, de plus en plus nombreux, parce que la route via la Libye est plus directe que celle des Balkans, d’Erythrée, du Soudan du Sud, d’Ethiopie… Les premiers seront en principe déboutés en nombre du droit d’asile. Les seconds, au contraire, y seront éligibles, dans 90% des cas. Les uns et les autres constituent la promesse d’une nouvelle augmentation des statistiques. De plus, l’Italie, débordée par les arrivées sur son territoire, a tendance à les laisser passer en France. D’où les campements sauvages, porte de la Chapelle, à Paris, autour de centre d’accueil ouvert, en 2016, par la municipalité, et qui se révèle sous-configuré; et le retour de migrants, à Calais, depuis le début de l’année.

Or, curieusement, cette deuxième phase de la crise coïncide avec l’accentuation d’une bien étrange attitude des pouvoirs publics. Le ministère de l’Intérieur, dès qu’il le peut, dans la discrétion, si possible, contrevient tout de go aux règles de droit en vigueur au chapitre de la migration –sans parler des grands principes, de la Déclaration des droits de l’homme à la Convention de Genève sur les réfugiés.

Plus loin que les autres présidents

C’est «le jeu de con» dont parlait le bénévole calaisien. MM. Macron, Philippe et Collomb n’en sont pas les inventeurs. La pratique remonte aux lois Pasqua, au milieu des années 1980, cette liberté donnée aux forces de police, aux préfectures et aux administrations d’user, disons: de souplesse, avec les obligations légales. Mais au vu des événements de ces dernières semaines, le nouveau régime inaugure son mandat avec un cynisme plus avoué encore que celui de ses prédécesseurs.

Les règlements commandant aux demandes d’asile, et plus généralement à l’immigration, sont tellement complexes, les temps d’attente tellement assimilables à des parcours d’obstacle, la mauvaise grâce tellement répandue dans l’administration dédiée, que la politique migratoire est depuis vingt ans une usine à gaz aux pratiques ubuesques et souvent contradictoires. Pour simplifier: avant, jusqu’à la première «crise migratoire» de 2015, le ministère s’efforçait, sans le dire, de rendre des plus difficiles l’enregistrement des demandes d’asile. Ses agents se montraient tatillons, dans des offices souvent indifférents aux parcours de vie, comme si les unes et les autres n’avaient pas affaire à un sujet éminemment humanitaire. Grande unanimité nationale, de la gauche à la droite: user de toutes les astuces pour contenir coûte que coûte l’importance, en France, des immigrés.

Depuis la réactivation, en 2016, de la route libyenne, une nouvelle astuce consiste à escamoter le plus de bureaux d’enregistrement possibles. Tant qu’ils ne sont pas entrés dans la procédure, du point de vue des forces de l’ordre, les étrangers peuvent être considérés comme des illégaux. Ils sont donc expulsables sur l’heure. Ils peuvent aussi être conduits vers des centres de rétention. De toute façon, une majorité des migrants visibles à Paris ou sur le chemin de Calais, viennent d’Italie, où, après leur périlleuse traversée de la mer, ils ont été enregistrés, et où, pour garder le droit de se maintenir sur le sol européen, ils ont généralement dû déposer une demande d’asile. Les faire repasser la frontière française vers Vintimille n’est après tout qu’une façon de les délocaliser vers un pays sûr, européen et démocratique, sans les exposer aux risques qu’il encourraient à retourner en Libye, ou dans des pays peu agréables que sont l’Erythrée ou le Soudan.

C’est aussi beaucoup plus économique. Un étranger non muni des documents prouvant qu’il a déposé une demande d’asile ne peut pas prétendre à l’assistance financière et médicale, prévue par la loi. En cela, le précédent ministère de l’Intérieur socialiste répondait, sans s’en vanter, à une exigence de l’extrême-droite et de la partie la plus nationaliste de la droite, et faisait écho à l’une des raisons du ras-le-bol de nos concitoyens sur le chapitre de l’immigration. «Ces étrangers mieux traités, entendait-on, que les Français».

Le système est dépassé

Beaucoup d’ONG et de bénévoles attendaient d’Emmanuel Macron qu’il rompe avec ses pratiques d’illégalité permise. Bien au contraire, il semble que son nouveau ministère de l’Intérieur les reproduise en les généralisant. Déclarée avant l’élection présidentielle, une guerre s’intensifie aux points de friction, Calais, Paris, les Alpes-Maritimes. L’État fera preuve de compassion et de respect réglementaire si un étranger se présente dans le Tarn ou dans le Jura. On le dirigera vers un centre de «mise à l’abri». Là, il finira bien par obtenir un rendez-vous en préfecture, à des guichets qui l’enregistreront. Il aura même des chances d’être logé, accompagné, soutenu par les milieux associatifs, le temps que l’OFPRA étudie son cas. À Paris et dans l’Ile-de-France, à Calais, à Menton, de telles perspectives sont inenvisageables. Le système est dépassé. Il ploie sous le nombre, le manque de places, la lenteur administrative.

Alors, évidemment, faire un pas de plus dans l’expéditif était tentant, en ces zones de tension. Des rapports d’ONG de plus en plus nombreux, des avis de tribunaux administratifs aussi ; Jacques Toubon, le défendeur des droits, dans ses prises de paroles ; tous s’inquiètent du tour pris par l’actualité migratoire sur le sol national. À Calais, il n’y plus de guichet d’enregistrement des demandes d’asile. Il faut se rendre à Lille. Mais la police interpelle souvent, dans la gare-même de Calais, ceux qui veulent entreprendre le voyage. Plus simple. Direction: un centre de rétention –puisque «la Jungle» a été démantelée, ou la reconduite en Italie.

En Ile-de-France, les guichets ouvrent tard et ferment tôt. Ils enregistrent les dossiers à un train de sénateur. Le bureau de France Terre d’asile, ONG habilitée à préparer des rendez-vous, voit ses contingents de plus en plus limités. La récente évacuation des trottoirs de la Porte de la Chapelle, si elle a conduit, près de 2.800 étrangers vers des centres improvisés, des gymnases, ou encore des hôtels, peut aussi être assimilée à une rafle générale, tant ceux qui montent dans les cars sont passibles d’expulsion, s’ils ne présentent pas les documents prouvant leur inscription.

La police de l’air et des frontières (PAF) paraît s’embarrasser moins encore à Menton. Les immigrés sont interpellés à même le train venant d’Italie, retenus au premier étage de la gare, puis remis dans un train pour Vintimille. Illégal, bien sûr: chaque ressortissant étranger a le droit de déposer une demande d’asile, dès qu’il entre sur le sol national.

La France de Menton à Vintimille

Le 24 juillet, Cédric Herrou, le paysan de la vallée de la Roya, au-dessus de Nice, qui accueille des migrants depuis plusieurs mois et a déjà été condamné pour cela, a été appréhendé à Cannes, alors qu’en compagnie de 156 étrangers, et de l’eurodéputé José Bové, il tentait de diriger le groupe vers un guichet d’enregistrement. Quant à eux, les migrants du groupe ont été interpellés et renvoyés en Italie. Leur guide encourt une nouvelle peine pour avoir fait entrer en France. des survivants de la Méditerranée et des camps de Libye. En 2016, la PAF a réussi à renvoyer vers Vintimille plus de 35.000 personnes. La ronde va se poursuivre. Menton-Vintimille, aller-retour. Après le premier ministre, le ministre de l’Intérieur Gérard Collomb le répète, les étrangers «qui sont en situation irrégulière doivent être éloignés». La nouvelle astuce, inaugurée par ce gouvernement: placer le mur policier entre la frontière et le guichet d’enregistrement, pour être certain d’interpeller des individus dépourvus de documents administratifs leur permettant de se maintenir sur le territoire national. Le 31 mai, le tribunal administratif de Nice a qualifié de «manifestement illégal» la rétention et l’expulsion d’un couple d’Erythréens et de leur enfant de quatre ans, qui avaient été empêchés d’atteindre une plate-forme d’accueil administratif. Des Erythréens! Humains parmi les plus persécutés de la planète…

À Lille, un autre tribunal a ordonné à l’État de permettre aux migrants de Calais l’accès à des points d’eau et à des toilettes placés sous la responsabilité du Secours catholique. L’État en question n’a pas obtempéré. Il a même déposé un recours devant le Conseil d’État pour faire annuler cette décision. Des points d’eau! Le responsable local de l’ONG a dénoncé «une maltraitance institutionnelle». Cela y ressemble, en effet. Depuis des mois, environ 500 étrangers, désireux de se rendre en Grande-Bretagne, sont revenus à Calais. Le ministère de l’Intérieur se refuse à voir se reconstituer ne serait-ce que l’ébauche de l’ébauche d’un camp ou d’un centre. Depuis le démantèlement de «la Jungle», la côte est déclarée zone interdite. Symboliquement contaminée. Les forces de l’ordre pourchassent donc systématiquement les jeunes étrangers qui tentent de dormir dans les bois, ou de se ravitailler en vivres auprès des associations de bénévoles. Les tentes sont détruites, les sacs de couchage gazés, pour ne plus être utilisables. l’ONG Human Rights Watch vient de rendre public un rapport accablant apportant la preuve que les policiers usent de bombes de gaz au poivre, qui coupent la respiration de celui qui l’aspire ou le prend dans les yeux.

Il est vrai, si l’on veut suivre le raisonnement probable d’Emmanuel Macron, que les Français estiment toujours, à 65%, pourcentage invariable depuis cinq ans, qu’«il y a trop d’étrangers». 65%, c’est aussi le score d’Emmanuel Macron au second tour de la présidentielle. 65% contre Marine Le Pen, contre le racisme et la peur. C’est à dire une certaine marge, et le pouvoir pour les cinq ans à venir. De quoi pouvoir attendre, de quoi chercher d’autres façons, moins hystériques, d’envisager l’immigration et la présence de réfugiés. Les Erythréens, les Soudanais, pourtant de culture anglophone, surprennent beaucoup d’enseignants par leur rapidité à apprendre le français. Pour Emmanuel Macron le libéral mondialiste, cela pourrait être pris pour un bon signe. Mais, pour l’heure, les autorités paraissent surtout préoccupées par l’impérieuse nécessité de ne pas atteindre le seuil de 100.000 demandes d’asile. Pourquoi? Aucune raison réellement grave. Ni urgente. Ce serait déchoir, apparemment. Nous en sommes à 85.000 demandes par an. Du coup, les petits malins se sont mis à subtiliser les guichets. Ou a envisager des missions pour sélectionner les demandeurs d’asile en Afrique. Il y a en effet de l’innovation dans l’air.

Philippe Boggio
Philippe Boggio (161 articles)
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