Double XCulture

«Bitch Planet», le comic book qui «fuck» le patriarcat

Vincent Brunner, mis à jour le 11.08.2017 à 9 h 28

Furieusement féministe, cette série insuffle un vent de révolte dans le monde du comic book américain.

Imaginez une notification sur le smartphone: «Suite à une augmentation importante de votre indice de masse corporelle, vous êtes convoqué(e) au commissariat le plus proche pour un entretien. Préparez-vous à une éventuelle incarcération.» Et voilà que vous payez les excès des dernières vacances, vous aviez prévu de faire du sport et, à la place, comme il a plu et que la salle de gym a fermé pour cause d’inventaire, vous avez épuisé la carte des cocktails des bars du coin, repris du dessert chaque soir.

Bref, vous avez pris plusieurs kilos qui pèsent lourd dans la balance. Ce disgracieux surpoids vous vaut, depuis votre retour, des coups d’œil dégoutés des passants. Il risque maintenant de vous transformer en personne non-conforme aux canons de beauté actuels. Si vous vous ne reprenez pas, vous allez devoir dire adieu à vos proches –pas d’inquiétude pour eux, à vrai dire, ils seront soulagé, vous deveniez un poids.

Ce scénario cauchemardesque et orwellien est (très) librement inspiré de celui de Bitch Planet, épatante série qui imagine la société normative de demain à partir de celle d’aujourd’hui. Sauf que, dans les comic books de Kelly Sue Deconnick et Valentine de Landro, seules les femmes doivent se plier aux canons que leur imposent les hommes. Sinon, elles sont envoyées sur une planète-prison d’où elles ne sortent jamais (à part dans un body bag).

Colère et transgression des normes

 

Dans le premier tome français (recueillant les 5 premiers comic books), on a pu ainsi faire connaissance avec deux personnages importants, l’athlète Kamu et Penelope, dont le physique d’ogresse lui vaut des «plaintes multiples pour préjudice esthétique, déformation capillaire et obésité exubérante» (elle est aussi incarcérée pour son comportement agressif). Notons que d'autres détenues sont là pour «falsification de genre»! En tout cas, Kamu et Penelope sont loin de se laisser faire, exemples de femmes fortes et badass qui se battent littéralement pour leur liberté.

Si elle évoque une version science-fiction de Orange Is The New Black, Bitch Planet constitue surtout un hommage à un sous-genre cinématographique en vogue dans les années 1970, les women in prison films tels que 5 femmes à abattre (Caged Heat) de Jonathan Demme (son premier film produit par Roger Corman) ou ceux avec Pam Grier.

 

«J’ai toujours apprécié des histoires de femmes centrées sur la rébellion et la revanche, explique Kelly Sue Deconnick. Ça a probablement à voir avec un cadre qui leur donne l’opportunité d’exprimer leur colère et de transgresser les normes. Dans ces situations, il leur est “permis” d’exprimer une partie de l’outrage et de la colère que beaucoup de nous sentent monter chaque jour.» 

 

Kelly a beaucoup écrit pour Marvel, réhabilitant par exemple le personnage de Carol Danvers (Captain Marvel). Il y a quatre ans, lors de la New York Comic Con, interrogée sur la nécessité de représentativité dans les comics, elle avait ainsi lâché: «Je veux mettre les gens mal à l’aise pour que ma fille n’ait pas besoin de le faire». Depuis qu’elle se consacre uniquement à ses propres créations comme Bitch Planet pour l’éditeur indépendant Image, elle se freine encore moins et utilise le medium du comic book pour raconter des histoires radicales, en autrice activiste.

«Notre lectorat a survécu à des agressions sexuelles»

Dans l’interview que nous avons réalisée par e-mail, elle se crispe un peu en plusieurs occasions comme si mes questions, parfois peut-être maladroites, constituaient des attaques contre le féminisme. Alors que je lui demandais son avis sur le problème du manspreading –cette sale habitude qu’ont certains hommes d’écarter les jambes dans les transports ou lieux publics qui a créé une polémique en Espagne puis en France–, elle s’insurge:

«Depuis quand c’est devenu un problème? Si je suis assise à côté d’un mec qui empiète sur mon espace, je le repousse ou je lui demande d’arrêter. Problème résolu! En tant que féministe, je suis inquiète pour les femmes qui ne jouissent pas librement de leur corps, je me soucie de voir un jour des salaires égalitaires, je suis inquiète pour les gens de couleur assassinés par la police. Je suis préoccupée par l’accès à l’eau potable, par les violences domestiques. Le système de santé. L’accès à l’éducation pour les femmes. Les hommes qui pensent avoir besoin de la moitié de mon siège parce que leurs couilles sont trop gonflées peuvent rester debout. Ils ne figurent pas au sommet de mes priorités.» 

Faute de temps, je n’ai pas pu lui répondre que les femmes qui consacraient un peu de leur temps à se plaindre du manspreading doivent aussi se soucier des maux cités par Kelly. À la fin du questionnaire, je lui faisais innocemment remarquer qu’il me semblait y avoir des luttes entre différentes visions du féminisme. Cinglante, la réponse m’a remis à ma place de mâle coupable. «Y-a-t-il un mouvement qui ne compte pas en son sein plusieurs factions? Allez-vous utiliser nos divisions pour nous définir? Je ne vous soutiendrai pas dans cet effort.» Heu, non, Kelly, loin de moi cette idée. Si j’étais cet adversaire du féminisme montré du doigt, je ne lirai pas Bitch Planet!

C’est aussi parce que la BD est marquée par une absence de compromis et met un doigt d’honneur aux conventions de notre société patriarcale que Bitch Planet est importante, en plus d’être un divertissement intelligent. Cette dimension activiste s’accompagne, en même temps, de précautions rares. Ainsi, au début du 2e tome français publié chez Glénat Comics il y a un avertissement qui prévient lectrices et lecteurs que, dans les pages qui suivent, figure une agression sexuelle.

«Notre comic book a réuni un public qui ne rentre pas dans la norme des lecteurs de comics, des gens, qui, habituellement ne sont pas satisfaits quand ils lisent des comics (…) Sachant que notre lectorat a, dans une proportion élevée, survécu à des agressions sexuelles, il semblait que le prévenir de cette scène d’agression n’était rien de plus que leur montrer du respect et des bonnes manières.» 

«Ask me about my feminist agenda»

 

Parfois, Kelly Sue Deconnick et le dessinateur Valentino de Landro prennent des pincettes, notamment au sujet de la représentation. «Le casting de nos personnages est largement constitué de femmes noires, oui. Et bien… je ne suis pas une femme noire. Pas plus que Val. Et, dès que l’on s’éloigne de notre propre expérience, c’est effrayant. Particulièrement quand tu écris autour de personnages appartenant à un groupe qui a été culturellement dénigré et à qui on a longtemps empêché de raconter ses propres histoires. Nous ne voulons pas que quelqu’un pense que nous essayons de parler pour quelqu’un d’autre. Valentine est un homme noir, je suis une femme blanche. Nous racontons une histoire, pleine de personnages qui, espérons-le, si nous avons fait notre job correctement, ont leur propre vérité à partager. Voilà tout.»

En avril dernier, un cadre de chez Marvel responsable des ventes, David Gabriel, a justement déclaré dans une interview que les gens (les clients) ne voulaient plus de diversité dans les comics. Une affirmation qui a créé une polémique instantanée alors que le personnage de Miss Marvel, la jeune Américaine Kamala Khan dont les parents sont pakistanais, est devenu une locomotive des ventes numériques.

«Ce que je pense de sa déclaration? Pas grand-chose, commente Kelly Sue Deconnick. Au sens littéral: je n’y porte pas beaucoup d’attention parce l’absurdité de cette déclaration me frappe. D’un côté, je pense que ça a été pris hors contexte pour être mis en une. Mais, en assumant que ça n’a pas été le cas, bah, nous sommes dans un système capitaliste, n’est-ce pas? Marvel est une entreprise et ils respectent les préceptes du dollar. Je pense que le marché confirmera ou non cette déclaration. J’ai le vague soupçon que c’est faux et que le marché montrera que la diversité aide à vendre.» 

L’année dernière, l’écrivaine Chelsea Cain s’est aperçue que le lectorat des comics était loin d’être 100% progressiste: quand la couverture du 8e numéro de la série qu’elle scénarisait pour Marvel, Mockingbird, a été dévoilée avec son T-shirt «Ask me about my feminist agenda», elle a reçu des tonnes d’insultes sexistes et de menaces via Twitter. Du coup, sont remontés à la surface des propos d’Axel Alonso, éditeur chez Marvel, selon lequel il n’était pas un «social justice warrior» (SJW), un terme péjoratif qui désigne un(e) cyber-citoyen dont les intentions progressistes sont parasitées par des motivations plus égocentriques.

Kelly qui connaît bien Chelsea Cain s’étonne: «J’ai du mal à comprendre des lecteurs de super-héros qui ne s’identifient pas comme féministes et qui utilisent “social justice warrior” comme insulte. Vous savez ce que sont les super-héros? Des féministes et des “social justice warriors”.»

«Votre cerveau vous rend grosse»

Les deux auteurs de Bitch Planet essaient aussi de faire bouger les lignes sociales avec leur série dont le thème central est la conformité ou plutôt (subtilité de la traduction) ce que recouvre la notion de «compliance», soit l’action d’un individu qui cherche à répondre aux exigences officielles. Atterrissant dans un «établissement auxiliaire de conformité», les héroïnes de Bitch Planet sont, elles, radicalement non-conformes.

«Elles refusent d’être complices de leur propre oppression. Ce qui revient pour elles à être jugées inadaptées.» 

À la fin de chaque épisode ou presque, on a droit à une page de fausse pub qui caricature celles qui figuraient au dos des vieux comic book américains. «Ils étaient très dans le ton: “hey, les kids, la patriarchie”», explique Kelly. Du coup, avec Valentine, elles ont fait pire, créant des publicités cyniques en direction de la la femme qui ne veut plus «être si grosse et si dégueu». Les slogans parlent d’eux-mêmes: «votre vagin est dégoûtant», «votre cerveau vous rend grosse»...

Quand la série a commencé à être publiée fin 2014-début 2015, pas mal de lectrices se sont tatouées les lettres «NC» pour «non compliant», s’appropriant le tatouage imposé aux prisonnières de Bitch Planet.

(exemple de tatouages provenant du site The Mary Sue)

À l'inverse, Kelly et Valentine ont commencé à recevoir des lettres d’hommes expliquant combien le féminisme était mauvais pour les femmes. «Je ne crois pas en avoir reçu depuis longtemps. Ne prenez pas ça pour une invitation.» Heu, non, Kelly. Pour l’instant, Bitch Planet ne compte que dix numéros. Pour la suite –pas encore de date annoncée, les deux auteurs ont déjà un plan mais se réservent de la place pour «des surprises et de l’improvisation». On n’a pas fini d’être emballé par Bitch Planet.

Vincent Brunner
Vincent Brunner (39 articles)
Journaliste
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