France

Les juges Simon et Lambert, deux magistrats que tout opposa dans l'affaire Grégory?

Sandrine Issartel, mis à jour le 27.07.2017 à 16 h 11

L'un s'est donné la mort, le cœur du second a lâché en pleine instruction. Deux styles, deux écoles, deux convictions pour un même bilan, sur fond d'extrême solitude: l'enquête sur le meurtre du petit Grégory Villemin n'est toujours pas refermée, trente-deux ans après. 

Le juge Maurice Simon, le 21 juin 1987 à Dijon; à droite: le juge Jean-Michel Lambert au Mans, le 1er mars 2014 | GERARD CERLES - JEAN-FRANCOIS MONIER / AFP

Le juge Maurice Simon, le 21 juin 1987 à Dijon; à droite: le juge Jean-Michel Lambert au Mans, le 1er mars 2014 | GERARD CERLES - JEAN-FRANCOIS MONIER / AFP

«J’ai décidé de me donner la mort car je sais que je n’aurai plus la force désormais de me battre dans la dernière épreuve qui m’attendrait.» D'abord, il y a cette lettre écrite par le juge Lambert et adressée le jour de sa mort, le 11 juillet 2017, à un journaliste de L'Est Républicain. Des lettres, il en avait également écrites à son épouse, à sa fille et à son éditeur.

Cette ultime missive, chargée de désespoir, marque la fin d'une existence viscéralement médiatique. Lui à qui l'on reprochait sa trop grande proximité avec les médias dès les premiers balbutiements de l'affaire a choisi d'y livrer un dernier témoignage avant de mettre fin à ses jours, à son domicile du Mans, la veille d'un départ en voyage en Egypte.

«C’était quelqu’un de cultivé et plein d’humour qui ne pouvait pas se résumer à l’image forcément caricaturale du “petit juge” dépassé par une affaire hors norme», explique Christophe Gobin, le journaliste destinataire de cette lettre, à L'Est Républicain. Les deux hommes qui partagent un intérêt commun pour le polar et le cinéma et continuent d'échanger, dans un contexte «déconnecté de l’affaire Grégory».

«Déconnecté de l'affaire» Grégory, rien n'est moins sûr. D'autant que le premier magistrat instructeur de cette affaire a mis fin à sa vie précisément le jour où des extraits des carnets personnels du juge Simon, celui qui lui a succédé, étaient publiés par BFMTV, parmi lesquels quelques lignes à charge contre le travail effectué par son prédécesseur:

«On reste confondu devant les carences, les irrégularités, les fautes (…) ou le désordre intellectuel du juge Lambert. Je suis en présence de l'erreur judiciaire dans toute son horreur», écrit le juge Simon.

Comme une réponse à cette énième humiliation publique, dans son dernier courrier, Jean-Michel Lambert écrit à son tour dans sa lettre testament:

«Pour ne pas perdre la face, on cherchera alors un bouc émissaire. Autant dire qu’il est tout trouvé… Je refuse de jouer ce rôle. Si j’ai parfois failli, j’ai cependant la conscience parfaitement tranquille quant aux décisions que j’ai été amené à prendre.»

Le juge Simon a légué 5 carnets de notes, soit environ 180 pages, dans lesquels il consigne ses impressions, ses convictions, ses réflexions personnelles comme dans un journal intime. Son fils les a remis à la justice janvier 2016 et l'Est Républicain en a publié de larges extraits.

Deux hommes que tout semblait opposer

Cet échange imaginaire et épistolaire met en lumière deux hommes que tout semblait opposer mais au destin commun, celui d'avoir été habité par l'affaire Grégory jusqu'à l'extrême. L'un s'est donné la mort, tandis que le cœur de l'autre a lâché en pleine instruction. Chacun d'eux, à travers des écrits à valeur testamentaire, a légué son intime conviction.

Lorsque le corps de Grégory Villemin, 4 ans, est retrouvé dans les eaux sombres et glaciales de la Vologne, le 16 octobre 1984, les gendarmes disposent rapidement d'éléments leur permettant, selon eux, d'envsager une résolution rapide de l'affaire. Une histoire de jalousie intrafamiliale dans une vallée ouvrière des Vosges, c'est l'affaire de quelques semaines, pensent certains audacieux.

À 32 ans, le juge Jean-Michel Lambert est le premier magistrat à instruire l'affaire. En poste à Epinal depuis quatre ans, soit depuis sa sortie de l'école nationale de la magistrature, il fait figure de novice avec son allure d'étudiant à grosses lunettes. «Souvent, après le 16 octobre 1984, on me demandera si je me sentais armé pour affronter l'Affaire. La question me paraîtra toujours saugrenue», se souvient-il dans son livre Le Petit juge paru en 1987.

Dès le départ, un nom se démarque pour les enquêteurs. Celui de Bernard Laroche, un cousin de Jean-Marie Villemin. Les rapports entre les deux cousins ne sont pas au beau fixe, le premier enviant la réussite sociale et personnelle du second. L'hypothèse d'une vengeance sur fond de jalousie est toute tracée. Aussi, lorsque les experts en écriture pressentent que Bernard Laroche pourrait avoir joué le rôle du corbeau qui a revendiqué l'enlèvement et le meurtre de l'enfant, les règles de la procédure volent en éclat. Il faut au plus vite inculper le suspect numéro un, quand bien même celui-ci aurait un alibi, et quand bien même ce raté aurait pour conséquence de faire invalider un certain nombre de pièces dans le dossier. Premier accroc.

«C'était un juge très étonnant»

Le 2 novembre, la jeune belle-sœur de Bernard Laroche, Murielle Bolle, livre aux gendarmes un témoignage accablant contre son beau frère Bernard Laroche qui permettrait d'établir que celui-ci est l'auteur de l'enlèvement de l'enfant. La jeune fille de 15 ans réitère ses propos à plusieurs reprises au point qu'à l'issue de sa garde à vue, les gendarmes en informent le juge Lambert. Le magistrat est en week-end, Murielle Bolle retourne dans sa famille. Entendue le lundi matin par le juge d'instruction, elle confirme se dires. Son beau-fère est interpellé et inculpé. Le lendemain, après une nuit passée au domicile familial, la jeune femme se rétracte et innocente son beau-frère. Des témoins récents, proches du cercle familial, indiquent avoir été témoins de violence dont elle aurait été victime afin de la contraindre à revenir sur ses dépositions. A cette occasion, le jeune magistrat a multiplié les déclarations à la presse allant jusqu'à révéler l'identité de Murielle Bolle.

«C'était un juge très étonnant, surtout avec la presse», se souvient Jean Baudin, journaliste qui a couvert l'affaire pour pour France 3 Lorraine. «On pouvait le rencontrer quand on voulait et je me souviens d'un épisode où un collègue et moi nous retrouvés dans son bureau du tribunal d'Epinal, un soir tard. Il s'était laissé allé à quelque confidence sur l'affaire», poursuit-il.

«J'ai commencé à les [les journalistes, ndlr] “intéresser” le jour où j'ai inculpé Bernard Laroche. Ce soir là, le 5 novembre 1984, j'ai fait des déclarations que je reconnais imprudentes mais qu ne constituaient pas pour autant une violation du secret de l'instruction puisqu'un jugement et un arrêt ont été rendus sur ce point», répondra le juge dans une interview accordée à Paris Match en novembre 2000, lorsqu'Arnaud Bizot l'interroge sur son rapport aux médias.

Bernard Laroche est incarcéré à la prison de Nancy. Jean-Marie Villemin pense que le coupable est sous les verrous. Aussi est-il choqué et ne s'en cache pas, lorsque, contre l'avis du parquet, Jean-Michel Lambert remet Bernard Laroche en liberté sans lui assurer la moindre protection. Le 29 mars 1985, Jean-Marie Villemin l'abat devant son domicile d'un coup de carabine. «On lui doit la mort de Bernard Laroche», déclarait à propos du juge Lambert la journaliste Isabelle Baechler à France 3, le soir de sa mort.

Si la conviction de l'innocence de Laroche a gagné le magistrat, c'est parce qu'il en a nourri une autre, tout aussi vigoureuse: la mère de Grégory, Christine Villemin pourrait être l'un des corbeaux. Le 5 juillet 1985, enceinte de six mois, elle est inculpée de l'assassinat de son fils et écrouée. Libérée onze jours plus tard, elle n'en reste pas moins inculpée et sera renvoyée devant la cour d'assises en décembre 1986.

L’arrêt est cassé en mars 1987. L'instruction est renvoyée devant la cour d'appel de Dijon. La chambre de l'accusation de la cour d'appel de Dijon annule une cinquantaine de pièces et ordonne un supplément d'information qui sera confiée au juge Maurice Simon. L'instruction entre dans sa deuxième phase.

De Jean-Michel Lambert à Maurice Simon

Lorsqu'il hérite de l'affaire, Maurice Simon, est président de la chambre d’accusation de la cour d'appel de Dijon. À 64 ans, c'est un magistrat aguerri, 30 ans plus âgé que son prédécesseur, rompu à l'exercice du métier de juge d'instruction sur de gros dossiers. Reconnaissable à son trench et à sa chevelure blanche, sur le point de partir à la retraite, il préfère remettre à plus tard son départ, le temps de résoudre l'enquête. «Je me dois de finir en beauté, c’est-à-dire d’avoir tout fait pour essayer de découvrir la vérité», écrit-il dans ses carnets le 4 septembre 1987.

Le juge Maurice Simon montre l'endroit où a été retrouvé le petit Grégory, dans la Vologne, le 14 octobre 1987, à Docelles | CHARLES CARATINI-PATRICK HERTZOG / AFP

Le magistrat, qui n'a jamais tu ses réserves quant au travail de son prédécesseur va s'attacher à reprendre l'enquête point par point. Sa première conviction: l'enlèvement de Grégory n'est pas le fait d'un individu isolé mais d'une «équipe». La seconde, et non des moindres: Christine Villemin est innocente. «On est tenté de la croire absolument sincère, victime d’une méprise abominable», écrit-il après l'avoir rencontrée en juillet 1987.

Le magistrat livre un travail acharné, loin des micros et des caméras. A contrario du juge Lambert, il ne porte pas les médias dans son cœur. «La presse est une machine énorme qui s’auto-intoxique à moins que les ressorts de son action soient plus mystérieux», ecrit-il en novembre 1988. Il «impose aux avocats, à Christine Villemin, aux parties civiles et aux enquêteurs le respect le plus strict du secret de l'instruction et un silence total avec la presse», pouvait-t-on lire dans L'Humanité, en novembre 1993 dans l'un des rares articles qui lui ait d'ailleurs été consacré.

Il ne s'adressera d'ailleurs à la presse pour la première fois qu'en septembre 1989 en accordant une interview au journaliste Paul Lefevre, sur la 5, interview qui lui vaudra un blâme de la part de sa hiérarchie. «Est-ce un dossier dans lequel l'on connaîtra un jour la vérité?», demande-t-il. «À mon sens oui», répond le magistrat annonçant, à demi-mot, la probabilité de «rebondissements» à venir et l’éventualité qu'il n'y ait pas un, mais plusieurs, coupables. «Je dois quelque chose à quelqu'un… au petit», déclare-t-il les yeux embués. «Je suis convaincu qu'il a découvert le mobile et qu'il connaît la vérité», en déduira Paul Lefevre.

26 octobre 1989: «Interview exclusive du juge Simon». Des lettres jaunes sur une Une noir. La photo du magistrat dans un médaillon en haut à droite. Le juge Simon a donné, à l'insu de son plein gré, un entretien au Nouveau Détective, via le journaliste Jean-Paul Pradier. Celui-ci a enregistré une conversation «off» au cours de laquelle le magistrat parle sans retenue de la culpabilité de Christine Villemin dont il n'est pas convaincu et de l'implication de Bernard Laroche dont il est certain. L'avocat des Laroche, Me Paul Prompt demande qu'il soit dessaisi du dossier. «Je me suis fait avoir comme une andouille», écrira le juge Simon.

La santé du magistrat se dégrade. Il accumule les malaises et sa détermination est entamée. «Je n’ai plus d’espoir, Je le sais. Je ferai encore tout ce que je pourrai mais l’espoir, je crois, est bien mort», écrira-t-il le 8 novembre 1989. Il devient la cible d'une véritable chasse à l'homme. «Vas-tu voir 1990? ça, c'est notre affaire, en tout cas tu seras tué», reçoit-il, en 1989, dans un courrier anonyme attribué à la grand-mère de Grégory, Monique Villemin en juin dernier.

Deux magistrats morts

En janvier 1990, le magistrat est victime d'un infarctus qui le plonge dans le comas. À son reveil, il est intellectuellement très diminué. Il laisse derrière lui un dossier de 19.000 pages comprenant plus de 200 auditions. Le 3 février 1993, un arrêt de non-lieu pour «absence de charges» sera rendu en faveur de Christine Villemin. Le juge Maurice Simon meurt le 24 mai 1994.

Deux magistrats que tout opposait donc, l'un pro-Laroche, l'autre pro-Villemin, mais tout aussi marqués par l'affaire l'un et l'autre. Deux magistrats morts sans avoir résolu l'énigme de la Vologne, bien que pétris des convictions les plus vivaces. «Il paraît certain que Bernard Laroche a bien enlevé le petit Grégory Villemin», écrit le juge Simon en juillet 1988. «Je proclame une dernière fois que Bernard Laroche est innocent», affirmera au contraire le juge Lambert dans sa lettre testament du 11 juillet dernier, avant d'ajouter l'affirmation suivante que l'on espère non prémonitoire: «Les événements depuis juin dernier sont voués normalement à l’échec».

Ce vendredi 28 juillet, c'est à la juge Barbier qu'incombera la tâche de «casser la résistance opiniâtre», selon les termes employés par le juge Simon, à l'occasion de la confrontation avec son cousin. «Lorsque nous sommes arrivés, nous sommes tombés pile poil sur une scène insoutenable, un lynchage de ma cousine Murielle, raconte Patrick F., le cousin de Murielle Bolle, aux gendarmes, le 17 juin, d'après Le Monde. C'est pour cela qu'il affirme que sa cousine s'était rétractée, à cause de violences dont elle aurait été victime de la part de membres de sa famille, le soir de l'inculpation de Bernard Laroche. 

Sandrine Issartel
Sandrine Issartel (19 articles)
Journaliste
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