Monde

La déprime des chiens sauveteurs du 11 septembre 2001

Elise Costa, mis à jour le 27.07.2017 à 16 h 56

Dans les jours qui ont suivi les attentats, des chiens spécialement formés à l’aide aux victimes ont renforcé les équipes de recherche. Peu à peu, les hommes ont remarqué que les chiens commençaient à être déprimés.

Un chien sauveteur transporté hors des débris du World Trade Center, dans lesquels il a recherché des corps, le 15 septembre 2001. PRESTON KERES / AFP

Un chien sauveteur transporté hors des débris du World Trade Center, dans lesquels il a recherché des corps, le 15 septembre 2001. PRESTON KERES / AFP

Quel est notre rapport aux animaux? Comment nous nous épaulons et parfois, nous détruisons? Cet été, Slate vous raconte des histoires extraordinaires d’animaux sauvages et domestiques à travers le monde pour nous aider à comprendre qui ils sont et qui nous sommes.

Les ruines du World Trade Center fument encore lorsque les équipes cynotechniques arrivent sur l’île de Manhattan. La FEMA, l’agence fédérale des situations d’urgence qui est chargée de retrouver les survivants, vient de dépêcher des dizaines de chiens sauveteurs –ainsi que leurs maîtres– vers New York. Ils ne le savent pas encore, mais les attentats du 11 septembre 2001 seront bientôt reconnus comme les plus meurtriers de l’histoire.

«Le World Trade Center –je n’ai pas d’autre mot– c’était le chaos complet», confie Mark Aliberti au micro de Kathleen McNerney pour une radio de Boston. Mark Aliberti est un pompier de Winthrop, dans le Massachussetts. En 2001, son chien Moxie, un labrador retriever noir, est alors âgé de trois ans. Gravats, métal et autres débris en tous genres jonchent la zone. Ils savent qu’ils doivent être prudents.

Si les chiens sont de très bons partenaires dans ce genre de travail, c’est que leur nez contient plus de 300 millions de récepteurs olfactifs, là où l’être humain n’en est pourvu que de 6 millions.

Patrick Leconte est maître de chien d'avalanche au Peloton de Gendarmerie de Haute-Montagne à Luchon. Au téléphone, il confirme que «le chien ne travaille qu’avec son odorat. Son pif, c’est son muscle. Dans mon milieu d’intervention, en avalanche, il n’y a que de la neige, pas d'autre odeur parasite.»

Ce qui veut dire qu’en montagne, le chien peut se concentrer à chercher uniquement l’odeur humaine. Patrick Leconte explique ce que ça signifie:

«Regardez ce qui s’est passé en Italie, avec l’hôtel enseveli sous la neige. Ça a été très compliqué. Pour les chiens, c’était compliqué. Aux odeurs humaines s’ajoutaient toutes les odeurs parasites –les poubelles éventrées, la nourriture, le linge sale… En décombre, les chiens sont entraînés avec les odeurs humaines et les odeurs parasites. Mais pour le 11-Septembre, on ne pouvait sûrement pas reproduire une scène d’entraînement pareille. Et puis les particules fines, la poussière présentes dans les décombres vont fatiguer le chien encore plus.»

Chiens stressés et anxieux

Durant huit à dix jours, les pompiers américains retournent sur le site du World Trade Center en compagnie des animaux. Mais, raconte Mark Aliberti, «au bout de trois ou quatre jours, il est devenu clair pour tout le monde que nous ne trouverions plus de victimes encore en vie.» A ce moment-là, le comportement des chiens commence à changer.

C’est le cas de Worf, par exemple, de l’unité cynophile K-9 de l’Ohio. Son maître, Mike Owens, raconte qu’après avoir retrouvé le corps de deux pompiers, le berger allemand se met à perdre ses poils, refuse de s’alimenter et même de jouer avec les autres chiens. Worf prendra sa retraite peu de temps après. Plus les recherches sont longues, plus les chances de sortir des personnes vivantes des décombres s’amenuisent. Et plus les recherches perdurent, plus les chiens apparaissent stressés et anxieux. Que peut-il bien se passer pour eux, physiquement et émotionnellement– eux qui ont été entraînés toute leur vie à ça? A l’autre bout de la ligne, Patrick Leconte:

«Le travail est basé sur le jeu. En entraînement, on organise le jeu avec une personne qui joue la victime, et c’est toujours une personne vivante. Imaginez un cache-cache avec un enfant: c’est pas très marrant de trouver un sac caché dans un placard. Ça l’est beaucoup plus de trouver papa dans le placard. Le chien sait que quand il va travailler, il va jouer. En avalanche, dans la mesure du possible, on demande aux victimes de jouer avec le chien après qu’il les ait retrouvées. J’imagine –je ne sais pas comment travaillent les sauveteurs américains, mais j’imagine qu’ils ont dû procurer eux-mêmes le jeu.»

Bingo. Pour éviter une certaine déprime à Moxie, Mark Aliberti demande à des collègues pompiers de se cacher dans les décombres pour que Moxie puisse les trouver.

«La victime est la récompense»

«La victime est la récompense. Ce qui motive le chien, c’est l’échange. Voir une personne réagir est une récompense pour lui», précise Patrick Leconte. En 2014, la chercheuse suédoise Ragen McGowen a essayé de comprendre ce qui rendait précisément les chiens heureux. Etait-ce la seule récompense ou bien le fait d’avoir réussi à obtenir sa récompense? Elle en a tiré une hypothèse: les chiens éprouvent, à l’instar des êtres humains, une grande satisfaction lorsqu’ils maîtrisent leur accès à la récompense. C’est le «moment eurêka», ou le sentiment de joie qui nous envahit lorsque nous comprenons que nous venons de trouver une solution.

Privés de ce «moment eurêka», les chiens sauveteurs du 11-Septembre ont pu ressentir le désœuvrement. Mais l’absence de récompense, ou l’absence de corps en vie, n’est pas l’unique raison de leur mal-être.

Des vétérinaires s'occupent du chien Max, qui finit sa journée de recherche de victimes sur le site du World Trade Center, le 18 septembre 2001. Photo STAN HONDA / AFP

L’odeur de putréfaction, pour commencer, n’est pas une odeur attirante. Et pourtant les hommes et leurs compagnons y retournent dès l’aube, encore et encore. «On est tous pareils, raconte Patrick Leconte. On veut retrouver les gens. Alors on ne se ménage pas, le chien veut y retourner, nous aussi. Et il faut savoir que le chien veut toujours donner plus que le maître. Vous êtes à 100%? Lui est à 200%. Il va saturer.»

Et puis, ajoute le maître chien français, «dans les décombres, le chien se retrouve seul face au corps. Le maître arrive après».

Homme et chien unis dans la douleur

Dans les années qui ont suivi l’attaque, la chercheuse Cynthia M. Otto, professeure à l’école vétérinaire de Penn State à Philadelphie, a étudié les conséquences physiques et émotionnelles du 11-Septembre sur les chiens sauveteurs. Elle admet que les troubles de stress post-traumatique ressentis par de nombreux secouristes pendant et après les événements ont ainsi pu avoir des répercussions sur les chiens.

Compte tenu de la relation particulière entre les deux sauveteurs, homme et chien se sont alors retrouvés unis dans la douleur et la défaite. «Entre les premières journées de recherche et les derniers jours, notre espoir n’est pas le même et de fait notre comportement n’est pas le même. Le chien le ressent. C’est un vrai binôme», conclut Patrick Leconte. Si le comportement des chiens a commencé à changer, c’est donc parce que celui des secouristes a commencé à changer. Il s’agissait d’une réponse émotionnelle. Pourquoi les chiens sauveteurs du 11-Septembre ont-ils montré des signes de dépression? Aux coussinets meurtris par les débris, à la fatigue, au manque de jeu et de récompense, il faudrait ajouter une dernière cause, un sort qui nous semble parfois réservé: l’empathie.

Elise Costa
Elise Costa (96 articles)
Journaliste
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