Culture

Pourquoi «Game of Thrones» va de plus en plus vite

Vincent Manilève, mis à jour le 28.07.2017 à 8 h 15

Avec ce début de saison, la série-phare de HBO opère une accélération sur tous les plans.

Image tirée de la saison 7 de «Game of Thrones» | HBO

Image tirée de la saison 7 de «Game of Thrones» | HBO

Attention, cet article peut contenir des spoilers sur les deux premiers épisodes de la saison 7 de Game of Thrones.

De nombreux fans de la série Game of Thrones sont obsédés par la figure du mystérieux corbeau à trois yeux, qui hante depuis plusieurs saisons le jeune Bran Stark. De mon côté, je préfère observer les corvidés plus «normaux», qui peuplent les paysages et les forteresses de Westeros et Essos, les deux principaux continents où se joue la série. Conscients de l'intelligence des charognards volants, les mestres de chaque château s'en servent pour envoyer des messages et assurer les liens entre les grandes familles, de Winterfell au nord de Westeros à Port-Réal (plus au sud), que ce soit pour lancer des invitations, des appels à l'aide ou des déclarations de guerre. Ainsi, les corbeaux de Game of Thrones parcourent et lient les territoires de cet univers fantastique, aussi bien sur le plan territorial que narratif. Ce sont eux qui, à nos côtés, observent depuis le ciel la carte du continent fictif lors du générique d'ouverture de chaque épisode où défilent les terrains de toutes les batailles qui font le succès de la série.


Dans la nouvelle saison, diffusée depuis la mi-juillet sur HBO et OCS, j'ai donc naturellement cherché ces corbeaux, qui volent au-dessus des héros. Mais, au bout de deux épisodes à peine, j'ai réalisé, comme beaucoup d'autres, un changement d'ampleur. Tout va plus vite dans Game of Thrones, saison 7: les distances et le temps défilent sous nos yeux à une vitesse folle. Comme si les créateurs de la série avaient décidé de voler aussi vite que les corbeaux messagers de Westeros. Parce que l'écriture de la série a changé, le temps et l'espace aussi.

Jon et Daenerys, un rencard Tinder arrangé en cinq minutes 

À la fin du premier épisode de cet avant-dernière saison, la reine des dragons Daenerys arrive enfin dans l'ancien château de sa famille et lance à Tyrion, son conseiller: «Commençons-nous?» Un clin d'œil amusé et lancé aux fans qui, depuis 2011, attendent que la vraie bataille pour le Trône de Fer commence. À l'épisode deux, ils ont gain de cause, les choses avancent: la rencontre entre Jon Snow et Daenerys Targaryen va avoir lieu. Sauf que ce tournant scénaristique est survenu... en à peine cinq minutes. Après avoir écouté le CV de Jon Snow, bâtard de la famille Stark, déroulé par Mélisandre, elle se tourne vers Tyrion Lannister et lui demande d'envoyer un corbeau (le fameux) à Jon Snow. Même les rencards Tinder ne s'organisent pas aussi rapidement. Car, dans le plan suivant, Jon Snow et sa sœur Sansa Stark ont déjà lu le message et, à la fin de l'épisode, après un conseil houleux, Snow décide de rejoindre l'héritière du Trône. Dans notre monde moderne, on parlerait d'un «swipe à droite». Jusque-là, de nombreux fans avaient prévu cette rencontre, mais les personnages eux-mêmes ne l'avaient jamais envisagée avant cet épisode. De plus, Jon Snow n'était jamais allé aussi loin de chez lui, et si l'on en croit le teaser de l'épisode trois, il n'y sera jamais arrivé aussi vite.


Le montage de ces séquences semble presque surréaliste quand on connaît la lenteur habituelle de la série. Les saisons précédentes prenaient leur temps. Les épisodes huit ou neuf représentaient d'ailleurs, d'un point de vue symbolique, l'acmé dramatique d'une saison de Game of Thrones. L'année dernière, il y a eu la fabuleuse bataille contre Ramsay Bolton et, en 2013, le public découvrait, effaré, les images du «Red Wedding» (mariage rouge), qui hante encore l'inconscient collectif. Pour beaucoup de spectateurs, les épisodes précédents ne faisaient que retarder la fatidique effusion de sang. Cette année, le second épisode propose déjà une guerre navale meurtrière. 

Oui, donc, Game of Thrones opère une accélération temporelle. Et dans cette nouvelle saison, la discussion entre Arya Stark et son jeune ami boulanger, Tourte-Chaude, l'illustre à la perfection. En quelques secondes, le garçon lui résume les épisodes précédents à la manière des «previously on...» du début des épisodes de série: l'explosion du Septuaire par la terrible Cersei, la victoire de son frère Jon contre les Bolton dans une bataille mythique et surtout le nouveau statut de ce dernier, proclamé roi du Nord. En un instant, Arya oublie alors son idée d'assassiner la reine Cersei Lannister –élaboré depuis plusieurs saisons–, et monte à cheval pour le Nord afin de retrouver sa famille. 

Plus le temps de niaiser à Westeros 

En réalité, cette accélération temporelle est le fruit de deux logiques: le matériau mis à disposition par George R.R. Martin, et le changement dans la production de la série.

L'univers des livres Game of Thrones de George R.R. Martin a amené une galerie de héros et méchants fabuleuse, si riche qu'elle que ses fans s'y perdent souvent. Les créateurs de la série, David Benioff et D. B. Weiss, ont certes simplifié les arcs narratifs, mais ils ont également bénéficié du taux de mortalité de nos héros. Car chaque saison apporte son lot de deuils et Martin a endossé le rôle de gentil sadique, menaçant de tuer un nouveau personnage à chaque fois qu'on lui demande quand sort le prochain tome. Slate.com a même créé un cimetière pour rendre hommage aux disparus de la série: on y compte à ce jour 102 morts. Pour les créateurs de la série, qui ajoutent tout de même un ou deux nouveaux personnages, c'est autant d'intrigues en moins à gérer. Pour le spectateur, c'est un rythme qui accélère forcément à chaque saison. Par exemple, chez les Stark, il ne reste que quatre enfants à suivre et deux sont d'ores et déjà réunis. Chez les Lannister, au revoir les enfants Joffrey, Myrcella et Tommen, ainsi que le cousin Lancel. Seuls comptent désormais Tyrion, Jaime et Cersei. Ajoutez à cela les regroupements géographiques et stratégiques dont nous parlions plus haut, et vous renforcez ce rythme plus soutenu. 

Et depuis la fin de la saison cinq, les créateurs de la série ne peuvent plus se reposer sur les très riches ouvrages de l'auteur George R.R. Martin. La série devance désormais les livres. Si l'auteur donne aux auteurs d'HBO les grandes lignes de ses prochains tomes, ces derniers ont moins d'outils scénaristiques à leur disposition. C'est en partie pour cela que la saison 7 ne fait que sept épisodes et que la saison 8, la dernière, n'en fera que six. 

C'est ce que la production expliquait en effet il y a quelques mois: «Pendant longtemps, nous avons parlé des “guerres à venir”, note David Benioff. Eh bien la guerre est presque là. Donc nous essayons de trouver une façon de faire que l'histoire fonctionne sans que l'on ait l'impression de la précipiter, vous voulez quand même donner aux personnages ce qu'ils méritent, et presque tous les personnages qui restent sont importants.» Le co-producteur exécutif Bryan Cognan a également ajouté: «Il y a des Marcheurs Blancs et des dragons, et une fois qu'ils se rencontreront, il faudra que l'histoire aille là ou elle va.» Il a raison, il faut faire vite: l'hiver est déjà là. La menace qui a hanté toutes les saisons précédentes.

La carte et la réduction du territoire   

Au-delà du scénario, les bouleversements temporels et narratifs provoquent un passionnant jeu géographique, cartes à l'appui. Le journaliste-cartographe des Echos Jules Grandin explique, dans une série de tweets très intéressants, à quel point la géographie des personnages est au cœur de cette nouvelle saison. 

En suivant les discussions, on comprend qu'il y aura un premier point de rencontre autour de Port-Réal. Les familles fidèles sont réunies autour de Cersei et le vil Euron Greyjoy a également débarqué dans la capitale, enterrant l'idée d'une futur intrigue de château sur les Îles de Fer, où il venait pourtant de prendre le pouvoir. Daenerys, après avoir fait le tour d'Essos en quête d'une armée pendant six saisons, est enfin arrivée sur le continent qu'elle veut reconquérir. On la découvre entourée par Tyrion Lanister, Olenna Tyrell, Ellaria Sand, Yara Greyjoy, Mélisandre et bientôt Jon Snow, qui bénéficiaient jusque-là de leur propre intrigue et de leur propre territoire. Un deuxième point de concentration se trouve à Peyredragon (la terre de Daenerys). C'est désormais clair: le temps n'est plus aux voyages mais bien aux alliances, et tout se joue sur le même continent, entre Le Mur, Winterfell, Peyredragon, Port-Réal et la Citadelle.

Pour mieux visualiser les pérégrinations passées des personnages, je vous conseille d'aller consulter le fascinant site Quartermaester.info qui, en plus d'offrir une carte détaillée de l'univers de Game of Thrones, permet de suivre, épisode après épisode. Et cela évoluera encore cette saison. 

Carte d'Essos, continent de Game of Thrones | Leonardiou via Wikimédia CC License by

En manipulant l'espace et le temps ainsi, on pourrait croire que l'histoire de Game of Thrones perd de sa saveur, de ce délicat mélange entre scènes intimistes et fresques sanguinolentes. Et pourtant, c'est l'inverse qui se produit. On observe avec délectation les arcs narratifs se rejoindre, on jubile à la moindre rencontre entre nos personnages favoris, et on se réjouit en réalisant que, cette année, le nom de chacun est bien ancré dans notre mémoire. Finalement, celui qui est le mieux préparé pour la bataille finale, c'est bien le spectateur. 

Vincent Manilève
Vincent Manilève (351 articles)
Journaliste
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