Culture

Musicalement parlant, «Despacito» est un coup de maître

Brice Miclet, mis à jour le 27.07.2017 à 15 h 48

Des chansons semblables à «Despacito», il y en a beaucoup. Mais ce morceau-là est un package de recettes musicales, un tube emballé dans du papier cadeau.

Capture du clip Depacito | 2017 Universal Music Latino

Capture du clip Depacito | 2017 Universal Music Latino

Les chiffres donnent le tournis: la chanson Despacito, de Luis Fonsi en duo avec Daddy Yankee, a atteint les 2,7 milliards de vues sur Youtube, et ce en à peine plus de six mois. Du délire. Aujourd'hui, le titre est la troisième vidéo musicale la plus vue sur la plateforme, juste derrière le tout nouveau leader du classement «See You Again» de Wiz Khalifa et Charlie Puth (avril 2015), et le phénomène Gangam Style du coréen Psy (juillet 2012). On prend les paris, Despacito passera premier d'ici la fin de l'été. Autres tours de force, la chanson du chanteur portoricain est le plus gros succès commercial en espagnol depuis... la Macarena, sortie en 1994, et devient même le morceau le plus joué sur toutes les plateformes de streaming, avec 4,7 milliards d'écoute au 19 juillet 2017 .

 

 

Mais admettons-le, cette chanson n'a finalement rien d'extraordinaire. Quand «Gangnam Style» avait un clip et un concept fous, quand «See You Again» servait de bande originale au septième volet de Fast and Furious et était un hommage à l'acteur décédé Paul Walker, quand «Sorry» de Justin Bieber (sorti en 2015 et quatrième du classement) était l’œuvre d'une des plus grandes popstars de ces quinze dernières années, ou quand Uptown Funk de Bruno Mars (sorti en 2014, cinquième du classement) brillait par son originalité, difficile de dire ce qui différencie le hit planétaire Despacito d'un énième titre pop-reggaetón produit au kilomètre. Pourtant, à y regarder de plus près, tout s'explique.

1.Luis Fonsi n'est pas un inconnu

D'abord, mettons fin à notre vision franco-française de «Despacito», de Luis Fonsi et du reggaetón. Le chanteur n'est pas un inconnu, loin de là. Luis Fonsi, c'est une carrière démarrée dès 1998 avec l'album Comenzeré. Un gros carton en Amérique latine, qui lui offre son premier disque d'or à 19 ans. Le second album, Eterno, sorti en 2000, réitère la performance. S'ensuivent des collaborations à succès avec Christina Aguilera, alors en pleine bourre, et des premières parties de Britney Spears, elle aussi dans une bonne période de sa carrière.

 

 

Mais pour un chanteur hispanophone, toucher le public anglophone ou européen relève bien souvent de l'exceptionnel. Luis Fonsi y parvient en 2003 avec l'album Abrazar la Vida. Les Anglais adorent, un miracle tant le disque est faible et sirupeux. Mais ça y est, le Portoricain a changé de dimension, juste au moment où la crise du disque semble être irrévocable. Les années suivantes sont légèrement plus compliquées, mais il continue à écrire pour d'autres artistes, à sortir des albums, et parvient même à se produire au concert du Prix Nobel à Oslo en 2009, devant le président Obama. Le gars a son public, mondial, de la Patagonie à la Finlande, et ce depuis bientôt vingt ans.

 

 

2.Le crossover et l'exposition grâce à Justin Bieber

Despacito a été un succès immédiat, passant la barre du milliard de vues Youtube en trois mois. Mais la chanson va connaître un nouvel élan de popularité lorsque ce bon vieux Justin Bieber l'entend dans une discothèque. En bon business man, l'ex-kid canadien flaire ici le tube de l'été, et propose à Luis Fonsi et Daddy Yankee (qui n'est pas non plus inconnu au bataillon) d'enregistrer une nouvelle version du titre avec lui chantant une partie en espagnol, et ajoutant un couplet en anglais au début. Simple, pas con, et redoutable sur le marché musical. La version cumule 440 millions de vues.

 

 

Certes, le coup de pouce de Justin Bieber a contribué à redonner de l'exposition à «Despacito», mais a surtout permis de toucher un autre public: les jeunes blancs américains. Pas besoin d'être spécialiste dans les nouvelles consommations de la musique pour mesurer à quel point cette «cible» est amatrice de streaming. En touchant d'autres radios, d'autres médias, la version avec Justin Bieber fait augmenter la popularité de la version originale. Mais le retentissement est à double-tranchant: Justin Bieber voit son public réclamer Despacito durant ses concerts. Problème, l'espagnol du gosse-beau est franchement approximatif. Résultat, le voilà sur scène à New York en train de rapper le titre dont il ne connaît pas les paroles mais en ne disant presque que des mots comme «burrito», «poquito», «dorrito»... Clairement pas fin, raciste dirons certains. Et passons sur le respect de la musique, s'il existe encore.

 

 

Bieber est tellement incapable d'assurer le titre en live que ses fans lui balancent des bouteilles d'eau dans la tronche en plein concert. En France, ça laisse relativement indifférent, mais outre-Atlantique, ça fait du bruit. Et le bruit, ce sont des vues en plus pour Despacito. La combinaison de l’original et du remix avec Justin Bieber a surtout permis au label d’annoncer que «Despacito» avait battu le record d’écoutes en ligne en à peine six mois, rappelle aussi Lemonde.fr.

 

 

3.Savoir se faire désirer

Contrairement aux idées reçues, construire un hit n'est pas chose aisée. On trouve cependant une structure récurrente dans beaucoup de succès radiophoniques: un double couplet, un pont, un refrain (qui comprend bien souvent le hook, c'est-à-dire le gimmick mélodique et chantée qui reste en tête comme le «Hit me baby one more time» de Britney Spears), un couplet simple plus court, un pont, un refrain. Despacito ne mange pas tout à fait de ce pain-là. La structure est bien plus complexe, mais tout aussi efficace.

Le titre n'est pas linéaire. Le reggaetón est né au début des années 2000 en reprenant des éléments du dancehall jamaïcain et du hip-hop. Les cuts, les breaks, les drops y sont légion. La chanson démarre sur une guitare jouant les quatre accords principaux en arpège. C'est le côté authentique, simple, l'évocation de la plage de sable fin, le romantisme... Si mineur / Sol / Ré / La. Classique. À 00'25, on remarque même une montée de guitare reprenant l'un des airs de classiques les plus célèbres au monde, Le lac des cygnes de Tchaïkovsky (Si / Do# / Ré / Mi / Fa# / Ré / Fa# / Ré / Fa#).

 

 

Puis les éléments s'ajoutent, mais sans le beat et la rythmiques (à 00'30). Les harmonies et la voix de Luis Fonsi font durer l'intro, l'oreille est accrochée. Le titre met du temps à démarrer, l'art de savoir faire durer le plaisir est un atout difficile à placer dans un hit. Mais quand ça fonctionne, c'est banco. Le premier couplet démarre, toujours sans beat, et une sorte de synthé qui effectue le contre-temps, presque un skank reggae (00'41). Ce skank est un motif rythmique redoutable, même lorsque le titre n'a rien de jamaïcain. Les mesures suivantes voient les guitares, les nappes et ce skank se rejoindre lorsque Daddy Yankee prend le relais, le titre se construit petit à petit (00'52).

Le couplet continue avec le skank assuré cette fois à la guitare, et des éléments de percussions discrets (1'03). Le titre monte en puissance très lentement, misant tout sur la mélodie simple et bourrée d'auto-tune (pas comme les rappeurs peuvent l'utiliser aujourd'hui, mais plutôt comme un correcteur d'imperfections, plus light, mais changeant terriblement le grain de la voix). Et puis, le hook, chanté par Lui Fonsi: «Des-pa-cito» est suivi du drop, de l'arrivée tant espérée du beat reggaetón, après plus d'une minute de mise en condition (1'24). La libération, efficace.

4.Un titre light qui n'a rien de linéaire

Plus tard, les parties chantées de Luis Fonsi sont extrêmement produites, avec de grandes nappes (1'46), quand celles de Daddy Yankee sont plus épurées (2'07), dans une tradition rap bien établie. Ce qui ressort des trois minutes suivantes, c'est la multitude de superpositions différentes des éléments musicaux. On revient sur un skank très simple (3'36), on coupe le beat pour le faire repartir en drop (c'est généralement là que les hanches bougent le plus et que les pieds sautent les plus haut) (2'40)... Despacito parvient continuellement à créer la frustration, la pause, le repos, pour repartir de plus belle. Et ça n'est pas évident à faire sur la durée, qui plus est dans un titre taillé pour les radios.

On n'échappe évidemment pas à la fin du titre où tous ces éléments résonnent de consort, sorte d'apogée au volume élevé (3'46). Mais dernier élément marquant, la toute fin du morceau (3'57). Le beat est coupé, les éléments électroniques se taisent un par un en une poignée de secondes, le tout permettant une transition facile aux DJs. Car oui, on est sur de la musique de boîte, et autant faciliter la tâche à ceux qui diffusent le morceau. Despacito, c'est un package de recettes, un tube emballé dans du papier cadeau.

D'autant que le reggaetón est, depuis sa création, propice aux «slack trash», ces chansons hyper sexuelles, trashs, sont le dancehall de Jamaïque est l'expert toutes compétitions confondues. Despacito, ça n'est pas ça. C'est du reggaetón accessible aux moins de cinq ans, avec un clip pas trop osé, avec une belle femme qui embrasse les enfants de son île paradisiaque (ce qui n'est pas sans rappeler le clip de «Man Down» de Rihanna). C'est convenu, c'est du reggaetón light. Ce qui n'empêche cependant pas le morceau d'être interdit de diffusion en Malaisie.

5.Le facteur chance

Depsacito est devenu plus qu'une chanson. C'est un phénomène viral qui, certes, n'est pas du niveau de Gangnam Style, mais qui connaît tout de même de nombreuses réappropriations et détournements partout dans le monde. On peut ainsi voir des supporters du club de football argentin de San Lorenzo en faire leur propre version, des parodies en français, des mèmes en pagaille )... Normal.

 

 

Passons cependant sur l'importance du streaming. Certes, cela a évidemment permis à Despacito de ne pas dépendre des passages radio, de traverser les frontières pour toucher un public plus large et non hispanophone. Mais cela fait plus de dix ans que cette possibilité existe pour les artistes, et ne suffit certainement pas à expliquer ce succès mondial. Out aussi le timing. En général, les grosse périodes de sorties de tubes se situent début décembre et début juillet. Certainement pas le 12 janvier. Entre cette sortie prématurée (par rapport à ce que l'on pourrait attendre pour un tube de l'été, dont les recettes sont décortiquées ici par Le P'tit Libé), le remix de Justin Bieber et le moment où les médias réalisent l'ampleur du phénomène, il faut bien avouer que la stratégie est inexistante, ou que si elle existe, est a été basée sur un énorme coup de bol.

Despacito a tout pour continuer d'exploser les records: un retentissement en Amérique latine en grande partie dû à l'immense notoriété (souvent insoupçonnée chez nous) de Luis Fonsi, une porte grande ouverte chez le public anglophone et en Europe, des relais du phénomène par les médias de tous types (dont Slate.fr, finalement), une structure musicale taillée pour l'efficacité, les clubs, mais aussi  un aspect plus acoustique, et un taux de transgression morale proche du zéro, tout public. On n'a (malheureusement) pas fini de l'entendre.

Brice Miclet
Brice Miclet (36 articles)
Journaliste
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