Tech & internet / France

Les curateurs, nouveaux arbitres du bon goût et des bonnes idées?

Temps de lecture : 4 min

Dans un monde où le trop-plein est devenu la norme, les nouveaux héros sont celles et ceux qui se chargent de sélectionner et de filtrer le contenu, la culture ou les idées qui méritent le détour. Au détriment de tout le reste?

Filters / Oğuzhan Abdik via Flickr CC Licence by
Filters / Oğuzhan Abdik via Flickr CC Licence by

Du textile à l’internet et des galeries d’art à la gastronomie, il existe un métier qui a le vent en poupe, celui de «curateur». La «curation», un mot qu’on emploie de plus en plus fréquemment, est un angliscisme qui prend tour à tour différentes significations, et en vient à désigner des occupations diverses mais qui ont toutes en commun de filtrer la réalité. Le travail de curation peut ainsi être effectué par:

- Un conservateur qui sélectionne les œuvres d’un musée ou d’une galerie,
- Un programmateur d’événement, qui choisira par exemple les intervenants d’une conférence TED,
- Un DJ, sélectionneur, assembleur et remixeur de morceaux,
- Un responsable des achats, par exemple de marques d’un grand magasin de vêtements de luxe ou de fournisseurs d’une grande surface alimentaire positionnée sur le haut de gamme,
- Un chef cuisinier, qui assemble des ingrédients qu’il a repérés et sélectionnés, ou un critique gastronomique dont le rôle consiste à sélectionner les restaurants et les spécialités qui méritent notre attention,
- Un «architecte du choix», sorte de spécialiste de l’influence de nos comportements qui joue sur des leviers psychologiques pour que nous consommions le bon nombre de calories ou que nous cliquions sur la bonne bannière en ligne,
- Un journaliste, quand celui-ci joue un rôle d’aggrégateur, opérant une sélection des articles les plus pertinents dans le puits sans fonds du vaste web,
- Un critique, chargé de tamiser une première fois les catalogues de nouveautés des industries culturelles (édition, cinéma, jeux vidéos, séries, etc.), de même qu'un bloggueur, un youtubeur ou un instagrammeur qui remplissent la même fonction dans le domaine de la culture visuelle...

Si on retrouve la curation, parfois abusivement ou par effet de mode, dans un grand nombre de secteurs et d’activités professionnels, nul doute qu'elle est devenue «l’occupation culturelle la plus admirée de l’époque», s’amuse l’essayiste américain Thomas Frank, qui s’est penché en mai dernier sur cette «curatolâtrie», cette obsession de la curation qui s’est emparée des sociétés modernes. Selon l’auteur, le curateur est au centre de l’attention car il est devenu le sélectionneur et l’interprète professionnel d’un monde devenu trop complexe et trop foisonnant pour être appréhendé sans filtre. Comme il l’écrit dans le magazine The Baffler:

«Le curateur est un arbitre, quelqu’un qui distingue entre ce qui est bien et ce qui est mal. Les curateurs nous disent ce qu’il faut accueillir et ce qu’il faut exclure, ce qu’il faut conserver et ce qu’il faut jeter. Ils fournissent des jugements. Ils définissent ce qui est légitime et ce qui ne l’est pas».

De curateur à censeur?

De fait, nous vivons dans un monde «curaté», c’est-à-dire filtré, modelé par ces innombrables présélections, des plus anodines au plus politiques, qui en retour façonnent notre vision du monde. La société serait un rayonnage limité et les curateurs, les éditeurs en chef de ce monde. Peu étonnant, persifle alors l’auteur, que dans les milieux politisés ce rôle soit devenu aussi central... et aussi controversé. Car ,quand le monde devient indéchiffrable et angoissant, le travail de filtrage du curateur est autant culturel qu’idéologique. Le débat autour des «fake news» durant la campagne présidentielle américaine l'a amplement illustré. Distinguer le vrai du faux est une tâche politique dont nul ne peut s’acquitter sans être accusé de biaiser les résultats de recherche, qu’il s’agisse de Facebook au États-Unis, soupçonné de pencher trop à gauche, ou du Monde en France, dont le Décodex, un décrypteur de sites orientés ou peu fiables, a suscité la colère des sources étiquettées comme telles.

Le «fact checking» s’est vu renvoyé à un rôle idéologique plus implicite, celui d’arbitre non plus du bon goût, mais des bonnes opinions ou visions du monde dicibles dans une offre hyperconcurentielle et quasi-infinie que propose Internet, où les rationalistes plus ou moins militants cotoient quotidiennement les conspirationnistes les plus décomplexés... Mais qui décide et classe les sites dans telle catégorie, et sur quelle base?

Cette possible dérive de la curation vers une forme de censure, y compris quand elle part d'une bienveillance éditoriale, est la préoccupation principale de l’article de Thomas Frank, qui se montre très critique de la manière dont les médias et les artistes américains «libéraux» (de gauche) ont maladroitement lutté contre Donald Trump avec une stratégie de curation orientée. La curation idéologique est selon lui le fait d’«une classe bénévole de gens de bon goût et de célébrités se sentant dans leur bon droit, qui [la] mettent en œuvre de manière désintéressée et pour votre propre bien», met-il en garde. Le commentaire médiatique dominant, affirme encore Frank, est le fait d'institutions qui s'accordent sur ce qui doit faire partie de la conversation globale.

Les opinions ou thèmes divergents? Ils sont tout simplement exclus ou, dans le nouveau vocabulaire, rejettés du mauvais côté de la curation. Un monde remplit de curateurs est donc plus esthétique, agréable et consensuel, admet Frank. D'ailleurs, comme le chante l'un des héros de South Park, «tout le monde m'aime, et pense que je suis génial, dans mon espace sécurisé», à propos du concept de «safe space», qui est une forme de curation des opinions et des individus. Mais un tel monde est également interdit à tous ceux dont les goûts, les manières de vivre ou les opinions débordent du cadre du catalogue officiel de notre époque. C'est en tout cas le message envoyé par Thomas Frank, dont l'article s'intitule: «La révolution ne sera pas “curatée”».

Jean-Laurent Cassely Journaliste

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