Culture

De «Game of Thrones» à «Twin Peaks», l'avenir de la télé se joue le dimanche soir

Sam Adams, traduit par Peggy Sastre, mis à jour le 30.07.2017 à 17 h 40

Laquelle de ces deux séries représente le mieux l'âme de la télévision?

Photos Showtime et HBO | Montage Slate.fr

Photos Showtime et HBO | Montage Slate.fr

Après six saisons à nous promettre l'arrivée de l'Hiver, l'Hiver est finalement là dans Game of Thrones. Et si la chose a été répétée à l'envi tout au long du premier épisode de la septième saison, cette ouverture n'a globalement été qu'une esquisse du spectacle à venir. Il y a eu Bran Stark et ses yeux révulsés, sa vision du Roi de la nuit guidant son armée de Marcheurs blancs, la prophétie de Sandor Clegane sur le mur qui rencontre la mer, les premiers jeux de stratégie de Daenerys Targaryen, de retour dans son château natal, sur le grand échiquier de Westeros... «Et si nous commencions?».

Même une série au public aussi obsessionnel que Game of Thrones doit consacrer un peu de temps au résumé des épisodes précédents. Sauf que dans une saison qui ne comporte que sept épisodes, dévouer quasiment une heure –exception faite de la spectaculaire vengeance d'Arya Stark juste avant le générique– au plantage de décor pourrait sentir le gâchis. Qu'on se rassure, David Benioff et D.B. Weiss connaissent intimement leurs spectateurs et savent quelles miettes leur lancer –qui a parlé de verredragon? Ces cadavres sont-ils ceux du fermier et de sa fille de la saison 4?– pour les garder en appétit, et ce même lorsqu'ils se contentent de rebattre les cartes.

Si le succès de Game of Thrones fait penser à un train de marchandises fou, Twin Peaks, qui partagera son créneau de diffusion ces cinq prochaines semaines, tient davantage du voyage en chariot hanté, une lente flânerie vers une destination où les choses sont à peine plus claires dix heures après avoir commencé. En 1990, la série de David Lynch et de Mark Frost surfait sur les codes de l'intrigue policière autant qu'elle glissait sur la viscosité symphonique d'Angelo Badalamenti. Une manière de camoufler qu'en plus d'être la série la plus visuellement brillante jamais créée pour la télé, elle fut aussi l'une des plus lentes. Vingt-six ans plus tard, Lynch n'a plus le moindre intérêt pour la construction narrative classique, et s'il est factuellement incorrect de voir cette troisième saison comme un film de dix-huit heures –ce qui est à la télé reste de la télé–, «Twin Peaks, le retour» n'a effectivement pas grand chose à voir avec ce qu'on peut attendre d'une série. À l’exception notable de sa nucléaire «Partie 8», les épisodes ne se terminent pas tant qu'ils s’évanouissent à mesure que l'orchestre nous guide vers la sortie. Comme un clin d’œil pervers aux fans, des personnages familiers –à l'instar de Nadine, la femme au foyer borgne devenue marchande de tissus– surgissent dans un seul plan puis disparaissent des semaines durant. Même la musique de Badalamenti a mis du temps à revenir. Elle n'a pas été remplacée par une bande originale dernier cri, mais par un bourdonnement continu aux limites de l'inaudible, une nappe sonore créant un malaise permanent plus qu'elle ne comble l'espace.

Twin Peaks, une série sur les énigmes

Si le public massif et international de Game of Thrones pourrait en faire une anomalie –il continue de croître, là où la plupart des séries commencent à crachoter–, la série dépasse d'une tête Twin Peaks pour représenter notre manière actuelle de regarder la télévision. Twin Peaks fut la première «énigme télé» du genre, mais c'est bien Game of Thrones qui aura institutionnalisé le phénomène, avec toute sa chaîne de petites mains dévouées à en décrypter chaque épisode. Le public de Twin Peaks, lui aussi, peut formuler ses hypothèses –certaines plus crédibles que d'autres–, mais du moins pour le moment, le mystère demeure. Cela fait vingt-sept ans que nous savons «Qui a tué Laura Palmer?», mais son esprit tourmenté continue à rôder. Et si son meurtrier est mort depuis longtemps, l'esprit maléfique qui l'a possédé est toujours dans les parages. Aujourd'hui, Twin Peaks est moins une série à énigmes qu'une série sur les énigmes –comment nous nous inventons des histoires pour comprendre le monde et comment elles ne cessent de nous décevoir. La meilleure façon d’appréhender l'existence est peut-être celle du nouvel Agent Cooper, nettoyé de tout sauf de son acception la plus immanente, affranchi du besoin d'un cadre théorique général. C'est du moins la meilleure façon de regarder Twin Peaks.

Le paysage audiovisuel actuel est suffisamment large pour que Game of Thrones et Twin Peaks, et de nombreuses autres séries, y trouvent leur place, mais leur superposition temporaire pose question. Non seulement sur le choix à faire –quelle série regarder en direct, laquelle garder pour plus tard–, mais aussi sur la direction que prend la télé, et s'il lui est possible de suivre ces deux trajectoires en même temps. Dans un sens, Game of Thrones comme Twin Peaks relèvent de la «série événement» aux propriétés commerciales connues (que la série les exploite ou veuille s'en départir). Game of Thrones, quelle que soit son envergure, reste globalement une série classique: un tissu d'histoires narrées sur plusieurs saisons, avec ses rebondissements et ses conflits sanglants. Twin Peaks est quelque chose de nouveau ou, du moins, se donne un mal de chien pour l'être. Comme la première série, le nouveau Twin Peaks fait de la pop-culture sa matière première: en 1990, c'étaient les soap operas, aujourd'hui, ce sont les séries «de prestige» avec leurs anti-héros neurasthéniques et leur violence sexualisée. Un matériau usé jusqu'au cannibalisme. La violence devient de plus en plus moche, les héros de plus en plus paradoxaux. Parfois, comme la série originelle, le canevas frôle l'auto-satisfaction: au bout de onze épisodes, nous avons notre compte de femmes baignant dans leur sang pour tenir sur plusieurs saisons. Mais juste quand la série semblait patiner, Lynch a tout lâché pour nous offrir l'épisode 8, avec ses images abstraites d'un univers s'évaporant dans un nuage atomique et ses visions inexplicables d'incubes recouverts de suie.

Le dogme de «l'horloge universelle» de la télévision

On dit souvent que la télé est la partition de l'avenir, un horizon illimité permettant aux voix tues de se faire entendre. Mais elle reste contrainte par ce qu'un documentaire sur Peter Watkins appelle «l'horloge universelle»: les structures industrielles obligeant les saisons à aligner 22 épisodes (plus souvent 10 ou 13 à l'heure actuelle); les épisodes des séries comiques à faire 30 minutes, 60 pour les dramatiques; les séries à suivre un ou des personnages principaux englobés dans un récit général. (Une structure narrative devenue aujourd'hui aussi monolithique que les génériques de fin à l'époque des sitcoms et des séries judiciaires). Les showrunners, nos nouveaux artistes, adorent dire que les épisodes de leur série sont comme les chapitres d'un roman ou leurs saisons les fragments d'un film gigantesque, mais il aura fallu que Lynch annonce publiquement qu'il quittait la série pour que Showtime lui laisse réellement les coudées franches. Et sauf à trouver un moyen d'intégrer Lost Highway dans la franchise des Fast and the Furious, difficile d'imaginer un contexte où il pourrait jouir d'une influence plus conséquente. Twin Peaks ne peut renaître qu'une seule fois.

Sur le plan des audiences, Game of Thrones enfonce Twin Peaks, et continuera de le faire. Reste que Showtime voit le nombre de ses abonnés augmenter avec Twin Peaks, et pour une chaîne cryptée, c'est la seule monnaie qui vaille. Il n'y avait qu'un seul Twin Peaks en 1990 et il n'y en a qu'un seul aujourd'hui, mais ces audiences montrent qu'il y a de la place pour une série visuellement et structurellement exigeante –même dans la maison de Ray Donovan. Depuis des années, les marchands de contenu cherchent, sans succès, le prochain Game of Thrones. Quelques-uns devraient partir en quête du prochain Twin Peaks.

Sam Adams
Sam Adams (1 article)
 Sam Adams est rédacteur en chef de Slate.com.
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