France

L'été de la France Macron, assourdi par les persiennes

Philippe Boggio, mis à jour le 29.07.2017 à 10 h 08

Curieux été, cette année, mystérieux, derrière ses rituels et ses routines, son Tour de France et ses incendies de forêts. Un procédé chimique post élection est certainement en cours. Mais pour quelle formule finale?

Sleeping peacefully | Smudge 9000 via Flickr CC BY-SA 2.0License by

Sleeping peacefully | Smudge 9000 via Flickr CC BY-SA 2.0License by

Les doigts de pied en éventail, la sous-ventrière bien dégagée, vous faites la sieste. Oui, la sieste, une vraie, un délice de syncope estivale. Rien à voir avec ces extinctions nocturnes, tous ces derniers mois, ces coups de barre de galérien moderne qui vous promettaient un burn out avant l’été si vous ne basculiez pas, sur le champ, dans un sommeil de brute.

Une sieste, pour tout dire, de bébé. Tranquille comme Baptiste. Dans une chaise longue de plage ou sur une banquette de jardin; en chambre, même, dans ce grand lit défait depuis trois jours, véritable invite à la résurrection des corps, et qui lui-même paresse, dans la pénombre des persiennes. Dans la bouche, un goût d’abricot. Une brise chaude ramène, rassurantes, des odeurs de vacances. Herbe coupée et Monoï, drôle de mélange. Des bruits familiers vous parviennent encore, la scie des cigales ou des rires d’enfants, du côté de la piscine, mais déjà étouffés. Les choses s’éloignent, elles se distordent, bientôt réduites à la matière dont on fait les songes. Vous flottez, entre réalité et néant.

Tiens, des pécheurs d’amendements législatifs! L’Assemblée nationale a autorisé ses élus à se présenter dorénavant dans l’hémicycle sans veste ni cravate, ce qui met en boule Jean-Louis Debré, l’ancien président de l’Assemblée, puis du Conseil constitutionnel. «A quand les espadrilles et les bermudas (…), peut-être même les épuisettes», demande-t-il?

Dali, de loin

La moustache de Salvador Dali est intacte, vingt-huit ans après la mort du peintre. C’est ce qu’a précisé le médecin légiste chargé du prélèvement ADN, «en recherche de paternité» sur la dépouille embaumée de l’artiste, déterrée du cimetière de Figueras. Une cartomancienne catalane, qui prétend être la fille de Dali, a obtenu l’accord d’un tribunal. Mais elle devra rembourser l’Etat espagnol, si elle s’est trompée.

A l’horizontale, vous parvenez à vous dire que la vie est drôle, parfois. Absurde aussi: le doux Nicolas Hulot a rendu public «le plan loup» pour 2018-2022, et autorisé l’abattage, cette année, de quarante animaux, sur les trois cents répertoriés. Les éleveurs en réclamaient neuf de plus, compte tenu de «la courbe démographique du loup». Parmi les vingt départements où «les prélèvements» sont permis, la Meuse. Si près de la capitale? Craint-on que les loups ne tentent d’entrer dans Paris ?

Les loups, vous, vous les voyez bien faisant meeting commun avec ces bacheliers qui se heurtent aux portes closes des universités. Ils sont encore 40.000 candidats à des filières libres, donc supposées sans sélection aucune, à se voir éconduire. Sans rire, il a même été suggéré à quelques-uns, résidents de l’hexagone, d’aller rejoindre des facs dans les DOM-TOM– ce qui présente déjà l’avantage de favoriser l’apprentissage de la planche à voile; voire, même, de renoncer à suivre des études supérieures. C’est vrai, ça, au fond, pourquoi des études, vue l’étroitesse du marché du travail? Et ce, sous le règne d’Emmanuel Macron, chantre de l’élitisme par l’excellence des diplômes?

Toutes ces informations sont vraies, vérifiées, mais dans votre état d’infusion, vous les prenez un peu pour des «fake-news». L’environnement, la période estivale, ces journées, légères, soustraites à votre condition habituelle, favorisent en vous une certaine prise de distance avec les événements.

Le pays aussi fait la sieste

Il doit en aller ainsi de toute la France, sans doute. Le pays aussi fait la sieste. Il s’assoupit, l’œil mi-clos, même si, évidemment, il veille au grain, d’un peu plus loin. C’est l’été, deux ou trois coups de canicule, déjà, depuis début juillet, alors il a desserré sa cravate, et tombé la veste. Espadrilles et bermudas, comme dirait Jean-Louis Debré. Épuisettes, pour les amateurs de marée basse. Sa sociologie plus morcelée que d’habitude, le pays n’y est plus qu’à demi. Juillettistes en mouvement contre aoûtiens en attente, pour un mois plein, en nostalgie des conquêtes du Front Populaire, ou, plus modernes, «breaks» à répétition de quelques jours, histoire de varier les paysages et les plaisirs; chemins de Saint-Jacques de Compostelle ou droit revendiqué de bronzer idiot dans un enfer touristique; retards de TGV ou embouteillages routiers; à chacun sa «fermeture annuelle».

C’est d’ailleurs un pays crevé qui se met au vert, au moins mentalement. Il dégage après s’être permis une débauche de «dégagisme». Quelle besogne, en effet! Quelle épopée collective, dont on ignore toujours la portée réelle, que ces sèches évictions, par vagues successives, d’hommes et de partis politiques. Grand nettoyage de printemps des écuries de la Vè République. Ils sont nombreux, Sarkozy, Hollande, Juppé, Raffarin, Fillon, Ayrault, Cazeneuve, etc, à pouvoir enfin prendre des congés sans avoir à demander à leurs attachés de presse de faire dire qu’ils n’ont pas quitté la capitale.

A leur tour, les Français s’absentent, après avoir vidé les principaux partis politiques, PS, LR, UDI, radicaux et écologistes, de leur raison d’être. Même Marine Le Pen est affaiblie, abandonnée par ses électeurs aux législatives, immédiatement après avoir obtenu, un record, près de 11 millions de voix à la présidentielle. Et Jean-Luc Mélenchon est renvoyé à ses talents de tribun protestataire, faute de troupes parlementaires.

Une France se cherche

L’aiguille nationale a sérieusement oscillé entre populisme et démocratie, plusieurs mois durant, et cela vaut bien une plage de répit. Une France se cherche, chacun le sent, mais l’été est arrivé, la phase de démolition préalable à peine entamée. Tout reste à faire, sans que l’on sache vraiment quoi, entre l’ancien et le nouveau. Qui pourrait affirmer que La République en marche (LRM) n’est pas autre chose qu’un étai, le temps des travaux du quinquennat? Le pays se satisfait-il vraiment d’avoir confié son destin à un mouvement ultra-majoritaire un peu lisse, un peu scout, encore inconnu l’année dernière, et à son jeune dieu de 39 ans? Pour lui avoir octroyé 66% de leurs suffrages au second tour de la présidentielle, les Français pourraient donner l’impression d’avoir consciemment opté pour ce libéralisme, ou social-libéralisme, qu’incarne Emmanuel Macron. Vraiment? Un vieux pays révolutionnaire? Fanatique, comme aucun autre, des liturgies de «l’État providence»?

Le pays se satisfait-il vraiment d’avoir confié son destin à un mouvement ultra-majoritaire un peu lisse, un peu scout, encore inconnu l’année dernière, et à son jeune dieu de 39 ans?

Curieux été, cette année, mystérieux, derrière ses rituels et ses routines, son Tour de France et ses incendies de forêts. Un procédé chimique est certainement en cours. Mais pour quelle formule finale? L’Histoire se fait, même pendant la sieste. Forcément. Inutile, alors, de chercher à hâter les interprétations. L’été est par excellence le temps des résistances à la lucidité. Il est sage de rattraper d’abord son sommeil et ses loisirs en retard. Tout le monde se le dit, parce que tout le monde éprouve le besoin de se remettre d’aplomb: la CGT, qui contestera publiquement la loi sur le travail, le 12 septembre, et pas plus tôt; la France insoumise de Jean-Luc Mélenchon, qui dénoncera «le coup d’État social» d’Emmanuel Macron, le 23 septembre, pas avant. Seul programme de la gauche radicale pour les deux mois en cours: des tournées militantes en bord de mer. Le PS va-t-il devoir vendre son siège de la rue de Solférino? Le FN devra-t-il renoncer au retour du franc? Le jeune Laurent Wauquiez conduira-t-il les Républicains plus à droite encore que Nicolas Sarkozy? Toutes questions dont les réponses vont attendre la rentrée.

Macron hyperactif contre le «syndrome Hollande»

Par souci de prudence, d’abord. L’été renferme des dangers enfouis.  On y pêche vite par inadvertance. Par trop de relâchement. Compliqué, l’été… Le président de la République a peut-être déjà lui-même la cheville prise dans les mâchoires de fer d’un des pièges à loup de Nicolas Hulot. Il voulait par-dessus tout éviter «le syndrome Hollande», cette malédiction qui a valu à son prédécesseur de perdre, dès l’été de son élection, en 2012, toute chance sérieuse de réussir son quinquennat. François Hollande avait pris quelques jours de vacances à Brégançon, preuve qu’il tardait à réformer. En tout cas, les médias, qui ignorent les bienfaits de la sieste, en avaient-ils ainsi conclu.

Aussi Emmanuel Macron se montre-t-il tous les jours, à épuiser les catalogues de ses communicants. Il visite, discourt, reçoit à tout-va, dans l’espoir que même les estivants du bout de la plage perçoivent les échos de son engagement au service du pays.

Pareil empressement nécessite toutefois d’avoir auparavant verrouillé son credo gouvernemental, autant que l’ordonnancement pratique de celui-ci. Or, sur ce plan, la saison s’avance un peu en crabe. Dès ses fondations, l’œuvre en cours donne des signes de fragilité. Des mesures sont démenties, ou adoucies, au lendemain même de leur annonce. Ainsi la perte de 850 millions d’euros par les armées sera-t-elle compensée, apprend-on, par le déblocage d’1,2 milliard d’euros «gelé» au budget. La suppression de la taxe locale sera-t-elle reportée, comme indiqué par Matignon? Mais pas tout, fait ensuite savoir l’Elysée! Ce cadeau fiscal pour 60% des familles démarrera bien en 2018, comme promis pendant la campagne électorale. Mais, bien sûr, il sera étendu progressivement. Cette mesure ne sera vraiment opérante à 100% qu’en fin de quinquennat? Heu… oui.

La faute au quinquennat précédent, qui a dépensé 8 milliards de plus que prévu, ont affirmé d’une même voix navrée président et gouvernement. Les Français l’ont-ils cru, qui étaient, fin juin, sur le point de prendre congé? Pas certain. Emmanuel Macron achève ce mois de juillet avec une véritable chute de popularité, dans un premier sondage. Dix points de perdu, le temps du Tour de France, ou presque. 54% contre 64%. Même François Hollande, le désœuvré de 2012, conservait à la même période la confiance de 56% de ses concitoyens.

A la montagne comme à la mer, sur la route des vins ou des ruines du pays cathare, ces mêmes Français promènent une même question, qui pourrait se révéler lourde de conséquences à la rentrée : comment l’ancien banquier qu’est le nouveau président, comment l’ancien ministre de l’économie qu’il a été, peut-il n’avoir découvert le déficit aggravé des comptes publics qu’une fois l’audit de la Cour des Comptes effectué ? Il ignorait tout, vraiment, de la dernière ponction dans la caisse ? C’est, au choix, signe d’angélisme ou de duperie. Le fameux argument des nouveaux élus, pour aplanir tant soit peu la déception post-électorale de leurs sympathisants… Les derniers quinquennats commençant ont eu recours à l’astuce, et ont fini par le payer, même à retardement, par leur expulsion de la vie politique.

Une sieste, c’est déjà ça qu’on ne nous reprendra pas

A tout prendre, pour faire le tri dans cet écheveau d’énigmes, mieux vaut commencer par se détendre. Comme dirait l’autre, une sieste, c’est déjà ça qu’on ne nous reprendra pas. Les orages de fin août, d'expérience de citoyens et d’usagers, risquent d’être conséquents, et il est peut-être sage, par ces journées encore lumineuses, de s’y préparer. Combien de baisses dans les aides sociales? Cinq euros par mois un peu partout, comme pour les Aides personnalisées au logement (APL)? L’augmentation de la CSG, au 1er janvier, vraiment? Tous les budgets ministériels en diminution maintenue, l’an prochain, sauf, annonce-t-on, celui de la Défense? Beaucoup de Français, assurément, repoussent de telles éventualités à plus tard, comme, enfants, ils s’entraînaient à ne pas penser à la rentrée des classes. Pourquoi le pire serait-il promis, quand les soirées sont si douces, aux terrasses des cafés?

L’ennui avec les vacances modernes, et cela explique aussi la chute sondagière du président, c’est qu’on ne s’y coupe plus de l’information et des réseaux sociaux. Au pied de la chaise longue, un smartphone, aux aguets à notre place. D’autres sondages viendront, donc, c’est sûr, fin août, et encore à la toute fin de l’été, qui n’est plus vraiment une parenthèse bien hermétique.

Philippe Boggio
Philippe Boggio (161 articles)
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