Economie

La révolution du logement reste à inventer

Eric Le Boucher, mis à jour le 25.07.2017 à 7 h 01

Acculé à réduire les APL, le gouvernement doit maintenant définir une nouvelle politique dans ce domaine, sous peine de voir persister ses effets pervers et ruineux.

PHILIPPE HUGUEN / AFP.

PHILIPPE HUGUEN / AFP.

Casse-tête ultra-périlleux pour Emmanuel Macron: il doit dans l’urgence décider d’économies budgétaires sans avoir encore des plans de long terme qui les justifient auprès de l’opinion. Il doit couper mais sans pouvoir expliquer vraiment où il va puisqu’il ne dispose encore ni du budget 2018 dans son ensemble ni, encore moins, du plan budgétaire quinquennal qu’il a promis. Beaucoup des politiques publiques sont à redéfinir entièrement dans ces cadres mais le travail n’est pas fait. Le programme d’Emmanuel Macron exposait des principes, il était avare de détails. Aujourd’hui, l’urgence cogne à la porte des ministères… La contradiction était prévisible, elle risque de coûter cher à la popularité du président et de son gouvernement.

On a vu, avec les militaires, le résultat: des coupes de 860 millions provoquent les critiques du chef d’état-major des armées puis sa démission. Alors même que les crédits de l’armée seront réévalués et au-delà en 2018, l’opposition et les médias, en mal d’informations, foncent dans la brèche. Emmanuel Macron est attaqué comme à la fois autoritaire et incertain. Avec les aides personnalisées au logement, dont le gouvernement a annoncé abruptement la réduction de 5 euros par mois et par ménage, on va vivre une crise semblable.

«Un étudiant sur quatre vit sous le seuil de pauvreté» et le logement «représente plus de la moitié du budget mensuel d'un étudiant», crie le syndicat étudiant Fage. Philippe Martinez, secrétaire général de la CGT, se retrouve en terrain habituel: «Les économies sont toujours sur le dos des plus démunis.» Mais il n’est pas seul: la CFDT demande au gouvernement de renoncer à la baisse des APL. Le monde étudiant est en vacances mais attention à la rentrée…

Rien dans les tiroirs

La difficulté, pour le couple Macron-Philippe, est qu’il n’y a rien dans les tiroirs. Le «programme» du candidat En Marche! était particulièrement pauvre sur la politique du logement. Quatre mesures seulement: la suppression de la taxe d’habitation pour 80% des ménages, la réhabilitation d’un million de logements mal isolés, l’accélération des constructions –avec un corollaire vague, «là où c’est nécessaire»– et enfin «la transparence» dans l’attribution des logements sociaux. C’est peu, loin d’un plan d’ensemble, de la nécessaire «révolution» d’une politique publique qui est, de l’avis de la grande majorité des experts, ruineuse et inefficace.

La France aide à la fois la construction et l’offre de logement par une foultitude de dispositions fiscales favorables. Le secteur public bâtit lui aussi des immeubles. En parallèle, il existe aussi une multitude d’aide aux ménages, dont l’APL. Le tout constitue un magma très cher, environ 42 milliards d’euros (2% du PIB), un record en Europe (0,4% en Allemagne), avec des gouvernements qui se sont fait plaisir à ajouter des lois, des règles et des normes pour corriger les effets pervers des précédentes mais sans jamais évaluer le résultat de leurs décisions. Au total, un bilan global très peu étudié et dont on ne sait pas grand-chose, si ce n’est qu’il est mauvais. La politique du logement est «chère, peu lisible, peu évaluée, instable, sans réflexion à l’échelle territoriale», note l’une des rares études, qu’on doit à l’Institut Montaigne.

À la fin des fins, l’échec: la France souffre toujours d’«un déséquilibre majeur entre l’offre et la demande de logements, générant une forte augmentation des prix qui impacte directement le pouvoir d’achat des Français». Les prix ont cru en vingt ans, de 1996 à 2014, de 143% en France, de 175% en Ile-de-France et de 223% à Paris. Conséquence: les ménages doivent consacrer un cinquième de leur revenu à se loger. Avec des inégalités criantes: «En douze ans (1998-2010), le pouvoir d’achat immobilier des 20-25 ans a été divisé par deux en moyenne dans les principales métropoles de province et il est devenu quasiment nul à Paris.»

Une pédagogie que les Français ne sont pas du tout préparés à entendre

Réflexe automatique des dépensiers: les aides n’ont pas été assez revalorisées ces dernières années. Depuis 2000, elles ont augmenté à la moitié du rythme de l’augmentation des loyers avec pour conséquence que la part restant à charge des ménages n’a cessé de croître. Le problème est que les gouvernements précédents, comme partout, ont ajouté la démagogie à la démagogie (le logement est un secteur où elle excelle). De plus en plus de ménages ont été aidés (un sur cinq aujourd’hui) puis les étudiants (un tiers reçoit l’APL pour un coût d’environ 1,5 milliard). Mais, ayant trop promis, les gouvernements ont du exercer en semi-cachette le rabotage des crédits. Pas toujours avec un grand souci de lutter contre les effets d’aubaine des ménages aisés et toujours sans admettre que les bailleurs en profitaient pour pousser les prix vers le haut.

Les économistes dénoncent depuis longtemps ce détournement des aides qui sont faites pour les locataires et qui se retrouvent dans la poche des propriétaires. Les aides ont un effet inflationniste sur les loyers. Gabrielle Fack a montré dès 2005 que «la réforme de l’extension des aides au logement au début des années 1990 a fortement contribué à l’augmentation rapide des loyers des locataires les plus modestes. Selon les estimations réalisées, entre 50% et 80% des allocations de logement ont été absorbées par des hausses de loyer dans le secteur privé», sans que cela ne se retrouve dans la qualité des habitations.

Réduire de 5 euros l’APL? A l’évidence, cette mesure d’urgence, prise dans le cadre des économies nécessaires pour maintenir le déficit général à 3% du PIB, ne définit pas une nouvelle politique publique du logement. Celle-ci reste à écrire. Elle obligera à un exercice totalement inédit en France: expliquer qu’il est des aides néfastes, que parfois l’argent public ne sert pas la cause qu’il veut défendre, tout au contraire. Il faut moins et non pas plus. L’APL devance brutalement et symboliquement cet été une pédagogie que les Français, hélas y compris les plus jeunes, ne sont pas du tout préparés à entendre.

Eric Le Boucher
Eric Le Boucher (543 articles)
Cofondateur de Slate.fr
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