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Pour être plus heureux, faites du trampoline

Christophe-Cécil Garnier, mis à jour le 31.07.2017 à 17 h 14

Plusieurs séries télévisées récentes utilisent le trampoline comme ressort scénaristique pour apaiser les personnages. Et dans la réalité?

Photo Skitterphoto via Pixabay.

Photo Skitterphoto via Pixabay.

Connaissez-vous The Leftovers? C’est une série télévisée américaine qui présente l’histoire suivante: un beau jour, 2% de la population mondiale disparaît. Comment? Pourquoi? Personne ne le sait. Mais au final on s’en cogne un peu, vu que ce qui compte (et ce qui fait le succès de cette série) ce sont «ceux qui restent» («The Leftovers» pour les anglophones). Vous ne voyez pas le rapport avec le trampoline? Accrochez-vous, j’y arrive.

Un des personnages remarquables du show est Nora Durst (la formidable Carrie Coon). Cette mère a perdu ses deux enfants et son mari lors du «départ». Depuis, elle survit tant bien que mal. Dans le deuxième épisode de la troisième saison, après un nouveau coup dur, elle s’entretient avec une amie qui a subi la mort de sa fille. Sous des notes de piano tragiques, l’amie lui explique qu’elle arrive à vivre car elle a pu, elle, enterrer l’être cher.

Les notes s’arrêtent. L’amie inspire profondément et sort de nulle part: «j’ai acheté un trampoline». Dix secondes plus tard, on retrouve les deux femmes en train de rebondir sur l’appareil et Protect ya neck du Wu-Tang-Clan. Si Nora Durst n’en est pas à chanter Singin’ in the rain après cet intermède, elle est quand même en meilleure forme.

Plus de 6.000 licenciés du trampoline en France

Et elle n’est pas la seule. L’association entre le trampoline et la sensation de bien-être est également dans deux autres séries: Skins et Community. Dans la première, la fantasque Cassie s’extasie sur un grand trampoline (il faut avouer qu’elle n’a pas besoin de cela pour être extatique). Dans la seconde, c’est carrément l’arc narratif d’un épisode, où deux héros découvrent dans leur campus un jardin secret avec un trampoline. Et chaque rebond leur apporte un formidable bonheur.

 

Mais comment diable cet appareil fait-il passer autant de bien-être? Si tous ces exemples ne sont que des fictions, les utilisateurs de trampoline s’accordent pour dire qu’il y a bien un effet particulier. En France, le «trampo» est la quatrième activité de gymnastique avec 6.304 licenciés en 2017 (sur plus de 300.000 licenciés en gym). Et on ne compte même pas tous les enfants ou quidam qui en font de temps en temps.

Ressentir le plaisir du vol

Le bien-être du trampoline serait-il lié à la libération d’hormones spéciales, comme l’endorphine? Aucune étude ne permet de le prouver. Et les connaisseurs sont plutôt circonspects. «D’un point de vue personnel, je pense que la pratique du trampo, même à haut niveau, ne libère pas d’endorphine», estime Claude Berthelot, directeur du pôle espoir de Bois-Colombe, un des meilleurs clubs français de trampoline. Un entraînement professionnel, explique-t-il, «c’est chaque fois une minute sur la toile, avec un pouls à 180 pulsations par minute. C’est très intense mais bref».

En plus, même si elles étaient libérées, les endorphines ne sont pas pour autant un «élément particulier au trampoline» selon Jean-Paul Labedade, psychologue du sport, car l’hormone peut être déclenchée «dans toutes les activités».

Alors quoi? «Il est toujours difficile de répondre à cela, lance Claude Berthelot. Parce que le bienfait d’une pratique dépend de ce qu’on vient y chercher. C’est vraiment différent d’une personne à l’autre: calmer son anxiété, avoir des sensations inhabituelles ou ressentir le plaisir du vol».

 

C’est cette dernière supposition qui récolte tous les suffrages chez les amateurs de trampoline. Nous sommes attirés par ce qui défie les lois de la physique. «Certaines expériences américaines avaient étudié l’attitude des bébés qui voyaient des balles rebondir, commence Jean-Paul Labedade. Et les bébés étaient totalement surpris! Ce qui ne m’étonne pas plus que cela, car tout corps est censé être irrémédiablement poussé vers le sol, sauf ce qui rebondit».

Être sur un trampoline et s’envoler de quelques mètres permettrait de transgresser cette loi, ne serait-ce qu’un court instant.

«On peut faire un parallélisme léger avec le vol en apesanteur, souligne Philippe Godin, psychologue du sport et professeur à l’Université catholique de Louvain. Cette sensation de voler, parce que vous l’avez vraiment durant deux ou trois secondes, joue également sur votre système de l’équilibre, via les canaux semi-circulaires au niveau de l’oreille. Cela peut amener un état où pendant quelques fractions de secondes, l’apesanteur ne joue pas, et ça peut éventuellement libérer de l’ocytocine (une hormone plus ou moins reliée au plaisir)

Un sentiment jubilatoire ou inquiétant

Claude Berthelot a assisté au «tout début du trampoline». Le premier appareil arrive en 1965 en France et l’un d’entre eux s’installe en face de chez lui, à Bois-Colombe dans la banlieue parisienne. Un de ses amis, Richard Tison (qui sera champion du monde en 1974 et 1976), le pousse vers «ce nouveau sport tout à fait baroque»:

«Je suis revenu chez moi enthousiaste. J’avais treize ans. Je n’étais pas un grand sportif mais j’ai fait rapidement deux-trois trucs qui m’ont amusé. À ce moment-là, c’était évident pour moi que j’allais en refaire. Et depuis cet âge, j’e n'ai jamais été très loin d’un trampoline», précise le directeur du pôle espoir.

Lui parle d’un sentiment inhabituel, «pour certains jubilatoire, pour d’autres inquiétant!». Même parmi les gymnastes:

«On a tous les profils mais la jubilation réside dans le côté très inhabituel de cette activité aérienne. Et surtout, on rejoue à l’infini la sensation de la chute. Tout le monde a plus ou moins envie de sauter dans le vide. Pas pour se flinguer évidemment, mais parce qu’on aimerait savoir voler.»

Sébastien Martiny a les mêmes explications. Ce trampoliniste français, triple champion de France et représentant tricolore aux Jeux olympiques de Rio, a commencé à sauter et rebondir à 5 ans. «Il y avait un petit centre de trampoline à Val d’Isère, lorsque j’étais en vacances à la montagne, pour les touristes. J’ai eu l’occasion de tester et j’ai tout de suite été passionné par cet engin», se remémore celui qui enquille également 24 médailles internationales. Ce passionné d’acrobaties raconte son sentiment:

«Au début, le ventre chatouille un peu comme une descente en grand huit. Après, c’est une sensation d’envol que l’on contrôle. C’est nous qui nous propulsons. C’est la différence avec d’autres sports à sensation forte, où l’on est catapulté. Là on est acteur de notre propulsion et je n’ai jamais trouvé ça ailleurs. C’est une sensation de maîtrise que j’ai trouvé très agréable.»

L’absence de sanction à une loi naturelle

Cette émotion s’accompagne d’un autre sentiment, peut-être encore plus jubilatoire et inconscient. L’absence de sanction liée au vol:

«La gravité est une loi naturelle et ces lois sont beaucoup plus fortes que les lois humaines –comme le code pénal–, un corps humain ça ne s’envole normalement pas. Quand on transgresse une loi, on est censé avoir une sanction. Et là, il y a une jouissance qui est incroyable», suppose Jean-Paul Labedade.  

De là, le psychologue du sport présume qu’il y a un lien avec les premiers stades de la vie, où l’enfant «reçoit tout ce dont il a besoin dans le foetus de sa mère, sans rien faire». Pour lui, on peut trouver par analogie le même état dans le trampoline en défiant les lois universelle sans aucun dommage.

Des accidents en hausse

Ce n’est pourtant pas tout à fait vrai. Les accidents liés au trampoline sont en hausse. Aux États-Unis, une estimation a montré que les accidents de trampoline étaient responsables de 103.512 visites aux urgences pour les moins de 18 ans en 2016. En France, le nombre d'accidents de trampoline a été multiplié par 18 entre 2004 et 2014.

«Il y a pas mal de blessures dans ces activités, mais elle peuvent venir du fait que quelqu’un sur un trampoline oublie qu’il est tenu à des lois. Il est tellement transporté par la transgression de la gravitation qu’il en oublie les mesures de sécurité», explique Jean-Paul Labedade. 

Cela arrive même aux meilleurs. Le fameux Richard Tison s'est une fois complètement manqué et a connu une chute spectaculaire lors de son exhibition durant l'émission Bouvard en liberté en 1975.  Et dans Les Revenants, le trampoline a également une signification de danger. 

 

Mais ne cherchez pas à éloigner vos enfants d’un trampoline, ce serait peine perdue. «Les petits, on les voit sauter. Ils ont toujours la banane!», s’amuse Christine Blaise, entraîneure du club de Bois-Colombe. Cette dernière est également d’accord avec la théorie du vol comme sensation de bien-être:

«Déjà, lorsqu’on est bébé et qu’on est dans les bras des parents, si on nous balance un petit peu on ressent des sensations agréables. C’est comme ça que l’on calme les enfants, en oscillant du haut vers le bas. Je pense que c’est un bien-être inné.»

«Un moment parfait»

Comme quoi, les séries peuvent viser juste plus souvent qu’on ne le croit. Dans Community, qui est l’histoire d’un groupe de personnes dans une université miteuse vivant des aventures extraordinaires, la conversation entre Jeff, Troy (les deux héros) et Joshua (le «gardien» du trampoline secret, qui s’avère être un raciste suprémaciste) est complètement déjantée mais pas si fausse que cela:

«Troy: - Il y a quelque chose de vraiment cool en étant ici Jeff. Je veux dire, au début j’étais juste en train de sauter. Mais après…

Joshua - Mais après, tu as commencé à rebondir… Comme un bébé sur les genoux d’une déesse.»

 

Jeff teste ensuite le trampoline, bondissant sur les explications de Joshua, apaisé:

«Au sommet de chaque rebond, il y a un moment: en dehors du temps, à l'extérieur des mots... En dehors de tout. Un moment parfait. Un moment silencieux.»

Si avec tout ça, vous ne faites pas du trampoline cet été, en regardant en même temps un épisode de Leftovers ou Community, c'est à n'y rien comprendre. 

Christophe-Cécil Garnier
Christophe-Cécil Garnier (56 articles)
Journaliste à Slate.fr
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