France

«Le sort de cette femme est exactement le même que celui de Christine Villemin»

Sandrine Issartel, mis à jour le 24.07.2017 à 6 h 01

Virginie Parisot, une jeune Lorraine, a été accusée à tort du meurtre de son bébé de trois mois et placée en détention pour finalement être acquittée cinq ans après le drame. Pour son avocat, qui réclame qu'elle reçoive plus de 650.000 euros, elle a vécu le même sort que Christine Villemin, la mère de Grégory, et doit donc être indemnisée dans les mêmes proportions.

THOMAS COEX / AFP/

THOMAS COEX / AFP/

Virginie Parisot, 26 ans, et son conjoint, Anthony-Lee Koucha, 28 ans, venaient d'avoir une petite fille. Ils vivaient tous les trois à Jarny, une commune de 8.300 habitants située dans le nord de la Meurthe-et-Moselle, en Lorraine. Le 22 novembre 2011, elle venait tout juste de reprendre son travail dans un supermarché après son congé maternité.

Ce jour-là, vers 9h, elle dépose la petite chez les parents de son conjoint, qui dort encore. Celui-ci se réveille vers 10h. Il passera rechercher l'enfant vers 14h30. La jeune femme quitte le travail une heure plus tôt que prévu. Lorsqu'elle regagne son domicile, il est un peu plus de 18h30. La porte de la maison n'est pas fermée à clé. Son conjoint n'est pas là, il s'est absenté en laissant sa fille seule. Elle dort dans sa chambre. Sa mère y entre discrètement pour y ranger des vêtements. Afin de ne pas la réveiller, elle ne s'approche pas du berceau.

Quand son compagnon revient, peu avant 19h, ils évoquent un problème de fuite dans la salle de bain. Le propriétaire, parti chercher les outils nécessaires, va s'en occuper. Son conjoint demande à Virginie si elle a remarqué l'hématome sur le cou de sa fille. Ensemble, ils montent dans la chambre de l'enfant. Stupeur. La petite fille est inerte, sa peau est glaciale. Les secours arrivent vers 19h25 et tentent toutes les manœuvres de réanimation sur la petite fille. En vain: son décès est constaté à 20h10. «Spontanément, la mère pense à une mort subite du nourrisson. En réalité, l'enfant présente de multiples fractures ainsi que des blessures plus anciennes», rapporte son avocat, Me Frédéric Berna. Les médecins établiront que l'enfant est morte d'un coup violent porté à la tête.

Dix-neuf fractures

Virginie Parisot et Anthony-Lee Koucha se sont rencontrés en 2010 à l'occasion du déménagement d'un ami commun. Très vite, ils s'installent ensemble. Deux mois après leur rencontre, il lui propose d'avoir un enfant, ce qu'elle refuse dans un premier temps avant de tomber enceinte deux mois plus tard. Les différentes auditions permettront d'établir que les relations du couple se sont considérablement dégradées au fil de la grossesse. «Au départ, elle n'évoque pas les violences conjugales. Elle cherche à protéger son concubin», explique Me Berna. Elle finit par raconter comment, tandis qu'elle venait d'apprendre que l'enfant qu'elle portait était de sexe féminin, il avait donné un coup de poing dans le tableau de bord de la voiture. Une lettre déchirée sera également retrouvée dans la poubelle. Cette lettre, en date du 24 octobre, c'est Virginie qui l'a écrite, juste après une dispute: elle y relate les violences dont elle est victime au quotidien et particulièrement pendant sa grossesse. Elle l'a déchirée et jetée juste avant de partir à la gendarmerie le soir de la mort de l'enfant.

A l'issue de l'instruction, et «contre toute attente» selon l'avocat de Virginie Parisot, les deux conjoints sont mis en examen pour le meurtre de leur petite fille et pour lui avoir fait subir des violences répétée avant son décès. Le médecin légiste décèlera dix-neuf fractures de côtes lors de l'autopsie, survenues bien avant sa mort. Le père est également mis en examen pour les violences infligées à sa conjointe. Les deux sont placés en détention provisoire le 26 novembre 2011. Quatre jours après son arrivée en détention, le père entame une grève de la faim. Quant à elle, elle vit tellement mal le fait d'être incarcérée qu'elle est envoyée en hôpital psychiatrique. «Elle assiste aux obsèques de sa fille menottée au fond de l’église, encadrée par des agents de l'administration pénitentiaire», s'indigne son conseil.

Chacun finit par obtenir une remise en liberté –elle en mars 2012, lui en avril 2013– et un placement sous contrôle judiciaire. La jeune femme reprend immédiatement son travail au supermarché Match. Bien qu'ayant interdiction de se rendre du côté de Jarny et d'entrer en contact avec son ex-compagne, le père de l'enfant enfreint à plusieurs reprises les mesures de son contrôle judiciaire. Il la suit en voiture, la traite de «meurtrière» lorsqu'il la croise. La famille de Virginie Parisot rapporte à la police que la tombe de la fillette a été dégradée. «À sa sortie de prison, il lui mène la vie dure», résume l'avocat. À plusieurs reprises, la famille du père envoie des courriers au juge d'instruction tentant de faire passer l'ex-belle-fille pour une «mère indigne».

Cinq ans pour un acquittement

En avril 2016, soit presque cinq ans après les faits, les parents sont renvoyés devant la cour d'assises de Meurthe-et-Moselle. Le procès se tient à Nancy début 2017. «Au lieu d'être sur le banc des parties civiles comme toute mère dont on a tué l'enfant, elle s'est retrouvée sur le banc des accusés», déplore l'avocat nancéien. Aussi, en tant que mère de l'enfant, elle se constitue également partie civile aux côtés de sa famille.

Au cours des débats, la famille de son ex-conjoint tente de la dénigrer et de la faire passer pour une mère indigne. On lui reproche également sa froideur tandis que son ex-compagnon, lui, se lamente. «Du cinéma, selon Me Berna. On juge l'attitude d'une femme complètement traumatisée qui a perdu son enfant il y a plus de cinq ans.» «On lui reproche de ne pas crier sa douleur mais c'est parce qu'elle s'est forgée une carapace dont l'épaisseur est à la hauteur de sa souffrance», déclarera aussi son conseil à l'audience.

Le procès a finalement permis d'établir que l'enfant avait été tuée par son père au cours de l'après-midi du 22 novembre 2011 tandis qu'il était seul avec elle. «Ce jour-là, M. Koucha est affaibli par une gastro-entérite. Fatigué, énervé, il secoue la petite mais à un point tel qu'il lui brise les bras. Il lui brise le cerveau», établit l'avocat général, Christophe Amunzateguy. Puis il s'absente une demi-heure environ chez ses parents chercher un DVD d'Esprits criminels. Entre temps, Virginie Parisot est rentrée du travail vers 18h30, 18h35. Les secours sont appelés à 19h08. «Le timing est trop serré pour que ce soit elle qui ait violenté la petite. Et je la vois mal rentrer du travail avec la ferme intention subite de tuer son enfant», a déclaré le représentant du ministère public, estimant toutefois que si le père était bien le seul responsable du décès de la fillette, il n'avait toutefois pas eu l'intention de la tuer. Le meurtre est requalifié en «violences volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner». Le 3 février 2017, Virginie Parisot est acquittée, conformément aux réquisitions de l'avocat général, et son ex-compagnon condamné à une peine de dix années d’emprisonnement, là où l'avocat général en avais requis huit.

«D'énormes similitudes»

Pendant plus de cinq ans, Virginie Parisot a été accusée à tort du meurtre de son enfant. Elle aura été emprisonnée trois mois et demi pour cela. «Pour moi, il y a d’énormes similitudes entre ce qu'a vécu ma cliente et le sort qu'a connu Christine Villemin», affirme Me Berna, alors que l'assassinat toujours non-résolu du petit Grégory Villemin à 150 km de là, le 16 octobre 1984, fait à nouveau la une de l'actualité.

Peu de temps après les obsèques de son fils, après que les premiers soupçons se soient portés sur le cousin du père de Grégory, Bernard Laroche, l'idée de la culpabilité de cette femme énigmatique a commencé à germer dans la vallée de la Vologne. À l'appui de cette thèse, notamment, les conclusions de graphologues affirmant qu'elle pourrait être l'un des corbeaux ayant revendiqué le meurtre de l'enfant dans une lettre anonyme postée le jour du meurtre, en fin d'après-midi, depuis une boîte aux lettres de Lépanges-sur-Vologne (Vosges). «J'ai l'impression qu'on me suspecte, mais ceux qui me désignent se trompent. Je ne vois pas ce que cela m'aurait rapporté d'avoir fait cela. Je n'ai plus de gosse. Je n'ai plus rien, déclare-t-elle alors au Figaro. On va croire que j'ai manigancé le coup avec Michel [l'un des oncles du petit Grégory, également soupçonné d'être le corbeau] et Laroche, alors que j'ai tout perdu...»

Lorsque quatre collègues de l’ouvrière textile disent l'avoir vue vers 17 heures, le jour de la disparition de l'enfant, poster une lettre depuis la même boîte aux lettres que le corbeau, l'étau se referme sur la mère endeuillée. Interpellée alors qu'elle est enceinte de six mois, elle est placée en détention provisoire à Metz en juillet 1985. À son domicile, l'on retrouvera des cordelettes semblables à celles qui ont servi à ligoter les pieds et les poignets de la petite victime avant de la jeter dans la Vologne. Après onze jours de détention, elle est remise en liberté mais reste inculpée du meurtre de son fils. Le juge Lambert, premier magistrat instructeur de l'affaire, qui s'est donné la mort le 11 juillet dernier, obtient son renvoi aux assises avant d'être dessaisi de l'enquête en 1986 au profit du juge Simon, président de la chambre d'accusation de la cour d'appel de Dijon, après la cassation de l'arrêt de renvoi et la décision d'un supplément d'information. Convaincu de l’innocence de la mère de Grégory, le magistrat reprend l'enquête depuis le début. Le 3 février 1993, Christine Villemin bénéficie d'un non-lieu rendu, fait rarissime, pour «absence totale de charges», et non pour charges insuffisantes. Il aura fallu près de huit ans à cette femme, cible d'une vindicte médiatique sans bornes et sans vergogne, pour être lavée de tout soupçon.

5.682 euros par jour de détention

Certes, le visage de Virginie Parisot n'a pas fait l'ouverture des journaux télévisés. Aucune une de magazine ne lui a été consacrée. Et elle n'a pas eu l'honneur de trouver Marguerite Duras sur son perron. Pour son avocat, pourtant, «son sort est exactement le même que celui de Christine Villemin: elle a été accusée à tort du meurtre de son enfant et détenue à tort pour cela». Et d'ajouter: «Contrairement à Mme Villemin, ma cliente a été jugée par une cour d'assises.»

Christine Villemin avait obtenu une indemnisation de 410.000 francs (environ 62.504 euros) au titre du préjudice subi pour avoir été incarcérée injustement. Me Berna a déposé, le 17 juillet dernier, une requête «en réparation d'une détention» devant le premier président de la cour d'appel de Nancy. Sa cliente, incarcérée du 26 novembre 2011 au 22 mars 2012, a effectué 115 jours de détention, soit plus de trois mois et demi durant lesquels elle n'a pas perçu de salaire, a continué de payer le loyer d'un foyer qu'elle n'occupait plus... S'ajoute à cela le préjudice moral. «Elle a dû être internée en psychiatrie tellement elle ne supportait pas la détention. Elle a eu énormément de mal à supporter cette épreuve. Aujourd'hui, toujours victime de crises d'angoisse, elle est suivie par un psychologue», fait remarquer l'avocat.

Christine Villemin est restée incarcérée onze jours, ce qui revient à dire qu'elle a été indemnisée à hauteur de 5.682 euros par jour de détention. «La situation identique de la requérente, soit celle d'une mère accusée à tort d'être infanticide, et détenue pour ce fait, doit servir de référence. Elle doit donc être indemnisée dans les mêmes proportions», écrit le conseil de Virginie Parisot. La trentenaire a été incarcérée pendant 115 jours: elle requiert donc que lui soit versée la somme de 653.450,70 euros. Si Christine Villemin a pu compter sur le soutien indéfectible de son époux, avec qui elle a eu trois autres enfants, ce n'est pas le cas de Virginie Parisot qui, selon son avocat, «depuis ce drame, n'a jamais pu avoir de nouvel enfant».

Sandrine Issartel
Sandrine Issartel (19 articles)
Journaliste
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