Monde

«Quand Trump donne des interviews comme ça, il sait exactement ce qu'il fait»

Isaac Chotiner, traduit par Bérengère Viennot, mis à jour le 24.07.2017 à 9 h 50

Conversation avec Peter Baker, correspondant du New York Times à la Maison-Blanche.

Donald Trump, le 22 juillet 2017 (JIM WATSON/AFP) et le gros titre du New York Times le 20 juillet 2017, jour de la publication de l'interview de Trump.

Donald Trump, le 22 juillet 2017 (JIM WATSON/AFP) et le gros titre du New York Times le 20 juillet 2017, jour de la publication de l'interview de Trump.

L'interview à succès accordée par le président Trump au New York Times la semaine dernière montre un commandant en chef enragé contre Jeff Sessions, son propre ministre de la Justice, et encore furieux contre son ancien directeur du FBI, James Comey. L’entretien a été conduit par trois journalistes du New York Times: Maggie Haberman, Michael S. Schmidt et Peter Baker.

J’ai eu un entretien téléphonique avec Baker après la publication de l’interview. Il est correspondant en chef du journal à la Maison-Blanche et spécialiste de politique intérieure et de la Russie depuis des années (son dernier livre s’intitule Obama: The Call of History.) Pendant notre conversation, éditée et condensée dans un souci de clarté, nous nous sommes demandés pourquoi Trump passe si souvent off the record, nous avons abordé les différentes stratégies possibles pour le faire répondre aux questions et nous avons évoqué la manière dont le séjour à Moscou de Baker a influencé son point de vue sur le scandale russe.

Isaac Chotiner: Quelle est votre stratégie pour interviewer ce président, et en quoi est-elle différente de celle que vous utiliseriez pour un autre président ou un autre politique?

Peter Baker: [Il rit.] Eh bien, c’est une bonne question. Alors, nous avions préparé certaines questions pour lesquelles nous voulions vraiment tenter d’obtenir des réponses, et il a bien voulu s’y prêter. Avec d’autres présidents, on a souvent peur qu’ils refusent d’aller sur certains terrains, pas vrai? Qu’ils essaient de vous faire taire en disant qu’ils ne peuvent faire aucun commentaire sur tel sujet, ou qu’ils ne veuillent pas commenter tel autre, ou alors qu’ils s’en tiennent aux sujets qu’ils avaient décidé d’aborder. Ce qu’on peut dire au moins des interviews avec le président Trump, c’est qu’il ne fait pas ça. Il ne s’en tient pas au scénario préétabli.

Ce qui est compliqué en revanche, c’est qu’il a tendance à passer très vite d’un sujet à l’autre, ou d’une réflexion à l’autre, et que tenter de maintenir la conversation centrée sur une question ou un sujet particulier est une véritable gageure. Et puis avec n’importe quel président, évidemment, il est vraiment difficile de savoir à quel moment on peut l’interrompre poliment quand on est embarqué dans une direction qui ne répond pas du tout à la question posée.

Comment réagit-il quand on l’interrompt?

Il réagit plutôt bien. Le président Obama, lui, n’hésitait pas à répéter «Laissez-moi finir de répondre à la question» quand on essayait de l’interrompre. Et quand il parlait, c’était des paragraphes entiers, des pages et des pages, et on regardait l'heure passer et on se rendait compte qu’on était en train de se faire coincer. Avec le président Trump, ce n’est pas du tout comme ça. Je crois qu’il aime que les échanges soient plus vigoureux, que ce soit du donnant-donnant. Parfois ça peut être difficile parce que ça donne une réflexion inachevée ou une phrase qui s’arrête avant la fin. Mais il ne se formalise pas quand quelqu’un l’interrompt.

Est-ce que vous et vos collègues aviez une stratégie, des rôles convenus à l'avance pour l’interview? On pense évidemment au binôme gentil flic/méchant flic.

Non. Avant toutes les interviews présidentielles on se réunit, on décide des questions qu’on va poser, au sein d’un même groupe on s'échange les questions et on demande des idées aux collègues, l’objectif étant de trouver des questions qui vont au-delà de ce qu’on sait déjà et de faire sortir le président du scénario préécrit. Avec Trump, c’est moins difficile. La difficulté est de trouver comment centrer les questions de manière à obtenir des réponses précises.

Maggie connaît Trump depuis si longtemps et elle a tellement travaillé sur le sujet que là il est évident qu’il s’est créé une relation. Mike et moi le rencontrions pour la première fois, et on n’avait pas du tout de truc gentil flic/méchant flic. Et on ne s’est pas répartis les questions. Nous avions pris une liste, et je crois qu’on ne l’a jamais vérifiée parce qu’on savait ce qu’il y avait dessus. On suit le flot de la conversation plutôt que de coller bêtement à la question 4 ou à la question 8 ou des choses comme ça.

A-t-il décidé quels journalistes seraient présents?

Non, c’est nous qui avons décidé. Comme vous le savez, Mike a couvert beaucoup de ces sujets en rapport avec la Russie.

Oui, c’est pour ça que je l’ai demandé.

Voilà.

J’ai remarqué l’absence de questions de politique très spécifiques du style «Que contient votre projet de loi sur la santé?» ou «Pourquoi réduire Medicaid et quelles seront les conséquences de cette décision?». Pensez-vous que des questions approfondies sur les politiques ne vont pas donner des réponses intéressantes et n’influencent pas sa façon de gouverner ou en auriez-vous posé davantage si vous aviez eu plus de temps?

Je crois que cela aurait été une manière tout à fait légitime de procéder, absolument. Il est tout à fait légitime de tenter de comprendre la profondeur de sa réflexion sur certaines politiques spécifiques. Lors de notre interview, il a insisté pour dire qu’il en savait plus que ce que pensaient les gens au sujet du système de santé et au final on n’a pas exploré la question. On est arrivés avec l’intention d’explorer certaines questions qui se sont posées récemment, comme la réunion de Don Jr., la rencontre avec Poutine pendant le G20, la possible audition à venir de Jared Kushner et de Paul Manafort.

Est-ce qu’il est souvent passé en off? [Quand le président déclare «It’s off the record», les journalistes sont tenus de garder pour eux ce qu’il va dire].

Il a le chic pour passer du on au off avec une grande fluidité, ce qui est compliqué à gérer. Nous préférons qu’il n’y ait pas de off et qu’on puisse s’en tenir à la version officielle, comme ça il n’y a pas le moindre doute sur ce que dit le sujet d’une interview, mais vous savez, c’est lui qui commande et c’est un petit peu difficile d’empêcher quelqu’un de le faire. [Il rit.] Chaque fois qu’il passait en off, très vite on lui disait: «Est-ce qu’on peut reprendre en version officielle?» pour qu’il soit clair que nous essayions de garder les choses aussi ouvertes et transparentes que possible.

C’est intéressant que vous mentionniez une «grande fluidité» parce que je crois que les gens voient Trump comme quelqu’un qui lâche tout ce qui lui passe par la tête, que c’est son inconscient qui parle.

Je crois que c’est une erreur de penser qu’il ne sait pas ce qu’il fait quand il donne des interviews comme ça. Il sait exactement ce qu’il fait. Ce n’est peut-être pas ce que son équipe veut qu’il fasse ou ce que ferait un autre président –c’est sûr que ça ne cadre pas avec les conventions ordinaires, peut-être, qui sont de rester au plus près des sujets prévus– mais il comprend tout à fait ce qu’il dit et comment ce sera interprété. Je crois que le fait qu’il fasse de petits commentaires en off indique qu’il comprend que s’il disait ça dans la version officielle, cela pourrait être problématique ou interprété de travers. Ce n’est généralement rien d’important, mais encore une fois on essaie autant que possible de rester un maximum dans la version officielle.

J’ai remarqué qu’il est passé en off quand vous avez abordé le sujet, dans le mail de Donald Jr., du soutien russe en faveur de Trump. En tant que vétéran de la question russe, que pensez-vous du sujet et de la réaction du président?

J’estimais que ce sujet était important et je suis revenu à la charge deux fois parce que j’essayais de le mettre au pied du mur. Il aime bien dire qu’il n’était pas au courant de la rencontre à l’époque. OK, très bien, mais maintenant vous savez ce qu’il y avait dans ce mail, et j’essayais de le faire parler de ce que cela dit des intentions de la Russie l’année dernière. Il aime dire que toute cette histoire de Russie, c’est un stratagème des Démocrates pour expliquer leur défaite électorale. D’accord, j’entends cet argument, mais la question est, que l’interférence de la Russie ait eu une influence sur le résultat des élections ou non, que toutes les preuves valables indiquent qu’il y a eu ingérence. Elle est ce que vous, en tant que président, vous en pensez et ce que vous comptez faire à ce sujet. Je crois que ce mail montre dans les termes les plus nets que nous ayons vus jusqu’à présent que le gouvernement russe a tenté de jouer un rôle dans les élections américaines. Je voulais qu’il en parle un peu plus et ses réponses n’abordaient pas vraiment le sujet de façon directe.

Ce qui s’en est rapproché le plus dans sa réponse, c’est lorsqu’il a dit qu’il avait déjà toutes les informations nuisibles dont il avait besoin sur Hillary Clinton et qu’il n’avait pas besoin de davantage d’informations. Je disais des trucs horribles sur elle, et qu’est-ce qu’ils auraient pu me dire que je ne savais pas déjà: c'est une réponse intéressante que je ne l’avais pas entendu donner auparavant, mais tout de même, qui ne répondait pas directement à la question de savoir s’il devrait s’inquiéter à l’idée que le gouvernement russe était décidé à jouer un rôle dans les élections.

Bloomberg vient de publier un article expliquant que le procureur spécial Robert Mueller et son équipe vont explorer les transactions commerciales et l’empire immobilier de Trump, alors que dans votre interview, Trump a dit qu’il n’était pas question d’y toucher. Que pensez-vous de ses réponses sur Mueller, et croyez-vous qu’il envisage d’essayer de le faire renvoyer?

J’ai lu l’article de Bloomberg vraiment très rapidement et j’ai compris que Mueller étudiait des transactions commerciales liées à la Russie. Nous avons demandé si des transactions commerciales qui ne seraient pas liées à la Russie seraient interdites d’investigation, c’est là qu’il a dit oui, et que c’était censé être au sujet de la Russie. Donc je ne suis pas sûr que la comparaison tienne. Mais clairement, dans son esprit, il y a des frontières et il pense que Mueller devrait circonscrire son enquête, et il n’a pas exclu l’idée qu’il prendrait des mesures contre Mueller s’il les franchissait. C’est un avertissement plutôt intéressant, une ligne tracée dans le sable. Nous ne savons pas avec certitude où elle est, et elle peut bouger, mais nous voyons l’esquisse d’une possible confrontation.

Est-ce que le fait d’avoir été journaliste en Russie vous fait regarder ce scandale d’un autre œil?

Eh bien, probablement. Ma femme et moi avons été journalistes là-bas pendant quatre ans au tout début de l’ère Poutine. Quand vous vivez là-bas en tant que journaliste et que vous y passez beaucoup de temps, vous vous rendez compte que ce qui se dit sur leurs possibles agissements ici cadre tout à fait avec leurs façons de faire. Quand j’ai lu la description par Don Jr. de sa rencontre avec les Russes, cela m’a rappelé des choses qui se sont passées quand nous étions à Moscou, où le gouvernement, par le biais d’intermédiaires, de personnages troubles, est constamment en train de jouer, de repousser les limites et de chercher son profit ici et là. L’idée que la Russie était sérieusement décidée [à interférer] est tout à fait envisageable à mes yeux, après avoir vu à quoi ressemblait ce gouvernement.

Isaac Chotiner
Isaac Chotiner (18 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte