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Climat: la peur est-elle bonne conseillère?

Rebecca Onion, traduit par Peggy Sastre, mis à jour le 30.07.2017 à 10 h 31

Des années de terreur atomique ont-elles quelque chose à nous apprendre sur nos possibles réactions face au changement climatique?

À Vincennes Bay, dans l'Antarctique, en 2008. TORSTEN BLACKWOOD / AFP.

À Vincennes Bay, dans l'Antarctique, en 2008. TORSTEN BLACKWOOD / AFP.

Il est rare qu'un article sur le changement climatique devienne viral. Celui de David Wallace-Wells publié le 9 juillet dans le New York Magazine a réussi cet exploit –et pourrait même devenir l'un des papiers les plus lus de toute l'histoire du magazine. Sa «planète inhabitable» répertorie les fléaux que nous pourrions subir si jamais nous ne diminuons pas nos émissions de gaz à effet de serre. Un long et glaçant exposé qui aura suscité bien des débats, notamment sur la pertinence d'un tel «scénario du pire». Peut-il nuire à la diffusion du message climatique? Est-il trop terrifiant pour être utile?

Pour certains, l'effroi que suscite l'article risque d'être paralysant, et non pas productif –des psychologues ont effectivement montré que la peur pétrifie leurs sujets de recherche. Une perspective que contestent d'autres. «Les scientifiques testent toujours les réactions des individus en laboratoire et à court terme, mais les dynamiques les plus essentielles au changement climatique sont sociales et concernent le long terme», écrit ainsi David Roberts dans Vox. «Des dynamiques sociales exigent peut-être d'en passer par de la peur et de la paralysie avant qu'un progrès collectif soit possible.»

L'argument est excellent et l'histoire précieuse pour arbitrer ce débat. Car nous avons vécu des décennies sous la menace d'une autre angoisse existentielle: celle de la guerre nucléaire. Ces années de terreur atomique ont-elles quelque chose à nous apprendre sur nos possibles réactions face aux changement climatique? Est-ce que la peur de l'anéantissement et de l'effondrement social peuvent jouer sur notre capacité d'action? Et pourquoi le nucléaire a-t-il été une arme culturelle si efficace, avec des centaines de films, de livres et de chansons à son actif, là où le changement climatique peine à passionner les foules –exception faite de Wallace-Wells et de son tour de force éditorial?

Risques atténués et excès défensifs

Pour m'aider à réfléchir à cette comparaison, je me suis tournée vers Spencer Weart, historien des sciences et auteur de deux ouvrages sur la peur du nucléaire. En plus de ces livres, listant les innombrables romans, films, essais, émissions de télévision et jeux vidéo inspirés par l'avènement de la puissance nucléaire et des armes atomiques, Weart a aussi écrit sur le réchauffement climatique. On peut dire qu'il était l'homme de la situation.

Tout d'abord, Weart m'a fait part de ses doutes quant à la fiabilité scientifique de l'article de Wallace-Wells –comme de nombreux autres experts, raison pour laquelle Wallace-Wells l'a complété d'une version annotée, chose là encore assez rare pour être signalée. Vu que cette version venait à peine d'être publiée lorsque nous nous sommes rencontrés avec Weart, il n'avait pas eu le temps de la lire. Je ne vais donc pas m'étendre sur ses remarques factuelles.

Reste que Weart avait aussi des choses à dire sur sa rhétorique. «Qu'il serait dangereux et contre-productif de jouer sur les peurs est une idée répandue», déclare-t-il, «mais je n'ai pas l'impression que l'histoire des angoisses nucléaires permette d'en attester complètement.» Dans certains cas, la terreur suscitée par les arsenaux de la Guerre froide, une angoisse qui aura ébranlé toute la culture et jusqu'aux échelons gouvernementaux les plus élevés, a pu contribuer à diminuer les risques nucléaires. Sauf que dans d'autres, explique Weart, cet effroi générera des excès défensifs et une concentration de pouvoir des plus malsaines.

Des psychologues ont analysé la manière dont l'existence d'armes nucléaires a pu modifier la vision du monde des individus ces 70 dernières années. Mais quand j'ai demandé à Weart si ces observations étaient transposables au changement climatique, il s'est montré sceptique. «Sans doute moins que ce que vous imaginez», m'a-t-il répondu. Dès lors, il est peut-être plus utile de réfléchir à la façon dont les menaces nucléaires ont suscité des angoisses pour, au final, pousser les gens à l'action. Et se demander s'il est possible d'appliquer le phénomène au changement climatique.

Peurs primitives et angoisses individuelles

L'une des différences fondamentales entre le changement climatique et le nucléaire, c'est que le second, contrairement au premier, se nourrit de peurs primitives. Et, sur le plan de l'imaginaire, l'angoisse atomique est effectivement très puissante. Comme l'énumère Weart, il y a «les mystères de l'univers, le savant fou, la fin du monde». Durant la Guerre froide, être en proie à l'angoisse nucléaire donnait souvent l'impression d'être balayé par l'inexorable, l'archaïque. Dans The Rise of Nuclear Fear, publié en 2012, Weart cite le célèbre éditorial de Norman Cousins paru en 1945. «L'homme moderne est obsolète» décrivait la terreur nouvelle du nucléaire comme la résurgence d'une angoisse atavique. «C'est une peur primitive, la peur de l'inconnu, la peur de forces que l'homme ne peut ni comprendre ni contrôler. Cette peur n'est pas nouvelle: dans sa forme classique, elle est la peur de la mort irrationnelle. Mais du jour au lendemain, la voilà exaltée, magnifiée. Elle a jailli du subconscient pour saturer notre conscience.» La nature primale de l'angoisse nucléaire amplifiait sa puissance: tout un chacun pouvait se figurer l’apocalypse prochaine.

Jusqu'à présent, selon Weart, le changement climatique peine à nous retourner les tripes, et ce même dans ses scénarios du pire. «Aujourd’hui, les images que renvoie la prise de conscience collective du changement climatique, ce sont les rues de Manhattan noyées, vidées de leurs habitants». Question flipette, on fait mieux. Sans compter que l'accent mis sur les pôles n'a pas vraiment été salutaire. «Quand on pense au réchauffement climatique, l'image qui revient le plus souvent, celle qui est même devenue emblématique, c'est un glacier qui se morcelle dans l'océan», déclare Weart. «Elle n'a aucune histoire psychologique, contrairement aux monstres radioactifs à la Godzilla, qui remontent à la sorcellerie.» Pour Weart, l'imagerie du déluge, avec sa connotation biblique, pourrait ancrer le changement climatique dans l'un de nos mythes les plus ancestraux. Sauf que des schémas de prévention des inondations ne touchent pas cette corde sensible.

L'angoisse nucléaire tirait aussi profit de nos biais en faveur des histoires individuelles. Dans son article, Wallace-Wells cite The Great Derangement d'Amitav Ghosh. L'écrivain indien y montre combien le changement climatique relève de notre destin social, pas de notre volonté individuelle, et que son potentiel narratif est dès lors bien moins fort. C'est tout l'inverse avec la guerre nucléaire, souvent racontée comme l'histoire d'une folie individuelle. Comme l'écrit Weart dans The Rise of Nuclear Fear, l'individu qui invente ou utilise une arme nucléaire est sur le point de devenir un assassin, mais aussi de se donner la mort. L'histoire des scientifiques décryptant les dangereux secrets de l'atome renvoie aux sorciers, aux sorcières, aux chamans, à toutes celles et ceux qui triturent l'occulte pour gagner du pouvoir. C'est une des innombrables versions du mythe de Faust, aussi populaire que profitable.

L'angoisse nucléaire a aussi offert aux romanciers et aux scénaristes du XXe siècle une pâte familière à modeler: le personnage du va-t-en-guerre à l'ego dévorant toute l'humanité. Voilà pourquoi il est si effrayant d'imaginer le petit doigt de Trump posé sur le bouton nucléaire. Nous comprenons que le véritable pouvoir du monde est concentré dans ces armes et que nos structures gouvernementales et sociales n'ont rien d'un garde-fou. Qu'il est possible qu'un seul branquignol –ou une petite clique de détraqués– anéantisse tout. À l'inverse, les fautes climatiques sont des péchés par omission, pas de commission. Moins spectaculaires, moins manichéens, plus faciles à ignorer.

En outre, la nature instantanée de la guerre nucléaire –qui peut nous faire passer de vie à cendres en un éclair– amplifie l'effroi qu'elle suscite. Avec le changement climatique, précise Weart, les effets négatifs «sont projetés dans un futur qui dépasse la durée de notre existence. Avec la guerre nucléaire, ils peuvent arriver demain, littéralement parlant». Une idée que Philip Wylie, écrivain et Cassandre, avait exacerbée en 1954 avec le point d'exclamation de Tomorrow! –roman dans lequel il imagine le destin de deux villes bombardées. Des images comme celles des «ombres» laissées par les victimes d'Hiroshima prouvent combien la peur nucléaire est celle de la «mort irrationnelle», pour reprendre les mots de Cousins. Elle peut frapper à tout moment, son immédiateté la rend primordiale.

Risque de «sécuritarisation» du changement climatique

Selon Weart, l'angoisse nucléaire a pu influencer des décideurs, même lorsqu'elle était exagérée. Ce fut le cas avec Le dernier rivage, de Nevil Shute, roman publié en 1957 et adapté au cinéma en 1959, dans lequel les derniers survivants d'une guerre nucléaire, les habitants d'Australie, attendent les inévitables retombées qui les tueront. «À l'époque, les gens ont compris qu'il s'agissait d'une fiction», m'explique Weart, mais son effet dramatique a néanmoins été très fort, et pendant très longtemps. En 1962, «lors de la crise des missiles de Cuba, nous savons que Kennedy comme Khrouchtchev se sont dit [en privé]: “Ce pourrait être la fin de l'humanité si nous n'y mettons pas un frein”». Une atmosphère d'angoisse apocalyptique qui a sans doute contribué à la résolution pacifique de la crise. Au cours de la seconde vague d'angoisse nucléaire, dans les années 1980, Ronald Reagan regarda Le jour d'après à la Maison-Blanche. Le téléfilm allait le déprimer pendant plusieurs jours. Selon son biographe, Edmund Morris, l'expérience l'aurait incité à préférer une politique de défense stratégique plutôt que de dissuasion.

Pour Weart, durant la Guerre froide, les angoisses nucléaires ont pu «intensifier l'hostilité et la suspicion des deux côtés». S'appuyant sur les recherches de Garry Wills, il écrit que la terreur atomique allait faciliter aux États-Unis la création d'un État de sécurité nationale et l'expansion des pouvoirs présidentiels «bien au-delà de tout ce que la Constitution américaine originelle avait pu concevoir». Contrairement au changement climatique, où les avertissements des scientifiques ont été occultés par une campagne de désinformation, à droite comme à gauche, «tout le monde était d'accord sur le caractère terrifiant de la guerre nucléaire», m'explique Weart. Sauf que la peur n'a pas toujours eu des conséquences heureuses.

Telle est la mise en garde de l'histoire: même si une menace existentielle peut nous pousser à agir, elle peut avoir des résultats divers. Visiblement, Donald Trump n'est pas chagriné le moins du monde par le changement climatique. Est-ce que, pour autant, la cloche de l'apocalypse pourrait forcer les Américains à insister sur une action positive? Dans le cas nucléaire, l'angoisse ne fut qu'un début. Parfois, elle aura poussé les politiques dans le bon sens. Mais à d'autres occasions, les gouvernants se serviront de la panique populaire pour renforcer leur pouvoir. Les mises en garde contre une «sécuritarisation» du changement climatique y font écho: si c'est aux militaires qu'il incombe de gérer notre réaction au changement climatique, alors le pire est peut-être effectivement à craindre.

La peur est-elle bonne conseillère? Dans les deux cas, il semblerait que la réponse soit: ça dépend, c'est compliqué. Ce qui n'a rien de satisfaisant (quand vous n'êtes pas historien!). Il faut voir ce que génère la peur. Et ce que vous cherchez à accomplir. 

Rebecca Onion
Rebecca Onion (23 articles)
Journaliste
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