Monde

Fausse, inquiétante, humiliante: la très révélatrice tirade de Trump contre son ministre de la Justice

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 20.07.2017 à 12 h 56

Les reproches du président envers celui qui fut l'un de ses principaux soutiens pendant la campagne présidentielle sont exemplaires de son mode de fonctionnement.

Donald Trump et Jeff Sessions lors de l'entrée en fonctions de ce dernier, le 9 février 2017 | SAUL LOEB / AFP.

Donald Trump et Jeff Sessions lors de l'entrée en fonctions de ce dernier, le 9 février 2017 | SAUL LOEB / AFP.

Imaginez un président de la République française qui se plaindrait publiquement que son ministre de la Justice ne supervise pas une enquête le concernant. C'est un petit peu ce que vient de faire Donald Trump dans un extraordinaire entretien au New York Times où, entre quelques considérations sur les mains d'Emmanuel Macron, il attaque très durement son ministre de la Justice, Jeff Sessions, qui fut pourtant un de ses premiers soutiens durant sa campagne présidentielle.

Quand les journalistes commencent à discuter de l'enquête sur la possible collusion de la campagne Trump avec la Russie, le président des États-Unis lâche immédiatement: «Je n'ai rien fait de mal. Il n'aurait jamais fallu nommer un procureur spécial dans cette affaire» –mi-mai, le ministère de la Justice avait nommé à ce poste l'ancien directeur du FBI Robert Mueller. Les journalistes lui demandent alors si ce commentaire est on the record, s'il peut être imprimé. Trump approuve, et se voit demander s'il attribue cette «erreur» à son ministre de la Justice, qui s'était récusé de l'enquête russe en mars en raison de son implication dans la campagne présidentielle, ou au numéro deux du ministère, Rod J. Rosenstein:

«Écoutez, Sessions obtient le poste. Juste après, il se récuse.
–C'était une erreur?
–Eh bien, il n'aurait jamais dû se récuser, et s'il comptait le faire, il aurait dû me le dire avant d'accepter le poste et j'aurais choisi quelqu'un d'autre.
–Il ne vous avait donné aucun indice, d'aucune sorte?
–Zéro. Donc Jeff Sessions accepte le poste, commence à l'occuper, puis se récuse. Franchement, je trouve que c'est très injuste pour le président. Comment pouvez-vous accepter un poste puis ensuite vous en récuser? S'il l'avait fait avant de prendre le poste, j'aurais dit: “Merci, Jeff, mais je ne peux pas, je ne vais pas te prendre”.»

La suite est de la même eau, Trump s'attaquant à Rod Rosenstein, l'adjoint de Sessions, dont il dit que ce dernier «le connaissait à peine» et qu'il vient de Baltimore, une ville où «il y a très peu de Républicains» –sous-entendu, est un sous-marin du parti démocrate.

Mépris de la séparation des pouvoirs

Le site Politico nous livre le making-of de l'interview, typiquement trumpien. Ni les hauts conseillers ni les avocats de la Maison-Blanche avaient été mis dans la confidence, et seule la directrice de la communication de la Maison-Blanche, Hope Hicks, assistait à l'entretien. Des conseillers qui ont découvert l'interview après coup «ont reconnu que voir le président exprimer ces vues en public en des termes si acerbes allait sûrement déclencher une tempête médiatique et accroître les tensions avec le ministère de la Justice».

Cette sortie médiatique de Trump est révélatrice pour au moins trois raisons. D'abord, pour sa manie de s'arranger avec la vérité quand il explique avoir été surpris de la décision de Sessions: comme le note le Washington Post, celui-ci avait expliqué, certes en des termes choisis et avec une rhétorique très peu trumpienne, qu'il n'excluait pas de se «déporter» dès la fin janvier, alors qu'il était auditionné par le Sénat pour que celui-ci le confirme à son poste. «J'examinerais la situation et j'essaierais de prendre la bonne décision en choisissant ou non de laisser l'affaire sous la juridiction du ministre de la Justice», avait-il expliqué.

Ensuite, ces attaques de Trump traduisent sa conception particulière de la séparation des pouvoirs. Comme le note le New York Magazine, si le ministre de la Justice, en tant que membre du cabinet, fait partie du pouvoir exécutif (comme son homologue en France, d'ailleurs), cela ne signifie évidemment pas que la justice ne peut agir de manière indépendante du pouvoir politique. Ces derniers mois, le président des États-Unis a attaqué à plusieurs reprises, notamment sur Twitter, des décisions de justice défavorables à son administration –des sentiments que pouvaient également éprouver ses prédécesseurs, mais qu'ils exprimaient rarement en public.

«Pourquoi je reste pour m'en prendre plein la gueule comme ceci?»

Enfin, cette interview présidentielle exprime aussi la psychologie des rapports de Trump avec ses subordonnés. Le président est connu pour humilier ses conseillers, comme son directeur de cabinet Reince Priebus ou son porte-parole Sean Spicer. Mi-juin, il avait aussi demandé, lors de la première réunion de son cabinet, à ses ministres de chanter ses louanges en public: «C'est merveilleux d'être ici», avait alors lâché Sessions. Selon le nouveau pure-player Axios, qui évoquait déjà il y a quelques jours les relations empoisonnées entre Trump et son ministre de la Justice, il fonctionne aussi avec en tête une idée précise, et une seule, du comportement de chacun à son égard: Jeff Sessions, ainsi, sera désormais pour toujours «le type qui a montré une faiblesse stupéfiante et causé des problèmes énormes en se récusant de manière inutile de l'enquête russe».

Le paradoxe étant que cette tension psychologique n'a pas forcément d'implications politiques précises, le même média notant qu'elle «n'a pas eu d'impact visible sur le programme de Sessions au ministère de la Justice, où il s'attaque à la masse à l'héritage d'Obama, notamment sur la politique d'incarcération, le droit de vote et les prisons privées». Une politique qui pourrait se poursuivre puisque la plupart des médias américains rapportent que Trump, malgré ses critiques, ne veut pas renvoyer Jeff Sessions: selon le Washington Post, ce dernier lui avait d'ailleurs expliqué en privé qu'il était prêt à s'en aller, mais Trump a refusé. Reste à savoir si Sessions ne reviendra pas à la charge, comme l'explique une source au sein de l'administration à Politico:

«À la place de Jeff, il vous faudrait vous demander: “Pourquoi je reste pour m'en prendre plein la gueule comme ceci?” Il faudra qu'il aie une conversation avec le président à ce sujet, même si je ne sais pas quand elle aura lieu.»

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (940 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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