Culture

Déjà culte, le pire nanar de l'histoire a désormais son propre film

Thomas Messias, mis à jour le 30.07.2017 à 20 h 02

Réalisé en 2003, «The Room» fait l'objet d'un film-hommage signé James Franco et produit par Seth Rogen. Si vous n'aviez jamais entendu parler de Tommy Wiseau et de son film, il se pourrait bien que ça change.

Image tirée de l'affiche teaser de The Disaster Movie de James Franco (2017)

Image tirée de l'affiche teaser de The Disaster Movie de James Franco (2017)

Remballez Plan 9 from outer space d’Ed Wood, T’Aime de Patrick Sebastien et peut-être même White Fire de Jean-Marie Pallardy: le pire film de l’histoire du cinéma serait en fait The Room, de l’Américain Tommy Wiseau. Comme bon nombre d’œuvres cultes, il a fallu quelques années à ce film sorti en 2003 pour faire réellement parler de lui, mais le voici désormais bien installé au sommet. The Room, c’est le genre de film dont la description est forcément moins drôle que le visionnage. Tout, absolument tout, y est foireux, ridicule, pathétique. Il faut réellement le voir pour le croire.

Après avoir été brièvement exploité en salles, The Room a donc fait son petit bonhomme de chemin. On s’est échangé des copies du film sous le manteau, faisant grimper sa cote nanardesque. Se projeter le film de Tommy Wiseau entre amis est devenu une activité récurrente. Puis des salles de cinéma se sont mises à organiser des projections spéciales pour célébrer en nombre le succès grandissant du film, à la manière de The Rocky Horror Picture Show… à la différence que ce dernier fédère parce qu’il est jouissif, pas parce qu’il est navrant.

Nanar sauce Franco

Si l’aura de The Room n’a cessé de grandir, le film n’est jusqu’ici célébré qu’aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne. Mais une poignée de spécialistes (comme les pros de chez Nanarland) n’allait pas laisser passer une telle perle. On peut néanmoins parier sur le fait que le chef d’œuvre de Tommy Wiseau ne va pas tarder à triompher sur toute la planète. Et pour cause: les sales gosses James Franco (à la réalisation) et Seth Rogen (simple producteur) viennent de commanditer l'adaptation cinématographique d'un livre justement co-écrit par Greg Sestero, l’un des acteurs principaux du film. Dans The Disaster Artist, Sestero surfe sur la hype grandissante de The Room pour en raconter les conditions de tournage, mais aussi pour réaliser le portrait de Wiseau, crédité comme acteur, réalisateur, scénariste, producteur et producteur exécutif du film.

Dans le teaser du film qui vient d’être mis en ligne, on voit Tommy Wiseau, incarné par James Franco, ne pas arriver à se souvenir d’une poignée de répliques pourtant anodines, puis, au bout de la 62ème prise, parvenir à aligner les mots dans le bon ordre d’une voix désespérément monocorde. Si la façon dont James Franco singe Wiseau peut sembler grossière à qui n’a pas vu The Room, elle est pourtant rigoureusement authentique. Voici le teaser en question:

 

 

Et voici la vraie scène du vrai film (vous pouvez aussi regarder l’intégralité de la vidéo, soit 8 minutes des meilleurs moments de The Room).


Soudain, on comprend mieux le texte de la pré-affiche de The Disaster Artist, qui ne sera d’ailleurs pas la première œuvre à revenir sur le phénomène The Room: une web série en forme de mockumentary, The Room actors: where are they now?, a pu être financée grâce à une opération de crowdfunding.

«Oh, hi!»

À ce stade, il est peut-être temps de donner le synopsis du film: Johnny (Tommy Wiseau) compte épouser Lisa (Juliette Danielle), dont il est éperdument amoureux. Mais celle-ci ne l’aime plus et se tape Mark (Greg Sestero), le meilleur ami de Johnny. Voilà. Pendant une heure et demie, Johnny criera son désespoir tandis que Lisa tentera de battre le record du nombre de  «Je ne l’aime plus» prononcés en un long-métrage. Un nombre relativement faible si on le compare à la quantité de «Oh, hi!» ou de «Oh, hey!» prononcés par l’ensemble des protagonistes dès qu’ils entrent dans le champ, comme dans la pire des pires des sitcoms AB Productions. Cette vidéo (forcément) humoristique compile notamment les répliques répétitives et les dialogues affligeants qui composent le film.

 

 

Même le titre de The Room suscite le questionnement: personne ne parvient à comprendre de quelle pièce parle le titre, d’autant plus qu’une bonne partie du film se déroule sur le toit d’un immeuble. Et parce qu’il est toujours bon de se compliquer l’existence, Wiseau a décidé de tourner ces scènes de rooftop en studio et d’utiliser des fonds verts retravaillés en post-production. Est-il vraiment nécessaire de préciser que le résultat ferait passer n’importe quel bulletin météo pour Avatar de James Cameron ?

Pas tout à fait trois francs six sous

Je sais ce que vous allez me dire: ce n’est pas joli joli de critiquer les cinéphiles qui font des films avec trois francs six sous et y mettent tout leur cœur. Sauf que The Room a coûté 6 millions de dollars. Où Tommy Wiseau les a-t-il trouvés? Mystère et boule de gomme. Si le film est fascinant, c’est aussi parce qu’il draine autour de lui tout un tas d’interrogations restant à ce jour sans réponse, qui font justement l’objet d’une bonne partie de l'intrigue de The Disaster Artist. Le récit de Greg Sestero a contribué à faire de Wiseau une véritable légende vivante, mettant en lumière sa mégalomanie, son absence totale de recul et sa façon pathétique et touchante à la fois de tirer bénéfice des retombées inattendues du film.

Depuis que The Room est devenu culte pour de mauvaises raisons, l’improbable touche-à-tout participe à des séances spéciales et à des conventions dans lesquelles il décrit son film comme une comédie noire à l’humour volontaire. Espérons que Seth Rogen et James Franco ne se contentent pas de la partie making-of et prennent le temps de développer avec tendresse et acuité la personnalité insaisissable de Tommy Wiseau, dont même l’âge et les origines posent question. Aujourd’hui encore, il prétend être quadragénaire et tenir son étrange accent d’une descendante européenne, entre la France, la Pologne et l’Allemagne.

 

 

Il faut vraiment voir The Room en entier au lieu de se contenter des vidéos best of, parce que c’est sur la longueur que le film devient réellement entêtant. De part en part, l’interprétation est hallucinante par son manque d’à propos: c’est comme si acteurs et actrices faisaient tout pour ne jamais évoluer dans le bon registre. D’abord juste agaçant (aucun champ-contrechamp n’est correctement réalisé, et les angles entre les plans sont improbables), le montage finit par provoquer une hilarité quasi permanente. Dans une vidéo nommée «How Tommy Wiseau blocks a scene», un youtubeur feint d’analyser la réalisation de l’une des scènes au premier degré, parodiant ainsi la «vraie» vidéo d’analyse filmique «How Alfred Hitchcock blocks a scene»:

 

 

Unsexy zap

Quant à la storyline principale et à ses sous-intrigues, elles méritent d’être observées dans leur intégralité. On l’a dit, The Room montre principalement Johnny qui souffre et Lisa qui dit qu’elle ne l’aime plus. Mais il faut ajouter à cela cinq scènes de sexe montées de façon à ce que chaque morceau musical utilisé puisse être diffusé dans son intégralité, comme dans les téléfilms érotiques diffusés sur M6 quand j’avais quatorze ans. Pour cela, Tommy Wiseau est évidemment prêt à tout, y compris à en utiliser plusieurs fois certains pans entiers en croisant les doigts pour que cela ne se remarque pas.

 

Ces scènes d’amour sont absolument prodigieuses. Wiseau passe l’une d’elles avec une rose entre les dents, faisant virevolter les pétales sur sa bien-aimée. Dans une autre, deux invités d’une soirée se déroulant chez le héros demandent soudain à tous leurs amis d’aller prendre l’air afin de pouvoir s’accoupler tranquillement sur le canapé du salon. Qui sont ces gens? Quel est leur rapport avec les personnages principaux? Aucune importance. Mais la palme du glauque est attribuée à cette scène où le beau-fils de Johnny (si on a bien compris) lui demande s’il peut le regarder forniquer avec Lisa (et se fera éconduire avec le sourire, mais tout de même).

Autre délice: les scènes inutiles ou hors de propos. Dans l’une d’entre elles, un dealer pointe son arme sur l’un des amis de Johnny. Instant grave. Par la suite, ce début de sous-intrigue ne sera plus jamais évoqué. De même pour la séquence dans laquelle la mère de Lisa lui apprend, au beau milieu d’une conversation, qu’elle est atteinte d’un cancer du sein. Non seulement la nouvelle ne crée guère d’émotion, mais en plus la maladie de la mère ne sera plus jamais à l’ordre du jour.

Le Kubrick du nanar

Si le fil narratif est à ce point impossible à suivre, c’est sans doute parce que Wiseau est un scénariste absolument nul, mais pas seulement. Le tournage de The Room a duré entre six et sept mois, l’artiste se montrant si intransigeant qu’il a régulièrement renvoyé de son plateau des acteurs et actrices dont les prestations ne lui semblaient pas convenir (on ose à peine imaginer le niveau d’interprétation des personnes évincées). D’où mille casse-tête au moment du montage, certains acteurs n’ayant jamais été remplacés et certaines scènes jamais retournées. Autant dire qu’à côté, le périple de Stanley Kubrick sur Eyes Wide Shut, c’est de la roupie de sansonnet.

Alors que The Disaster Artist sortira aux USA le 8 décembre prochain, Tommy Wiseau espère bien profiter de la hype qui ne manquera pas de l’entourer pour relancer sa carrière artistique avec panache. Dans une interview accordée au site de la BBC, il affirme que lui et Franco ont «une connexion en tant qu’acteurs», qu’ils vont «développer des projets ensemble» et que la prochaine étape pour lui se nomme donc Hollywood. Il espère sans doute connaître une suite de carrière plus reluisante que celle de boutiquier vendant sous-vêtements et montres en toc griffés Tommy Wiseau sur son site Internet.

Il n’est pas dit que ça ne fonctionne pas : à Hollywood, Paul Rudd et Kristen Bell font partie de ses fans inconditionnels et visionnent le film avec leurs bandes de potes depuis des années. Ils en ont même fait profiter tout le casting sur le tournage de Sans Sarah, rien ne va!, et notamment Jason Segel et Jonah Hill. De fil en aiguille, Seth Rogen a appris l’existence de The Room, et c’est ainsi que dix ans plus tard, ce drame méritant tous les Razzie Awards est en passe d’être remis sur le devant de la scène par des mecs qui ont tour à tour filmé la fin du monde, l’assassinat de Kim Jong-un et la révolte d’une saucisse qui parle. On n’est jamais à l’abri d’une surprise.

 

Thomas Messias
Thomas Messias (122 articles)
Prof de maths et critique ciné
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