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L'étrange intérêt des fétichistes des pieds pour les YouTubeuses

Vincent Manilève, mis à jour le 01.08.2017 à 9 h 45

Les créatrices de vidéos, qui se montrent souvent dans leur vie privée, ne sont pas épargnées par les fétichistes des pieds.

Image extraite d'une vidéo de la chaîne YouTube alors gérée par Skyyart et Chelxie (ici avec son frère).

Image extraite d'une vidéo de la chaîne YouTube alors gérée par Skyyart et Chelxie (ici avec son frère).

C'était le 16 mai 2016. Claire, du blog et de la chaîne «Le Monde selon Claire», met en ligne une vidéo pour évoquer un produit pour pied et propose en titre «C'est très bizarre... Mais j'ai des pieds de bébé!». «Dans cette vidéo, je testais un produit censé donner une peau de bébé aux pieds, explique-t-elle à Slate.fr par téléphone. Je me disais que ce support était plus intéressant qu’un post sur mon blog.» En introduction de cette vidéo, elle ose une petite blague: «Je pense, et je suis même certaine que, si vous regardez cette vidéo, c'est soit parce que le titre vous a interloqué, soit parce que vous êtes abonné à ma chaîne, soit parce que vous êtes fétichiste des pieds.»

Malgré ses doutes sur l'attrait de sa vidéo, Claire ignorait qu'elle deviendrait le deuxième plus gros succès de sa chaîne, totalisant aujourd'hui presque 50.000 vues. Elle ignorait également que c'était en grande partie grâce à des fétichistes des pieds, qui l'ont alors inondée de commentaires et de messages parfois inquiétants. «Je me souviens d’un mail que j’ai reçu, avec une photo d’un homme nu en train de regarder ma vidéo mise en pause sur un moment où on voit mes pieds.»

Claire n'est évidemment pas la seule à recevoir ce genre de message. La communauté des fétichistes des pieds est bien plus importante qu'on ne le croit, sur internet en général, et sur YouTube en particulier.

«Franchement, sans chaussettes c'était le top»

L'une des spécificités des vidéastes sur YouTube, c'est de se filmer dans l'intimité d'un foyer, souvent dans une chambre. Il n'est donc pas rare de tomber sur des vidéos de (très) jeunes femmes pieds nus ou en chaussettes. Chose qui arrive plus rarement avec des stars de cinéma, que l'on croise plutôt sur les tapis rouges. De plus, ces célébrités du web ont bien souvent une activité plus importante sur les réseaux sociaux, où elles postent des photos et des stories d'elles à la plage ou au bord de la piscine. Il s'agit-là d'un vivier d'images infini pour quiconque éprouve une passion pour les pieds.

En quelques clics, on peut tomber sur des vidéos «best-of», dédiées à EnjoyPhoenix, Léa Choue, et surtout Chelxie. Un jeune homme de 21 ans, qui tient la chaîne YouTube et le compte Twitter @Lefetichist, nous raconte avoir d'abord fait des compilations à propos de personnes comme EnjoyPhoenix «pour attirer les clics, vu que c'est une YouTubeuse très connue». «Je regarde plein de vidéos de sa chaîne YouTube et, dès que je vois des pieds, je télécharge la vidéo et quand j'ai assez de vidéos, je monte le tout.»

L'exemple le plus frappant nous vient de Chelxie, vidéaste de 27 ans, qui partage chaque semaine sa passion pour les jeux vidéo, sa chienne Moshie et les blagues avec ses camarades de jeux. Dès février 2015, les suggestions de recherche Google proposaient «pied» derrière son nom. Sur Instagram, quelques commentaires sur le sujet émergent progressivement dès qu'elle laisse entrapercevoir ses jambes. Mais le plus impressionnant, c'est le compte qui lui est spécialement dédié sur Twitter, @PiedsdeChelxie.

Contactée via Twitter, la personne qui gère ce compte s'est présentée à Slate.fr comme une femme de 26 ans et habitant Paris. «J'éprouve une admiration du pied féminin, ce n'est pas non plus un fantasme sexuel mais j'apprécie la vue de jolis pieds féminin, écrit-elle. Je me suis rendue compte que beaucoup de personnes suivaient Chelxie et rêvaient de voir ses pieds car à l'époque on n'avait aucune photo.» Elle a commencé à accumuler des images où le moindre bout de pied de Chelxie était visible et a lancé le compte dans la foulée. Ses abonnés lui ont rapidement permet d'agrandir sa «collection». «Depuis que mon compte a pris de l'ampleur, elle [Chelxie] fait des “dédicaces” à ce compte via les réseaux sociaux et comme je la suis je le vois rapidement. [...] Ma principale préoccupation est de ne pas faire ressentir une gêne ou une sensation de harcèlement à Chelxie. Elle prend ça à la rigolade car elle ne connaît pas grand chose au fétichisme. Mais j'essaye de garder des limites dans les propos.»

Chelxie, qui a déjà dû gérer des situations graves à propos de certains abonnés, semble accepter ce type de fantasmes en particulier. Par e-mail, elle nous a simplement fait comprendre qu'elle s'en fichait. En juillet 2016, elle en jouait dans une vidéo postée sur son ancien compte YouTube, qu'elle co-gérait avec son compagnon de l'époque.


En apercevant le compte Twitter dédié à Chelxie, une autre YouTubeuse gaming âgée de 17 ans, Julia Bayonetta (ou Julia Gameuse), a demandé début juillet à avoir le même genre de compte. Son public étant aussi largement masculin, la réponse n'a pas tardé et l'adolescente s'en est beaucoup amusée.


Se filmer en train de peler une banane avec les pieds

Julia Gameuse et Chelxie, qui prennent tout cela à la rigolade, sont tout de même des exceptions sur YouTube. La plupart des vidéastes ont souvent du mal à cacher leur gêne face aux fétichistes.

Avec sa chaîne pédagogique et sans tabou dédiée à l'amour et la sexualité, la vidéaste Léa Choue (et auteure d'un livre publié fin juin, Dear Me) est régulièrement confrontée aux fétichistes. 

«Le problème, ce n’est pas d’être fétichiste, nous a expliqué Léa Choue par téléphone. Le problème, c’est de demander à quelqu’un une partie de son corps qui t’excite. On me dit souvent que ce n’est pas la même chose que si on me demandait une photo de ma poitrine ou de mes fesses, mais c’est la même chose.» Les «soles» pédieuses, ou plantes des pieds, sont souvent les plus demandées. Depuis, elle fait encore plus attention à sa façon de se montrer sur internet. «Sur Snapchat, mes photos de pieds sont autant screenées [capture d'écran, NDLR] que mes photos où j’ai un décolleté. Maintenant, je fais attention à tout ce que je poste sur Instagram et Snapchat, que ce soit le décolleté ou les pieds. J’essaye de ne pas montrer mes pieds nus ou même en chaussettes.»

«Chacun est libre de mener sa vie comme il l’entend, mais mes abonnés ont entre 15 et 20 ans et cela peut poser problème, ajoute de son côté Claire, du Monde selon Claire. Par exemple, j’avais des abonnées qui avaient mis des commentaires pour dire qu’elles voulaient tester la crème, et des comptes d’autres anonymes leur répondaient pour leur demander d’envoyer leurs pieds en photo contre cent euros. Je trouvais ça complètement déplacé.» 

La blogueuse et vidéaste souligne ici un problème sous-jacent et dont on parle trop peu. Car si ces créatrices sont adultes et en mesure de lutter elles-mêmes contre les dérives, adolescentes ou très jeunes filles prennent un risque en se montrant sur YouTube. Dès fin 2013, le site Vocativ note qu'un certain nombre d'internautes fétichistes des pieds lance des défis à ces jeunes vidéastes. Une jeune fille, «sdioo3», avait alors accepté une requête d'un certain «Albert Einstein» qui lui demandait de montrer la plante de ses pieds pendant cinq minutes. Une autre adolescente a même accepté de peler une banane avec ses pieds. Ces méthodes illustrent un autre pan de l'exploitation de vidéos d'enfants par des personnes mal intentionnées sur YouTube, dont nous vous parlions il y a quelques mois. Néanmoins, en ce qui concerne la communauté des fétichistes de pieds, il est important de faire la distinction entre ce type de perversion et ce qu'est réellement le fétichisme.   

Le fétichisme des pieds n'est pas une perversion 

Sur internet, les recherches sur le fétichisme nous emmènent immédiatement vers des sites pornographiques. Cela correspond au cliché établi autour de ce sujet: fantasmer sur des pieds est forcément associé à la sexualité, la soumission et, par extension, à une forme de perversion.

 De nombreux sites ont pourtant expliqué ces dernières années que cette attirance, plus «normale» qu'on ne le pense, existe depuis l'Antiquité, que Freud l'avait étudiée et y avait trouvée une symbolique phallique, et que Tarantino en a fait un motif récurrent dans ses films. Sur son site, Pingoo, lui-même fétichiste, détaille également en 2012 qu'être fétichiste du pied, c'est d'abord «éprouver une émotion ou un trouble devant un pied nu.» Certains prennent cela même très au sérieux. WikiFeet est un site destiné aux fétichistes des pieds et dont le but est de classer les pieds de célébrités grâce à un système de vote très élaboré. On y retrouve de nombreuses YouTubeuses, notamment EnjoyPhoenix ou Andy raconte. Son créateur, l'Israélien Eli Ozer, a récemment affirmé dans une interview à Haaretz avoir plus de trois millions d'utilisateurs par mois. Lui aussi a tenu à défendre cette attirance qui en inquiète certain(e)s: «Les personnes fétichistes des pieds sont souvent perçues comme des tarés ou des pervers. Nous parlons d'hommes de tous âges et de toutes strates de la population, qui ont des jobs stables, des gens qui contribuent, qui sont productifs et dont il s'avère qu'ils aiment les pieds. Quand vous comprenez ça, ce n'est pas nécessairement inquiétant, et il est alors possible de regarder cela différemment.»  

Les différentes définitions du mot, proposée par le Larousse, résument bien la tension qui règne autour des sens à donner au fétichisme: il s'agit aussi bien d'une «déviation des pulsions sexuelles» qu'un «respect scrupuleux, une admiration sans réserve pour quelque chose pour quelqu'un».  

C'est ce qui rend si difficile la position des vidéastes sur YouTube: il s'agit de comprendre l'attirance des fétichistes pour leurs pieds, sans la juger, tout en posant faisant la pédagogie nécessaire pour éviter la sexualisation de leur corps. Un équilibre difficile à trouver quand on sait que ces jeunes femmes créent forcément un semblant de proximité avec les internautes. Léa Choue a réalisé une vidéo pour aborder le sujet, à la fois pour justifier son refus d'envoyer des photos à ceux qui la sollicitent, mais aussi pour déconstruire les stéréotypes qui les entourent. 


«J’ai fait cette vidéo pour dire que les gens fétichistes ne sont pas des personnes horribles, souligne-t-elle aujourd'hui. Ils sont nombreux et ont du mal à se l’avouer, ils ne se trouvent pas normaux et je voulais les rassurer.» Après la mise en ligne, de nombreuses personnes fétichistes l'ont remerciée pour son message et ont décidé de s'abonner à sa chaîne. Histoire de repartir du bon pied. 

Vincent Manilève
Vincent Manilève (353 articles)
Journaliste
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