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L'année de la Syrie

Nathalie Bontems, mis à jour le 28.12.2009 à 15 h 55

Mis au ban des nations en 2005, le pays de Bachar el Assad a fait son grand retour en 2009.

«Rattraper le temps perdu.» Christine Lagarde met dans le mille le 17 décembre lorsque, en visite à Damas et accompagnée d'une bonne trentaine d'industriels français, elle décrit ainsi la nouvelle impulsion donnée aux relations franco-syriennes. Tout est dit. Mieux, la ministre française de l'Economie résume parfaitement l'état d'esprit qui prévaut globalement vis-à-vis du régime des Assad. Il n'y a pas à dire, 2009 aura été une bonne année pour la Syrie.

Mise au ban des nations en 2005 suite à l'assassinat de l'ancien Premier ministre libanais Rafic Hariri pour lequel elle a été immédiatement pointée du doigt (à tort ou à raison, nul ne le sait encore), contrainte de retirer des troupes qui occupaient le pays du Cèdre depuis 30 bonnes années, humiliée, boycottée, la Syrie a attendu son heure et grand bien lui en a pris. Aujourd'hui, Bachar el Assad est de retour sur le devant de la scène. Les chiens ne font pas des chats: le père avait été surnommé le «Bismarck du Moyen-Orient»; le fils a montré qu'il savait lui aussi manœuvrer.

Il est vrai que la conjoncture mondiale s'y est prêtée: Obama a remplacé Bush, et Sarkozy Chirac. Qui aurait cru en 2005 que la France, emmenée par un Chirac ulcéré par l'assassinat de son ami Hariri et déjà artisan de la résolution onusienne 1559 (demandant le désarmement de toutes les parties au Liban et le retrait des troupes syriennes), serait celle qui lui offrirait une nouvelle virginité moins de quatre ans plus tard?

Merci la France

Le premier signal d'un net changement de ton fut donné lorsque le président syrien, chef de l'un des Etats voyous les plus décriés du monde, fut invité à assister aux festivités du 14 juillet 2008 à Paris. Le projet d'Union pour la Méditerranée du président français valait bien une place pour admirer le défilé.

Il y a bien sûr une affaire de gros sous derrière ces réconciliations. Il y en avait d'ailleurs aussi  derrière la dispute: Chirac avait beau avoir été le seul chef d'Etat à assister aux obsèques de Hafez el Assad en 2000 et avoir courtisé son fils assidûment par la suite, Bachar avait quand même brutalement retiré à Total l'exploitation de gisements gaziers au profit d'un consortium américain en 2003. Qu'on se rassure, l'affaire a été réglée avec empressement dès  2008.

Rien de surprenant donc à ce qu'aujourd'hui, Lagarde puisse affirmer que «Nous avons tenté d'évacuer les contentieux, les obstacles et les difficultés liés à un passé dont nous souhaitons tourner la page», et signer dans la foulée un protocole d'accord sur un projet de métro à Damas, entre autres.

Pragmatisme

L'heure est ainsi au pragmatisme politique, comme l'indique très clairement le dernier rapport du International Crisis Group selon lequel il est désormais nécessaire de composer avec la Syrie et même de la rassurer, en dépit de son ambivalence politique: «La Syrie pourrait changer sa politique, mais seulement si elle est rassurée quant à ce que cela lui coûterait - tant en termes de stabilité intérieure que de stature régionale [...] En dépit d'un environnement turbulent et souvent hostile, le régime a prouvé sa résilience et a acquis un rôle régional disproportionné par rapport à sa taille et ses ressources réelles.»

La politique isolationniste de l'équipe Bush a montré son inefficacité: la Syrie a non seulement maintenu ses liens avec l'Iran mais les a renforcés; au-delà du soutien politique bien connu, la coopération industrielle entre les deux pays a déjà atteint 1,3 milliard de dollars et devrait grimper à 3 milliards dans un futur proche. Dans le même temps, Bachar et son équipe réussissent un périlleux numéro d'équilibrisme, non seulement en réaffirmant le caractère séculaire du régime, mais en soutenant les insurgés sunnites ET chiites en Irak, encore une fois au grand dam des Etats-Unis.

Damas souffle encore le chaud et le froid en énonçant sa volonté de négocier avec Israël sur la question du Golan par le biais d'une médiation turque, tout en adoptant une rhétorique de plus en plus guerrière, calquée sur celle de ses alliés iraniens et du Hezbollah, et en hébergeant sur son sol les groupuscules palestiniens les plus radicaux (Hamas et FPLP-CG). Le tout en s'assurant qu'aucun coup de canon n'est tiré de sa frontière (le Golan est la partie la plus calme de la frontière israélienne) et en professant sa volonté de faire la paix.

Pas étonnant que dans ces conditions, les diplomaties occidentales s'y cassent les dents et s'accrochent à l'espoir - soigneusement entretenu par Damas - que la Syrie puisse basculer dans leur camp. Dans l'impossibilité de convaincre l'Iran de calmer le jeu au Moyen-Orient, il faut donc se résoudre à prendre le chemin de Damas, qui ne s'est d'ailleurs jamais complu ouvertement dans un anti-occidentalisme primaire. La Syrie l'avait affirmé en 2005, elle peut garantir le calme au Liban en serrant la vis au Hezbollah (qui dépend d'elle pour ses livraisons d'armes), modérer les Palestiniens et, veut-elle faire croire, apaiser l'Iran. Le bâton n'ayant rien donné, l'heure est donc à la carotte.

Ce n'est pas pour rien qu'Obama a, très tôt après son investiture, annoncé qu'il enverrait un nouvel ambassadeur à Damas pour tenir un poste laissé vacant depuis 2005. Au même moment, l'Arabie Saoudite, qui menait tambour battant la politique anti-syrienne dans la région et en particulier au Liban, entamait une réconciliation «historique» avec l'ennemi d'hier et pesait de tout son poids sur ses alliés libanais pour qu'un gouvernement soit rapidement formé au Liban, quelles que soient les concessions.

Tout le monde s'y est donc collé, y compris ceux qui, au Liban, s'en prenaient avec le plus de virulence à l'ancien tuteur syrien. Ne disposant plus d'aucun soutien, ni Américain, ni Européen, ni même Arabe, les Libanais ne peuvent ni ne veulent tenir tête à la Syrie tout seuls.

Le hasard fait bien les choses.

Le frère de Bachar el Assad venant de décéder, les cohortes de politiciens libanais ont donc le parfait prétexte pour se rendre à Damas sans perdre la face. Les uns après les autres ont été présenter leurs condoléances au président syrien, tout en allant rabibocher des relations très endommagées par 4 ans de guerre des mots particulièrement violente.

Le président de la République Michel Sleiman, revenant des Etats-Unis où il a rencontré  Obama, a lui aussi fait une escale en Syrie au cours de laquelle il a expliqué à Bachar el Assad la teneur de ses entretiens avec le président américain. Comme au bon vieux temps.

Même le nouveau Premier ministre libanais Saad Hariri a courbé l'échine, quoi que cela lui en ait coûté. Et cela a dû lui coûter cher. Hier en première ligne pour défendre l'indépendance du Liban, accusant la Syrie de l'assassinat de son père, traité d'« esclave » par Bachar en 2005, Saad Hariri est passé à Damas samedi dernier, dès son retour du sommet de Copenhague. Qu'importe qu'il n'ait reçu aucune invitation officielle ; qu'importe que la Syrie ait quelques jours plus tôt lancé toute une série de commissions rogatoires à l'encontre de dizaines de personnalités libanaises; qu'importe que la Syrie et ses alliés au Liban aient tout fait pour ralentir les travaux d'un Tribunal international chargé de retrouver les assassins de son père, et dont l'avenir est tombé dans de véritables limbes; qu'importe que la veille, le régime ait demandé à l'ambassadeur libanais à Damas d'informer son gouvernement que la Syrie demandait la suppression pure et simple de la résolution 1559... Hariri est allé à se faire adouber parce que sa survie politique en dépendait. Tout en sachant pertinemment qu'il a ainsi mis la dernière touche au retour en grâce de son ancien ennemi et offert un très attendu cadeau de Noël à Bachar el Assad.

Nathalie Bontems

Lire également: Au Liban, la Syrie, encore la Syrie, toujours la Syrie et Affaibli, Obama est plus conciliant avec Israël.

Image de une: manifestant pro-syrien au Liban avec Bachar el-Assad tatoué sur le bras Reuters/Damir Sagolj

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