Culture

Jim DeRogatis, le journaliste qui a enquêté sur R. Kelly pendant des années

Josh Levin, traduit par Pierre Marti, mis à jour le 19.07.2017 à 10 h 02

Le journaliste Jim DeRogatis s’exprime sur ses seize années d’enquêtes sur les crimes sexuels présumés du chanteur et explique pourquoi les choses pourraient finir différemment cette fois-ci.

R. Kelly lors d'un match de basket, le 17 novembre 2015 | AL BELLO / AFP

R. Kelly lors d'un match de basket, le 17 novembre 2015 | AL BELLO / AFP

Le 21 décembre 2001, Jim DeRogatis et Abdon M. Pallasch écrivaient dans le Chicago Sun-Times que «R. Kelly a utilisé sa situation de succès et d’influence en tant que superstar de la pop pour rencontrer des jeunes filles, dont certaines âgées de 15 ans, et avoir des relations sexuelles avec elles, selon des dossiers judiciaires et des entretiens». Deux ans plus tard, DeRogatis reçut par courrier une cassette vidéo montrant un homme ressemblant à R. Kelly se livrant à un acte sexuel avec une jeune fille qui semblait plus jeune que la limite légale. Cette cassette se trouva en 2008 au cœur d’un procès criminel à l’issue duquel le chanteur fut finalement reconnu non-coupable de production de pornographie infantile. R. Kelly fut acquitté à cette occasion, sans que le juge n’ait autorisé les jurés à entendre de preuves audio –dont la plupart avaient été récupérées par DeRogatis– attestant que R. Kelly avait régulièrement eu des relations sexuelles avec des jeunes filles plus jeunes que la limite légale, qu’il avait payé des sommes compensatoires à plusieurs de ces jeunes filles, et qu’il avait épousé la star du R&B Aaliyah alors qu’elle n’avait que 15 ans.

Lundi dernier, près de 17 ans après avoir, pour la première fois, écrit sur les crimes sexuels présumés de R. Kelly, DeRogatis a publié sur BuzzFeed un article faisant état d’allégations affirmant que l’auteur de Trapped in the Closet avait attiré de multiples jeunes femmes dans des relations sexuelles placées sous son emprise et abusives. L’article se concentre principalement sur deux jeunes musiciennes (que DeRogatis ne nomme pas afin de protéger leur droit à l’anonymat) de Floride et de Géorgie, deux jeunes femmes ayant coupé tout lien avec leurs parents. Trois femmes, dont il ne donne pas le nom, «anciennes membres du cercle des proches de Kelly», ont affirmé à DeRogatis que «six femmes vivent dans des propriétés louées par Kelly dans des banlieues de Chicago et d’Atlanta, et qu’il contrôle tous les aspects de leurs vies, leur dictant la façon dont elles doivent manger, s’habiller, se baigner, dormir, et avoir des relations sexuelles, qu’il filme».

Les relations sexuelles décrites dans l’article de BuzzFeed concernent des femmes dont l’âge est supérieur à la limite légale. L’article fait aussi remarquer que des policiers de différentes juridictions ont enquêté sur ces relations, et n’ont pas engagé de poursuites. Dans une déclaration fournie à BuzzFeed, l’avocate de Kelly Linda Mensch écrivait:

«On peut se demander pourquoi certains persistent à diffamer un grand artiste qui aime ses fans, travaille sept jours sur sept et s’occupe bien des gens qui font partie de sa vie. Il travaille dur pour être la meilleure personne et le meilleur artiste possible. Il est intéressant de voir que des histoires de toutes sortes, démystifiées il y a des années, arrivent à un moment où son but est d’arrêter la violence, de faire taire les armes et s’engager pour la paix et l’amour. Je suppose que c’est le prix de la gloire. Comme nous tous, M. Kelly a droit à une vie privée. Je vous prie de respecter cela.»

Dans une déclaration supplémentaire fournie à USA Today, Mensch déclarait:

«M. Robert Kelly est inquiet et perturbé par les récentes prétendues révélations sur lui. M. Kelly nie sans équivoque ces allégations et agira rapidement et fermement pour poursuivre ses accusateurs et laver son nom.»

Pendant notre conversation, qui a été éditée pour plus de clarté, j’ai interrogé DeRogatis sur son travail d’enquête, les preuves contre R. Kelly qu'il a rassemblées, et sur les répercussions auquel l’artiste pourrait faire face à cause de son comportement présumé.

Josh Levin: Si vous êtes d'accord pour en parler, j’aimerais savoir comment vous avez été mis au courant de cette histoire.

Jim DeRogatis: J’ai reçu en novembre un coup de téléphone des parents de la jeune fille de Géorgie, qui faisaient tout à l’époque pour ramener leur fille chez eux depuis sa disparition. Ils savaient que j’enquêtais sur cette question depuis 2000, et ils étaient allés voir la police, la police du campus et la police locale de Duluth, en Géorgie, la banlieue où Kelly loue cette maison. Ils avaient vu des avocats et n’avaient pas reçu d’aide, donc ils s’étaient tournés vers les médias comme dernier recours. Même chose pour les parents de la jeune fille de Floride.

La situation est extrêmement différente de celle de 2000. Comment est-ce que vous caractériseriez les réactions à votre nouvel article par rapport à ce qui avait été suscité par votre premier article sur les crimes sexuels supposés de R. Kelly?

Il y a avait eu un intérêt très fort lorsque nous avions publié l’article sur la cassette vidéo, ce pour quoi il avait été inculpé. Le fait qu’il ait fallu tant de temps (plus de six ans) pour qu’il soit inculpé est intéressant. Beaucoup de gens avaient cessé de s’y intéresser, mais le procès avait ensuite été très médiatisé. Je pense que la grande question que tous les journalistes dans notre domaine et que l’industrie musicale devraient se poser, c’est «pourquoi légitimons-nous cet artiste depuis si longtemps»? Le 23 décembre de l’an dernier, il était dans le «Tonight Show» de Jimmy Fallon en train de chanter des chants de Noël. Alors que tout cela a lieu au vu et au su de tous depuis 20 ans. Et pourtant cela n'a jamais eu de répercussions sur la carrière de R. Kelly.

Dans quelle mesure cela tient-il au fait que, contrairement au cas Bill Cosby, peu de personnes ont ajouté leur nom à l’accusation?

Je crois que le facteur le plus important a été expliqué par le chercheur afro-américain Mark Anthony Neal: les victimes sont toutes des femmes afro-américaines, et je pense que s’il y avait eu des jeunes filles blanches les choses auraient été différentes.

Quels sont les fils conducteurs de ce que vous avez raconté dans votre article pour Buzzfeed, par rapport aux histoires que vous connaissiez auparavant?

J’ai entendu, de nombreuses fois, de personnes issues de la garde rapprochée de R. Kelly que les femmes avec qui il est doivent se retourner et se tenir debout face à un mur dès que l’un de ses amis masculins est dans la pièce. C’est quelque chose que l’on avait entendu de son ex-femme Andrea Lee avant leur divorce. L’enregistrement des actes sexuels, parfois à la connaissance des filles, ou parfois sans, ce sont des choses qui sont rapportées depuis 20 ans.

Quant aux promesses faites à ces femmes…

Comme Aaliyah, n’est-ce pas? Les deux jeunes femmes de Florida et de Géorgie qui sont au centre de ces accusations, sont toutes les deux de jeunes chanteuses incroyablement talentueuses. J’ai entendu leur musique. Elles et leurs parents ont été séduits, ou trompés, ou ont voulu être optimistes, pour croire que R. Kelly pourrait leur offrir une carrière dans l’industrie musicale. C’est l’histoire d’Aaliyah, et elle a été racontée dès 2000 quand nous avons rapporté cela dans le Chicago-Sun Times. Et comment avait-il appelé l’album qu’il avait écrit et produit pour elle? Le titre était de lui: Age Ain’t Nothing but a Number. (L'âge n'est rien d'autre qu'un nombre)

Dans l’article, il y a un enregistrement audio où il ne montre presque aucun intérêt pour la carrière de la jeune femme…

Oui, c’est difficile d’écouter tout cela en entier. Très très difficile.

Comment est-ce que vous caractériseriez-cela?

Je n’ai pas beaucoup plus d'éléments à ce stade que ce qui est dans l’article, mais c’est très explicite sexuellement et perturbant. Pas aussi perturbant que la cassette vidéo présentée lors de son procès, mais il est très important de se souvenir que, s’il a été acquitté par un juré, le procès n’a pas pris en compte les autres preuves: le mariage illégal, les plaintes au civil de jeunes femmes ayant dit qu’il avait abusé de sa situation de célébrité et d’influence pour les manipuler de façon à avoir des relations sexuelles illégales avec lui. Le procès qui est mentionné dans l’article aujourd’hui tourne autour d’une fille qui s’est tranchée les veines après la fin de sa relation avec R. Kelly. Il y a plus d’une dizaine d’accords avec compensation financière avant qu’un procès soit formellement intenté. Susan Loggans, l’avocate de l’attaque, allait simplement voir Kelly en disant «voici les accusations de ma cliente» et il payait. C’est un comportement qui a été systématique pendant un quart de siècle, au vu et au su de l’industrie musicale et du journalisme culturel.

Combien de temps avez-vous travaillé sur cette enquête?

Neuf mois. J’ai eu cette piste en novembre.

Comment avez-vous mené l'enquête? Est-ce que vous avez consacré la majorité de votre temps à essayer de faire parler les gens?

La plupart de cette période a été consacrée à trouver un média prêt à publier l’article, parce que Hulk Hogan et Gawker sont passés par là. Donc je travaille avec BuzzFeed depuis mercredi après-midi dernier, ça a été des journées de plus de douze heures de travail, jusqu’à la publication ce lundi matin.

Comment avez-vous pris en considération le fait que ces femmes ont l’âge légal pour avoir des relations sexuelles avec un adulte et qu’elles choisissent de faire ce qu’elles veulent?

Je suis critique de rock depuis que j’ai 17 ans. Je vais en avoir 53. Je comprends le fonctionnement de la culture des groupies dans le R&B et dans le rock, et je suis clairement pour le sexe, la drogue et le rock n’roll. Mais là, il ne s’agit pas de ça. Je pense qu’il y a quelque chose de tout à fait différent. Et même si ces femmes sont assez âgées et en mesure de faire ce qu’elles veulent, leurs parents disent qu’il y a quelque chose de tout à fait différent. Les deux femmes qui ont fait partie de cela pendant plus d’un an et ont été assez courageuses pour parler publiquement, disent toutes les deux qu’il s’agit de quelque chose de très différent, même pour chose un ancien assistant. Je n’ai pas besoin de caractériser cela. Je ne fais que rapporter ce qui est dit. Je crois qu’il ne s’agit pas d’amusement et de jeux. Ceux qui étaient à son procès pour pornographie infantile savent cela, cette vidéo était horriblement différente de la sextape de Kim Kardashian.

Quand j’ai écrit sur R. Kelly au moment des révélations sur Bill Cosby, j’ai dit que ces accusations ne semblaient pas avoir eu un quelconque impact sur la carrière de R. Kelly. C’est vrai? Est-ce qu’il a dû faire face à des répercussions en termes de popularité ou de ventes?

Je ne crois pas. Je crois qu’auprès de certaines personnes cela l’a même rendu plus populaire. C’est en partie en raison d’une fascination malsaine que le Pitchfork Music Festival l’a fait venir en tant que tête d’affiche en 2013, et, l’année dernière, il était au «Tonight show» deux soirs avant Noël. Y-a-t-il plus mainstream que cela? La seule chose qui a eu un impact sur sa carrière, c’est le fait que personne ne vend plus de CDs.  

La chose que je trouve vraiment curieuse, c’est la façon dont d’autres artistes, dans un contexte où Kesha reçoit beaucoup de soutien…

Pourquoi est-ce que Lady Gaga, qui défend la prise en main de leur sexualité par les femmes et les droits des homosexuels, a-t-elle enregistré avec lui en 2013 un single à succès et filmé une vidéo qu’elle a ensuite supprimée après que des gens ont recommencé à écrire sur R. Kelly? Elle est apparue dans «Saturday Night Live» et (aux «American Music Awards»), a fait semblant de lui faire une fellation sur le bureau ovale dans une sorte de sketch parodique sur Monica Lewinsky et Bill Clinton? Qu’est-ce qu’elle pouvait bien penser? Les faits sont là, les articles de presse sont là, et les gens devraient en avoir conscience. Et les parents aussi auraient dû le savoir, mais ils disent: «Il a été acquitté, nous ne voulions pas croire qu’un homme dont nous admirions la musique pouvait avoir commis les pires choses.» Les fans de Michael Jackson disaient toujours la même chose.

Les femmes au sujet desquelles vous avez écrit et qui ont choisi de sortir de l’anonymat, Cheryl Mack, Kitti Jones et Asante McGee, est-ce qu’elles ont parlé de la façon dont elles ont réussi à se sortir de cette situation?

Je crois qu’il est très important de comprendre que Kitti et Asante étaient des femmes plus mûres, d’un peu plus de trente ans, et elles sont parties. C’est très différent de la situation de la fille de Géorgie qui a 21 ans et de celle de Floride qui en a 18. C’est ce que notent les parents, ainsi qu’Asante, qui a été prise là-dedans.

La publication de cette enquête a-t-elle renouvelé l’intérêt de la police pour R. Kelly?

Les parents en Géorgie ont discuté pendant quatre heures avec un agent du FBI. Le FBI ne confirme ou n’infirme jamais qu’il effectue une enquête. Mais la police en Géorgie, en Floride et à Chicago, n’ont pas été en mesure d’aider, pas plus que les avocats contactés par les parents. En revanche, ils ont pu parler au FBI.

Qu’espérez-vous qu’il arrivera grâce à cela?

En tant que journaliste, je dois dire que je n’ai pas à espérer quelque chose. Mais je voudrais me faire l’écho de ce que les parents et de ce que les femmes qui ont témoigné espèrent, c’est-à-dire que les filles puissent se sortir de cette situation.

Josh Levin
Josh Levin (21 articles)
Rédacteur en chef de Slate.com
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