Economie

Emmanuel Macron avait promis la radicalité: la voilà

Eric Le Boucher, mis à jour le 18.07.2017 à 14 h 21

Macron baissera les impôts en 2018. Mais après?  

Emmanuel Macron à l'Élysée, le 16 juillet 2017 | STEPHANE MAHE / AFP

Emmanuel Macron à l'Élysée, le 16 juillet 2017 | STEPHANE MAHE / AFP

On connaissait le but d’Emmanuel Macron: transformer la France. Manquait la méthode. Les premières semaines du gouvernement Philippe la livrent: tirer des bords. Comme sur un voilier avec vent contraire, le gouvernement a choisi de tirer des bords. Il part, donne ses réformes, puis jugeant la mer, les courants, les distances, il vire et corrige.

On a vu un premier exemple avec la loi travail en préparation. Dans un premier temps, beaucoup devait être décentralisé au niveau de l’entreprise. Tel était le programme. Mais sitôt au gouvernail, le capitaine est venu à une version différente: beaucoup sera conservé au niveau de la branche. C’est beaucoup moins libéral, c’est plus «rhénan» et c’est surtout frappé au coin du réalisme: le maintien de la branche rassure autant les syndicats salariés que les petits patrons.

Puis est venu le budget. Emmanuel Macron n’avait pas de programme très détaillé et chiffré, il n’en voulait pas. Les promesses se fracassent toujours contre la réalité, disait-il. Le candidat Macron n’avait donné qu’un cap général. Le «programme» en tant que tel, la liste des mesures, n’a été défini que très tard, sous la pression des adversaires qui dénonçait «le vide» d’En Marche!. Le texte a été publié en mars, trente pages seulement, il était riche d’idées mais pas de précisions.

Les précisions seraient données une fois l’élection gagnée, une fois la majorité constituée, une fois surtout l’appareil étatique disponible pour faire les calculs de coûts. En outre, Emmanuel Macron entendait bien les cris de la droite sur les dérives budgétaires auxquelles se livraient pour 2017 Hollande et le ministre Sapin. Le dégel du point d’indice des fonctionnaires, la recapitalisation d’Areva, etc. Mais il ne voulait pas accabler son ancien patron, il ne voulait pas non plus dévaluer la rigueur qu’il était quand même parvenu à insuffler comme conseiller de l’Elysée, bref il fermait les yeux sur la réalité de l’état des finances publiques.

Le verdict de la Cour des comptes

La Cour des comptes a livré le verdict le 29 juin: une dérive qui impose des coupes de près de 5 milliards d’euros dès cette année pour respecter le 3% de déficit et une année 2018 très difficile. Le vent est de face, que faire? La question stratégique est simple: tenir les promesses ou tenir le déficit? Réponse le déficit. Dans un premier temps, cap à l’est, dit le président, vers l’Europe, il faut que la France soit, enfin, un partenaire fiable. D’où des coupes pour 2017: dans les crédits des armées et, partout, dans les dépenses d’investissement. Ce genre de régularisation budgétaire est très courant, tous les gouvernements font voter des lois de finances trop optimistes. Tous sont donc condamnés, juillet arrivé, à différer des crédits. C’est ce qui s’est passé: le ministre des comptes, Gérald Darmanin, fait comme ses prédécesseurs: il coupe bêtement, là où il peut. Trop tard dans l’année pour redéfinir un budget. Emmanuel Macron a levé le menton pour remettre le plaintif chef d’état-major au silence, c’est démocratiquement logique, cela n’ôte rien au caractère imbécile de la décision de coupe. Le président n’innove, ici, en rien. Accordons-lui qu’il n’a pas eu le temps d’être plus intelligent.

Mais ensuite? Pour 2018? La mauvaise situation des comptes le pousse à différer les baisses d’impôts et de taxes. L’Europe d’abord, tranche Emmanuel Macron. Mais la réaction dans l’opinion est négative. La mer grossit à mauvaise. Repousser les baisses d’impôts, c’est les abandonner, souffle Eole. Et comme des ministres évoquent des taxes (carbone ou autoroutières) le sentiment est venu d’un Macron «taxeur comme les autres». Du coup, virement de bord net du capitaine. Il rétablit les baisses d’impôt sur le capital, il modifie la base de l’ISF, il engage la suppression de la taxe d’habitation et envisage même de la généraliser durant son quinquennat (alors que 20% les plus riches devaient continuer de la payer): total onze milliards de baisse d’impôts dès 2018. L’Europe? Elle continue à être privilégiée mais les contribuables et les milieux d’affaires voient rétablies les mesures prévues pour eux. La confiance externe, européenne, ne suffit pas, il faut aussi choyer la confiance intérieure.

Tous les efforts à faire

Tirer des bords, c’est la méthode. Il faudra ne pas s’en offusquer: Macron peut changer d’avis. Si en cours de négociation, une mesure bute sur trop d’hostilités, le capitaine ne va pas s’obstiner à vouloir remonter le vent contraire, il va louvoyer. Il faudra se forcer à mesurer sans impatience le voyage. Il faudra attendre de voir si, au bout du compte, si après les virements de bords, la destination est atteinte ou pas. Il faut en conséquence prendre avec beaucoup de pincettes le premier document budgétaire transmis aux assemblées pour définir le cap général sur cinq ans. C’est une nouveauté: Emmanuel Macron voulait rompre avec l’annuité du budget pour ouvrir l’horizon à l’ensemble de son quinquennat. Edouard Philippe a transmis un texte.

Ce texte sera, à mon avis, sera beaucoup corrigé. On y lit une priorité numéro 1:

«Afin d’assurer la soutenabilité des finances publiques et de disposer des capacités de réaction pour absorber les effets d’une prochaine crise, les années à venir doivent être mises à profit pour diminuer le déficit et ramener le ratio de dette sur un sentier décroissant.» 

La dette serait abaissée de 97% du PIB fin 2017 à 92% en 2022. Le déficit tomberait de 3% cette année à 0,5% en fin de quinquennat. Cette ligne imposera des efforts au secteur public «en particulier pendant les trois premières années où la dépense publique ne devrait quasiment pas progresser en volume». La dépense publique sera ramenée de 54,7% du PIB à 51,3%. C’est un réel «effort», Edouard Philippe a du travail.

Mais tous ces efforts d’économies seront consacrés au déficit et à la dette. Les prélèvements obligatoires (les impôts et les taxes) ne baisseront que d’un point sur le quinquennat de 44,6% du PIB à 43,5%. La France restera un pays très lourdement chargé. En somme, le bord tiré il y a deux semaines vers une report des baisses d’impôts puis la correction élyséenne, se retrouve sur la durée des cinq ans. La priorité du gouvernement ne semble pas la baisse d’impôts. Ce qu’Emmanuel Macron a corrigé il y a dix jours en rétablissant pour 2018, l’ISF et la taxe d’habitation se répétera à mon avis dans les années qui viennent. Entre la baisse du déficit et la baisse des prélèvements obligatoires, le curseur sera replacé. Ce sera compliqué avec nos partenaires européens. Le mieux serait de faire encore plus d’«efforts» pour abaisser la dépense. Emmanuel Macron avait promis de la radicalité: la voilà.

Eric Le Boucher
Eric Le Boucher (541 articles)
Cofondateur de Slate.fr
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