Monde

Podemos et les socialistes espagnols, alliance tactique ou première pierre d’une refondation européenne?

Gaël Brustier, mis à jour le 19.07.2017 à 8 h 08

Le PSOE a fait le choix d’une alliance avec Podemos, malgré ou contre ses chefs historiques. Podemos choisit de s’inscrire dans une logique d’accès potentiellement rapide aux responsabilités gouvernementales. Si le gouvernement Rajoy est en ligne de mire, c’est le projet européen qui sera immanquablement questionné.

Íñigo Errejón lors du congrès de son parti à Madrid, le 11 février 2017. PIERRE-PHILIPPE MARCOU / AFP.

Íñigo Errejón lors du congrès de son parti à Madrid, le 11 février 2017. PIERRE-PHILIPPE MARCOU / AFP.

L'un existe depuis moins de quatre ans, l'autre a été un des partis historiques de la transition démocratique espagnole dans les années 1970-1980. Le mouvement de gauche radicale Podemos et le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) viennent de faire chacun un pas en direction de l’autre en convenant de la création d’une instance de débat entre les deux formations.

Le 16 juillet, Íñigo Errejón, un des cofondateurs de Podemos, de longue date réputé comme davantage favorable à un accord avec les socialistes, revenait dans El Pais sur l’occasion manquée par le PSOE lorsqu’il abandonna l’idée d’une alliance avec Podemos après les élections législatives de décembre 2015, et provoqua un retour immédiat aux urnes qui bénéficia surtout au Parti populaire (droite) de Mariano Rajoy. Il semble que le PSOE soit désormais disposé à rattraper le temps perdu.

Voici quelques semaines, le député madrilène Pedro Sanchez a été largement désigné à la tête des socialistes espagnols, entrés en crise depuis plusieurs mois après la fronde de l’appareil du parti contre son chef. Investi par plus de 50% des militants malgré la présence face à lui de deux adversaires, Sanchez a donc le poids politique pour trancher un débat vif parmi les siens.

D’un coté, les partisans d’une alliance avec la gauche radicale de l’alliance Unidos-Podemos (c’est-à-dire Podemos, Izquierda Unida –elle-même rassemblant divers groupes autours du Parti communiste espagnol– et le petit parti écologiste EQUO). De l’autres, les tenants, sinon d’une alliance avec le Parti populaire et le mouvement libéral Ciudanados, du moins d’un appui tacite au gouvernement Rajoy, qui ne dispose que d'une majorité relative (137 sièges sur 350).

Alternative de gouvernement

Tenant de l’alliance à gauche, Sanchez s’est confronté aux chefs historiques du socialisme de l’Espagne démocratique. Premier ministre de 1982 à 1996, Felipe Gonzalez, figure historique du parti et infatigable ouvrier de la transition démocratique, a toujours considéré qu’il était inacceptable de conclure un accord avec Podemos. Le mouvement de Pablo Iglesias (né en 1978, soit l’année de la fondation du régime politique actuel) a critiqué les imperfections de la transition, les malfaçons du régime et le pacte entre PP et PSOE, venu rompre le savant équilibre démocratique incluant les petits partis autonomistes (Basques, Galiciens, Catalans...) qui avaient permis le maintien des socialistes au pouvoir de 2004 à 2011. Alfonso Guerra, autre figure emblématique du PSOE et de la transition, est lui aussi intervenu durement contre Podemos à diverses reprises.

Mais à Podemos comme au PSOE, chacun a mesuré qu’un trop long maintien dans l’opposition –six ans déjà en décembre– pouvait lasser les Espagnols. De part et d’autre, conscience a été prise que s’enferrer dans l’impuissance face à Rajoy était porteur de péril pour les deux partis. La démobilisation de leur électorat est un péril aussi redouté que déjà présent.

Aussi, ce sont des sujets très concrets qui intéressent chaque Espagnol, en lien avec un quotidien rendu beaucoup plus difficile par la crise et les politiques d’austérité menées depuis, qui vont occuper un groupe de travail où se rencontreront députés des deux groupes parlementaires. Retraites, salaire minimum, retour des négociations collectives feront partie des sujets abordés dans cette enceinte. L’idée est bien sûr de tracer les contours d’une alternative de gouvernement à la droite. L’avenir de la Catalogne, région en proie à une flambée sécessionniste, figure aussi parmi les thèmes à aborder.

Course contre la montre

Podemos et le PSOE engagent donc une course contre la montre. Conséquences matérielles de la crise et de l’austérité et affaissement des identités politiques collectives définissent le contexte idéologique, politique et social de l’Espagne, contexte qui rend évidemment la tâche de l’opposition de gauche ardue: convaincre une majorité d’électeurs, en cas d’élections législatives, que l’alternative est possible; gouverner pour améliorer l’ordinaire des Espagnols et y parvenir; définir une vision mobilisatrice de l’avenir de l’Espagne.

Pour Errejón, le PP a utilisé la crise pour confisquer des droits aux Espagnols. Le programme du changement comporte évidemment des mesures d’urgence sur le plan social mais, pour susciter l’adhésion de la population, c’est le «patriotisme» qu’il faut arracher à la droite pour définir une vision positive de l’Espagne, dont chacun puisse tirer fierté. Renforcé dans sa conviction par l’absence de manifestation xénophobe depuis le début de la crise, Errejón voit là matière à s'appuyer sur un patriotisme d'ouverture, investi par les aspirations progressistes. Le choix tactique du front unique n’éloignerait pas de l’objectif stratégique de Podemos qui ne se limite pas, comme l’ont maintes fois souligné ses fondateurs, à rendre la gauche plus «à gauche» mais à engager le combat sur le terrain de l’hégémonie. L’exercice du pouvoir ne serait qu’une étape de ce projet politique.

Plusieurs fois, le leader historique de Podemos, Pablo Iglesias, avait «tendu la main» à la social-démocratie. Lui et Sanchez sont probablement plutôt en train de forcer sa main. La plongée aux abîmes du PS français, après la disparition du Pasok grec, la constante marginalisation des partis sociaux-démocrates de grande coalition et même les difficultés du PS belge annoncent un changement durable des rapports de force à gauche.

L’identification du projet social-démocrate au projet d’intégration européenne va trouver ici, bien davantage qu’avec le cas portugais, une sérieuse remise en question, tant cette alliance politique se définit en opposition aux politiques d’austérité menées depuis la crise. Au pouvoir, tant Podemos que le PSOE auraient à affronter la réalité du pouvoir européen. Ce sera sans doute un moment de vérité pour les forces politiques tant de gauche radicale que social-démocrates.

Gaël Brustier
Gaël Brustier (103 articles)
Chercheur en science politique
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