France

Pour Macron, le pouvoir doit tuer le doute (et un général au passage)

Claude Askolovitch, mis à jour le 19.07.2017 à 9 h 45

Que signifiait le recadrage du chef d'État-major des armées Pierre de Villiers par le chef de l'État?

Emmanuel Macron et Pierre de Villiers, le 14 juillet sur les Champs-Elysées | CHRISTOPHE ARCHAMBAULT / AFP

Emmanuel Macron et Pierre de Villiers, le 14 juillet sur les Champs-Elysées | CHRISTOPHE ARCHAMBAULT / AFP

Mise à jour: la démission du chef d'État-major des armées Pierre de Villiers a été officialisée ce mercredi 19 juillet.

S’il est républicain que des putschistes soient châtiés, il est étrange de voir un homme humilié pour ce qu’il n’a pas commis, cet homme fut-il général et celui qui le punit fut-il chef d’État. Dans l’affaire Pierre de Villiers se masque une injustice fondatrice et un abus de langage. Ceci est politique. Le chef d’État-major des armées n’avait pas mis la crosse en l’air quand Emmanuel Macron l’a roué de mots, dans un discours puis par voie de presse. Désigné comme déloyal, Pierre de Villiers n’avait fait que parler, à huis clos, à la représentation nationale, auditionné es qualité par la Commission de la Défense de l’Assemblée. Il n’avait ni convoqué la presse, ni envahi le forum avec un porte-voix, ni suggéré l’indignité des gouvernants. Il avait dit les enjeux des armées devant ceux qui votent le budget; il avait parlé de l’obsolescence de nos matériels et de soldats démunis au front, devant des députés, comptables des deniers publics; il menait l’offensive pour faire évoluer des décisions budgétaires qu’il pensait mauvaises, devant ceux qui avaient le pouvoir de les amender.

À la fin, les députés l’avaient applaudi, tous groupes confondus, pour remercier un serviteur de l’État de sa franchise. Deux jours plus tard, l’applaudi De Villiers était tancé par son chef tel un bavard irresponsable. «Je considère qu’il n’est pas digne d’étaler certains débats sur la place publique», avait dit Emmanuel Macron, et l’on comprenait, à l’entendre, que ce mot, «place publique», était chargé de vice: un déversoir démagogique que cette place, un dépotoir d’idées subversives à ciel ouvert?

De tout cela, on peut discuter.

Une commission de l’assemblée est-elle «la place publique»?

Est-elle, cette commission, illégitime, parce que des propos qu’on y tient peuvent «fuiter», et ce qui fuite est toujours croustillant? Et l’on retient plus, dans le brouhaha, le «je ne vais pas me faire baiser», dit avec le sourire par le général dans une de ces facilités que s’autorise le baroudeur pour appâter les clampins, que son plaidoyer pour les troupes?

Il faudrait plutôt auditionner en transparence? Ou ne plus auditionner?

Le Chef d’État-Major des armées est-il tenu à un devoir de réserve, informant de sa vérité les élus de la Nation? Doit-il mentir devant des élus? Doit-il faire révérence au pouvoir exécutif, quand le législatif, en charge du contrôle de l’action gouvernementale, l’auditionne? Doit-il se contenter, respectueusement, par la voie hiérarchique, de plaider ses causes devant le seul Chef de l’État, sans perturber de simples élus de ses doutes? À quoi sert le Parlement si on l’assimile à la place publique? Insistons! La «place publique» est-elle vraiment un mauvais endroit pour discuter, dans une démocratie majeure?  

Repenser l'espace public

L’expression même, place publique, ne devrait pas être prise de haut. Elle est l’agora grecque, le forum romain, le lieu où les citoyens débattent de la cité. Elle se transmute avec le temps. La place publique sera aussi bien un comité de quartier, un groupe d’appui des insoumis, une forum internet, un comité «en marche», et Emmanuel Macron, chef des marcheurs, ne devrait pas user négativement de cette expression? Tout ceci est une vieille aventure: en 1784, dans un texte fameux, «Qu'est-ce que les Lumières ?» Emmanuel Kant invente l’espace public, ce lieu où l’homme s’émancipe par sa raison:

«Qu’est-ce que les Lumières? La sortie de l’homme de sa minorité dont il est lui-même responsable. Minorité, c’est-à-dire incapacité de se servir de son entendement  sans la direction d’autrui (…) Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement.»

Deux siècles plus tard, Jurgen Habermas célèbre Kant et sa subversion: l’espace public est «ce processus au cours duquel le public constitué d'individus faisant usage de leur raison s'approprie la sphère publique contrôlée par l'autorité et la transforme en une sphère où la critique s'exerce contre le pouvoir de l’État».

Sommes-nous, ainsi, insuffisamment raisonnables pour critiquer l’État, ses choix, ou pour entendre un Général? Ce qui se joue dans l’affaire De Villiers n’est pas seulement budgétaire, ni militaire. La question est politique. Elle est celle du débat possible et d’une conception du pouvoir, sûr de son fait et de son droit, qui n’admet guère qu’on le questionne. Et qui s’autorise, en matière de mots, ce qu’il interdit aux autres.

Pierre de Villiers n’a mené aucune guerre; il ne l’a même pas commencée. Au commencement fut une parole venue du gouvernement Philippe, une majesté comptable s’exprimant dans Le Parisien. On notera: ce n’est pas devant les députés, qui auraient pu, allez savoir, le disputer, mais dans un journal, que le secrétaire d’État au Budget, Gérald Darmanin, proclama au peuple l’austérité nouvelle, et notamment les 850 millions soutirés à la Défense, et la rupture d’un pacte entre l’armée et l’administration: contrairement aux usages, le surcoût de nos guerres, les OPEX en jargon militaire, serait imputé au seul budget de la Défense, et non pas pris en charge par l’État tout entier. C’était, a minima, une trahison comptable. Elle est licite, si elle n’est pas fair-play.

Dans Servitude et Grandeur militaires, Alfred de Vigny raconte la soumission des gens d’armes par un grand ministre de Louis XIV. «Cette indépendance de l'Armée dura en France jusqu'à M. de Louvois, qui, le premier, la soumit aux bureaux et la remit, pieds et poings liés, dans la main du Pouvoir souverain.» La phrase est belle: «la soumit aux bureaux». De Louvois à Darmanin, rien ne change, quand bien même nos capitaines ne sont plus les chefs de guerres, corrompus et propriétaires de leurs hommes, que Louvois devait réduire. Le même Louvois –est-ce curieux!– a vu son nom repris pour un logiciel de paye militaire déficient, qui angoisse les militaires et leurs familles depuis 2011. Les bidasses sont bons enfants: leur employeur est indigne, et ils n’en font pas tant de scandale. Ils pourraient, à bon droit, étaler la majesté mitée de la République. Ils se contentent de grommeler dans quelques blogs. Les hommes des bureaux se gênent moins. Ils annoncent leurs économies sans débat, et châtient ceux qui émettent des doutes, le feraient-ils dans le sanctuaire d’une assemblée. C’est Emmanuel Macron, délibérément, qui a haussé le ton contre le Chef d’État-major, et a poursuivi dans le Journal du Dimanche, comme jadis on exécutait en place de grève. Si l’opinion a pu être affolée de discorde, ce n’est pas au galonné qu’elle le doit. S’il est, dans cette affaire, un abus de langage, il vient du pouvoir.

Un choix politique

Cela confirme une nature impérieuse et un choix politique. Rien n’est admis, qui discuterait le bien-fondé des décisions présidentielles. Il n’y a pas, dans le pouvoir d’Emmanuel Macron, une hostilité envers les médias et la communication, mais, jusqu’ici, un refus de penser la critique. Ces gouvernants parlent, et parlent souvent, mais à leurs conditions, dans des médias qu’ils choisissent, sous une forme –l’interview en majesté– sans contradiction périlleuse. On affirme, on annonce, on se commente soi-même. Il était plaisant, dans le Journal du Dimanche, de lire, à quelques pages d’écart, le Premier ministre Edouard Philippe disserter de Proust (pas lu), Juppé (admiré) et Hugo (aussi), et le Président Macron faire le debrief de son épisode trumpien, «il a compris le sens de ma démarche», tout en achevant Pierre de Villiers. Parler du pouvoir, c’est encore le pouvoir qui le fait le mieux?

Tout ceci ne relève pas d’un caprice, ni de l’orgueil des hommes, mais d’un stratégie évidente: la reconstruction d’une puissance politique, qui s’affirme aussi bien par l’intelligence que par la brutalité.

Il faut entendre Emmanuel Macron pour ce qu’il exprime. Châtiant Pierre de Villiers le 13 juillet, devant la communauté militaire, il disait ceci: «De mauvaises habitudes ont parfois été prises sur ces sujets considérant qu'il devait en aller des armées aujourd'hui comme il en va de nombreux autres secteurs. Je le regrette.» Quiconque sait lire le comprend: le général n’est qu’une cible apparente. Ce Président ne vient pas de rien, mais succède au vide, quand les mots du pouvoir n’inspiraient ni crainte ni respect. Il est, à chaque instant, en rupture avec les mollesses hollandaises et les faux-semblants sarkozyens et sa brutalité se veut refondatrice. L’injustice commise envers Pierre de Villiers vient rattraper les épisodes de la présidence Hollande, quand le Chef de l’État préservait le budget de l’armée sous la pression des hauts gradés, ceux-là encouragés par leur ministre Jean-Yves Le Drian. En mai 2014, une menace de démission collective des commandants en chef avait eu raison des prétentions de Bercy, qui voulait aligner l’armée, déjà essorée, au régime sec des autres ministères. Rien n’avait été rendu public, mais tout s’était su. Un simili-putsch budgétaire avait humilié les hommes des bureaux, et Hollande ne savait pas dire non, puisqu’après tout, les soldats mouraient pour nous. Quand, le 13 juillet, il évoquait les «mauvaises habitudes», Macron ne visait que Hollande, et ce qu’il avait permis. Villiers n’est humilié aujourd’hui que pour sa victoire passée, qui illustrait la faiblesse de l’État.

Macron inverse la donne. Le pouvoir, pour s’affirmer, ne se déjuge pas. Toute concession est une double défaite: en soi, pour le recul, et par ce qu’il implique: que l’on a pu, précédemment, avoir tort. Là encore, il faut entendre le Président.

«J’ai pris des engagements. Je suis votre chef. Les engagements que je prends devant nos concitoyens et devant les armées, je sais les tenir. Et je n’ai à cet égard besoin de nulle pression et de nul commentaire.»

Est-on plus ferme? Ce qu’il a fait était juste et ce qu’il fera ne doit rien qu’à sa volonté. Le doute extérieur n’a pas droit de cité. Ce qui le nourrit doit être banni, qu’il s’agisse des médias urticants, d’un général devant les députés, des députés eux-mêmes? Le pouvoir se barricade d’infaillibilité. Il faut chasser de la mémoire des Français ce moment étrange où, en haut, on tremblait.

Macron reproduit le gaullisme

Tout ceci a déjà existé. Il y eut, au siècle dernier, un vieux monsieur dont s’inspire aujourd’hui un président trentenaire, qui devait reconstruire l’idée de l’autorité. De Gaulle avait aboli la IVe République. Il proclamait le retour de l’État, cette fiction, et en insistait sur la majesté de son pouvoir. Il en usait sans délicatesse. Le vieux personnel politique s’était soumis ou dispersé, et il faudrait rompre avec tant de sales habitudes… L’armée plierait sous la realpolitik, jusqu’à l’humiliation des putschistes de 1961, instruite désormais qu’elle n’était là que pour servir, garder l’Algérie à la France et s’en salir l’âme, ou laisser partir l’Algérie et se croire trahie, selon les atermoiements des pouvoirs. L’histoire est astucieuse, qui nous repasse les plats. Dans sa reconstruction, De Gaulle avait aussi usé de l’ami Président américain, comme Macron se grandit d’être le commensal et la conscience de Trump. Revenu aux affaires, le Général avait reçu son vieux compagnon Eisenhower à Paris, pour signifier au monde que la France était de retour. La foule battait des mains et les médias, dûment briefés, avaient célébré chaque minute de la visite de «Ike». Les battements de mains exceptés, dans notre temps parodique plus que tragique, on s’y retrouve. On ne contrôle plus les médias, mais on alimente leur paresse, ou on les contourne. L’effet est le même, obtenu de manière subtile.

Tout se ressemble, et jusqu’au rapport à la critique et aux doutes. Il n’était, alors, pas question de questionner la justesse du pouvoir. Son action était bonne. L’Assemblée marchait au canon. On faisait, en haut, ce qui convenait de faire. L’opposition pouvait s’époumoner, qui l’entendait? On criait à la dictature. C’était exagéré. On vivait, simplement, la réaffirmation monarchique, superbe, éclairée, allante, hautaine, incarnante, gaullienne en somme, qui par sa seule existence rendait la France à son destin.

Enlevons les rides et le képi, le poids de l’histoire, les drames d’alors, ces circonstances et regardons simplement Macron reproduire le gaullisme, au temps de l’installation, persuadé de ses urgences et de sa supériorité.

La France revient au monde, s’incarne en son chef, rénove son économie et son pacte social et la discussion est vaine. Il n’est plus temps de nourrir l’espace public, ce lieu risqué et incertain. Il faut d’abord sauver ce qui nous fonde, et donc la croyance en l’État. La place publique redeviendra un jour un lieu à préserver? Pour l’instant, gare à qui s’y risque, dans un chemin non balisé, perturbant l’ordre des choses. Le pouvoir se vit comme juste, que faire contre cela? Il en tire ses conclusions, à son avantage. Il se réserve la noblesse, n’exprime pas son doute, et accapare la dialectique. Il n’est pas médiocre, chacun le voit. Il parle parfois de manière noble, et ce qu’a dit Emmanuel Macron, dimanche 16 juillet, sur les racines républicaines de l’antisémitisme vichyssois, témoigne que cet homme pense, et interpelle, et peut déranger le pays; mais c’est lui, et lui seul, qui donne le signal du dérangement, et ne pense pas encore qu’on peut, utilement, le déranger. Pierre de Villiers l’a compris?

Kant lui-même limitait le libre exercice de la raison aux serviteurs de l’État:

«Il y a pour maintes affaires qui concourent à l’intérêt de la communauté un certain mécanisme qui est nécessaire et par le moyen duquel quelques membres de la communauté doivent se comporter passivement afin d’être tournés, par le gouvernement, grâce à une unanimité artificielle, vers des fins publiques ou du moins pour être empêchés de détruire ces fins. Là il n’est donc pas permis de raisonner ; il s’agit d’obéir.»

Obéir, dit le philosophe que le Président a dû étudier.

Claude Askolovitch
Claude Askolovitch (136 articles)
Journaliste
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