Culture

Les meilleurs albums de jazz de 2009

Fred Kaplan, mis à jour le 25.12.2009 à 18 h 41

Difficile de surpasser Ella Fitzgerald... Liste bonus : les meilleurs albums de la décennie.

1. Ella Fitzgerald, « Twelve Nights in Hollywood » (Verve)

Le meilleur album de jazz de 2009 : un coffret de 4 CD entièrement composés de chansons interprétées par Ella Fitzgerald. Les enregistrements datent de 1961 et de 1962 ; la musicienne chante en live, accompagnée de son trio, dans un petit club du Sunset Strip (Los Angeles). Les 77 titres, tous inédits (!), nous permettent de découvrir la « First Lady of Song » à l'apogée de sa carrière et de son talent. Dans l'intimité du club, son swing atteint des sommets de douceur et d'inventivité :

Elle nous offre des ballades à couper le souffle :

Et se laisse même aller à une certaine forme de grivoiserie lascive - facette de son style qu'elle ne laissait que rarement transparaître lors de ses séances studios ou lors des spectacles en stade :

Un album à posséder absolument.

2. Keith Jarrett, « Paris/London : Testament » (ECM)

Jarrett a enregistré bon nombre de concerts en solo depuis ses débuts, mais ces deux prestations (qui s'étalent sur trois CD) sont les plus intenses, les plus virtuoses et les plus bouleversantes qu'il nous ait été données d'entendre - ce qui n'est pas peu dire. Il tisse une mélodie au rythme discordant, faite de grappes de notes très serrées ; on dirait du Debussy (dernière manière) mâtiné de swing (ou - pour faire plus simple - du Cecil Taylor) :

Le pianiste brode des ballades lyriques, endiablées et délicates à la fois :

Et nous prend parfois par surprise en martelant le clavier - pour mieux nous entraîner dans un gospel effréné, qui s'aventure presque sur les terres du rock'n'roll:

Un album entièrement improvisé - et proprement fascinant.

3. Jim Hall & Bill Frisell, « Hemispheres » (ArtistShare)

Deux guitaristes improvisateurs d'exception, issus de deux générations différentes, sont réunis sur ce double CD rempli d'inventions, de standards, de blues apaisants,

et d'odes émouvantes.

Le premier disque est entièrement composé de duos ; sur le second, Joey Baron (batterie) et Scott Colley (basse) rejoignent les deux guitaristes. Deux séances explosives, véritable concentrés d'enthousiasme, de créativité et de respect. (Uniquement disponible sur ArtistShare.com)

4. Steve Kuhn Trio w/ Joe Lovano, « Mostly Coltrane » (ECM)

Steve Kuhn est un pianiste au style plus lyrique que mélodieux ; il a joué quelque temps avec John Coltrane dans les années 1960. Le portrait qu'il brosse aujourd'hui du ténor divin est adouci : il étire les cadences, fluidifie le tempo, sans pour autant émousser l'intensité des morceaux - et ça marche, sans que l'on sache trop comment, surtout quand les musiciens s'attaquent aux mélopées spirituelles (« Welcome ») et aux ballades romantiques (« Central Park West ») du maître.

Joe Lovano, qui compte parmi les ténors les plus vigoureux (et les plus occupés) de notre temps, endosse l'habit du maître avec aplomb. Joey Barn associe l'énergie polyrythmique d'un Elvin Jones au jeu de cymbale splash très swing de Roy Haynes - combinant ainsi les caractéristiques premières des deux batteurs les plus importants de Coltrane.

5. Fly, « Sky & Country » (ECM)

Ce trio, composé de Mark Turner (sax ténor), de Larry Grenadier (basse) et de Jeff Ballard (batterie), a de quoi laisser rêveur. Leur jeu est décontracté et rigoureux, désinvolte et tortueux, elliptique et mélodique, parfaitement équilibré sans être étriqué pour un sou - tout cela à la fois ! En somme, ils incarnent le free jazz dans ce qu'il a de plus frais.

6. Dave Douglas, « Spirit Moves » (Greenleaf Music)

Le dernier album du quintette Brass Ecstasy (Dave Douglas à la trompette, Vincent Chancey au cor d'harmonie, Luis Bonilla au trombone, Marcus Rojas au tuba, et Basheet Waits à la batterie) donne un sacré coup de fouet au mélomane. Comme beaucoup d'albums de l'artiste, « Spirit Moves » comprend des titres de sa confection et des reprises de chansons populaires arrangées à sa façon (morceaux d'Otis Redding, Hank William, et de Rufus Wainwright). Le résultat est sacrément entraînant ; un pur moment de swing, exécuté de main de maître.

7. Nellie McKay, « Normal as Blueberry Pie » (Verve)

La spécialiste du petit commentaire assassin (voir son premier album, « Get Away From Me ») revient avec un album-hommage entièrement consacré à Doris Day. Disons-le tout net : c'est un petit bijou. Non contente d'avoir fait l'ensemble des arrangements et de jouer la plupart des instruments, l'artiste se paye le luxe d'interpréter les morceaux - d'une voix à la pureté de ton et à la sensualité proprement époustouflantes.

Sa démarche n'est pas dénuée d'humour (compréhensible : de nos jours, qui pourrait chanter « Send Me No Flowers » sans esquisser un sourire ?), mais elle ne tombe jamais dans la parodie.

8. Masada Quintet, « Stolas : the Book of Angels, Vol.12 » (Tzadik)

John Zorn, compositeur-imprésario protéiforme, poursuit son projet Masada - plus de 500 airs, tous composés à partir de l'une des deux « gammes juives » : une gamme majeur (dans ce cas, la deuxième est bémolisée) ou une gamme mineure (la quatrième est alors diésée). Quelques changements d'importance : Joe Lovano, saxophoniste itinérant (ténor), remplace l'alto de Zorn ; d'autre part, le quartette habituel (Dave Douglas à la trompette ; Greg Cohen à la basse ; Joey baron à la batterie) est accompagné d'Urin Caine (piano). Masada nous avait habitué à des albums moins calmes - moins doux, pourrait-on même dire - ; néanmoins, le quintette n'a rien perdu de son blues énergique et de son swing directement inspiré de la hora.

9. The Bad Plus, « For All I Care » (Heads Up)

Les faux-dingues post-modernes de The Bad Plus sont de retour! Ethan Iverson (pianiste - d'exception !), Reid Anderson (bassiste), et David King (batteur) n'ont pas froid aux yeux : non contents de reprendre Kurt Cobain

et les Bee Gees, ils s'attaquent à Elliott Carter et Igor Stravinsky :

Une chanteuse fait son apparition sur certains morceaux : Wendy Lewis, figure incontournable de la scène indie-rock de Minneapolis. Son style rappelle un peu celui de Nico - en plus spirituel.

Un album réjouissant et saisissant - en un mot, plein de surprises.

10. Ran Blake, « Driftwoods » (Tomkins Square)

Blake est un pianiste de jazz étrangement fascinant : il est incapable de swinguer plus de quelques mesures, il change de tonalité quand ça lui chante, et en dépit - ou peut-être à cause - de tout cela, il parvient tout de même à nous ensorceler. Ses accords, dissonants mais sincères, semblent s'être échappés d'un rêve. Il a un jour déclaré être un réalisateur sans caméra ; et de fait, sa musique a une saveur toute cinématographique ; elle raconte une histoire. Il a consacré cet album à ses chanteurs favoris : Chris Connor, Billie Holiday, Jackie Paris. Son interprétation de « Dancing in the Dark » est tout simplement envoûtante :

Perdez-vous dans le jeu de pédale de Ran Blake - vous ne serez pas déçus du voyage.

Bonus : Les meilleurs albums de jazz de la décennie

Ces dix dernières années ont vu bon nombre de trésors enfouis sortir des salles d'archives (et parfois même de l'oubli) : ces inédits ont enrichi ou modifié le regard que nous portions sur les artistes concernés. Voici donc deux listes : d'une part, les nouveaux albums ; de l'autre, les nouveaux albums « historiques » (qui ne comprend donc pas les rééditions d'albums déjà sortis par le passé). Dans la seconde, je précise la date d'enregistrement, puis la date de sortie.

Les meilleurs albums de la décennie :
1. Ornette Coleman, Sound Grammar (Sound Grammar, 2006)
2. Jason Moran, Modernistic (Blue Note, 2002)
3. Wayne Shorter, Footprints Live (Verve, 2002)
4. John Zorn's Bar Kokhba Sextet, 50th Birthday Celebration, Vol. 11 (Tzadik, 2005)
5. Keith Jarrett Trio, The Out of Towners (ECM, 2004)
6. Maria Schneider, Sky Blue (ArtistShare, 2007)
7. Bill Frisell With Dave Holland and Elvin Jones (Nonesuch, 2001)
8. James Carter, Chasin' the Gypsy (Atlantic, 2000)
9. Ted Nash, Sidewalk Meetings (Arabesque, 2001)
10. Geri Allen / Dave Holland / Jack DeJohnette, The Life of a Song (Telarc, 2004)

Les meilleurs albums historiques de la décennie :
1. Dizzy Gillespie & Charlie Parker, Town Hall, New York City, June 22, 1945 (Uptown, 1945/2005)
2. Thelonious Monk Quartet With John Coltrane, At Carnegie Hall (Blue Note, 1957/2005)
3. Sonny Rollins, Road Shows, Vol. 1 (Doxy, 1980-2007/2008)
4. Bill Evans, The Last Waltz: The Final Recordings, Keystone Korner, September 1980 (Milestone, 1980/2000)
5. Ella Fitzgerald, Twelve Nights in Hollywood (Verve, 1961-62/2009)
6. Charles Mingus Sextet With Eric Dolphy, Cornell 1964 (Blue Note, 1964/2007)
7. Andrew Hill, Passing Ships (Blue Note, 1969/2003)
8. Art Pepper, Unreleased Art, Vol. 2: The Final Concert (Widow's Taste, 1982/2007)
9. Stan Getz, Bossas & Ballads: The Lost Sessions (Verve, 1989/2003)
10. Shirley Horn, Live at the 1994 Monterey Jazz Festival (Concord, 1994/2008)

Fred Kaplan

Traduit de l'anglais par Jean-Clément Nau

Fred Kaplan
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Journaliste
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