Culture

Entre mères et filles, «Barrage» ouvre le flot

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 19.07.2017 à 15 h 01

Remarquablement porté par ses actrices, en particulier Lolita Chammah, le film de Laura Schroeder transforme un drame familial en jeu tendu et intense.

Lolita Chammah dans «Barrage» | Alfama Films

Lolita Chammah dans «Barrage» | Alfama Films

Il y a ce qu’on appelle le ressort dramatique. Il est simple. Catherine, la trentaine, après des années d’errance comme dit la chanson, revient chercher sa fille de 12 ans, Alba, élevée par Elisabeth, la mère de Catherine. Ni la mère ni la fille de cette revenante n’apprécie ce retour.

C’est un quasi kidnapping. La grand-mère ne se laissera pas faire, la gamine non plus. Elles ont toutes les raisons du monde. La mère a sa déraison à elle, et ses émotions.

Un «ressort dramatique» comme celui-là peut fabriquer une infinité de mélos et de pamphlets au service de n’importe quelle idée préconçue, conventionnellement familialiste ou conventionnellement libertaire –ou les deux à la fois, on en a vu récemment plusieurs exemples (entre autres La Belle Vie et  Vie sauvage).

La réussite de ce film, coécrit par la réalisatrice avec la romancière Marie Nimier, est d’échapper à ces mécanismes de départ, pour inventer, et inciter ses spectateurs à trouver une infinité de relations avec les personnages, et avec ce qui les unit –et les oppose.

Chaque personnage est un champ de force produisant sa propre énergie

La mise en scène ne juge personne. Le scénario n’assigne personne à une fonction, encore moins à un statut moral. Les trois protagonistes ne formeront jamais un triangle, chacune suit sa trajectoire, influencée par les forces d’attraction et de répulsion, de séduction et de contrainte des deux autres. Chacune est un champ de forces, produisant sa propre énergie, aux polarités contrastées. Le film naît des interférences entre ces forces mouvantes.

Elisabeth avait projeté ses espoirs sur Catherine enfant jusqu’à enfermer celle-ci dans un carcan qui aura fini par la faire fuir, et l’aura empêchée d’occuper sa propre place de mère.

Catherine est d’une instabilité fantasque, tour à tour charmante et inquiétante, en même temps que d’une tristesse insondable. Elle n’a jamais été la championne de tennis qu’avait rêvé sa mère à sa place –elle n’a non plus jamais été autre chose qu’elle aurait su rêver pour elle-même.

Mère absente, maman Elisabeth à la place, entraînement (avec une raquette, cela aurait pu être des chaussons de danse, des équations du cinquième degré, la direction d’une société), Alba aspire à des repères successivement légitimes et oppressants.

Non, les enfants n'ont pas toujours raison. Ni les adultes. Ni les jeunes gens. Ils n'ont pas non plus toujours tort, ni les uns ni les autres.

Des silences en actes

Elles ne se parlent pas beaucoup, Catherine, Elisabeth, Alba. Elles agissent. Dans ces silences en actes, ce ne sont pas seulement les rapports de conflits et de connivence qui se déploient et se reconfigurent.

C’est aussi l’espace qui s’ouvre pour chaque spectateur de ce qu’il est capable de penser, de ressentir, à propos de situations d’ordinaire saturées (pas seulement au cinéma) de règles préétablies, que ce soit la dictature de l’ordre familial ou le sacro-saint individualisme.

Cet espace d’interrogation, c’est-à-dire véritablement d’aventure, de risque, pour les spectateurs aussi, tient pour une part importante à la manière de situer les corps dans l’espace, et singulièrement dans cette nature soi-disant refuge où Catherine entraîne Alba, où Elisabeth les retrouve.

Alfama Films

Dans un cadre inhabituellement resserré, le format 1,33, format des premiers âges du cinéma, les bois, le lac, la rivière, mais aussi bien les dominantes vert sombre, deviennent eux aussi des forces actives, des ressources aux puissances ambivalentes.

Et puis, surtout, forcément, les actrices. Il y a quelque chose de miraculeux dans la versatilité ouverte de la jeune Thémis Pauwels, qui joue Alba, dans sa capacité à incarner, comme un possible toujours au bord de s’accomplir, la soumission et la révolte,  l’affirmation de soi et l’acquiescement aux normes.

Isabelle Huppert est Isabelle Huppert –ce n’est pas une tautologie, c’est un éloge, on n’en trouve pas de meilleur.

La mobilisation de la relation mère-fille dupliquée des actrices aux personnages entre Isabelle Huppert et Lolita Chammah, opération déjà tentée avec moins de réussite dans Copacabana, fonctionne bien. Elisabeth et Catherine sont aussi ressemblantes, aussi dissemblables qu'il convient.

Lolita Chammah, enfin

Là n’est pas le plus important. Il est sans doute dans la qualité de la présence de l’interprète de Catherine, dans sa capacité à faire éprouver, l’irisation des pulsions, des phobies, des désirs.

On sait depuis longtemps que Lolita Chammah est une bonne actrice, c’est peut-être la première fois que sa beauté, sa fragilité et sa force sont aussi complètement, aussi justement mises en valeur. Il faut en l'occurence aussi saluer le travail de la chef opératrice, Hélène Louvart, pour ses images des interprètes comme des paysages.

Ce deuxième long métrage, après la réalisation d'un film de commande, marque la véritable apparition de la réalisatrice Laura Schroeder. Elle signe aussi la pleine reconnaissance de Lolita Chammah. Celle-ci donne énormément à Barrage, qui lui offre beaucoup en retour, et cette circulation bénéfique n’est pas le moindre des plaisirs qu’offre cette rencontre. 

Barrage

de Laura Schroeder, avec Lolita Chammah, Thémis Pauwels, Isabelle Huppert.

Durée: 1h50

Sortie le 19 juillet 2017

Séances

 

Jean-Michel Frodon
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Critique de cinéma
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