France

Notre obsession pour le match chocolatine/pain au chocolat est une illusion territoriale

Jean-Laurent Cassely, mis à jour le 15.07.2017 à 15 h 38

Prononciation, accents, nombre de bises: notre fascination pour les petits particularismes locaux masque le fait que le territoire français s’homogénéise. À moins que cet intérêt pour les nuances folkloriques ne traduise une inquiétude vis à vis de ce nivellement dans une France devenue urbaine.

Sondage à partir duquel a été réalisée la carte chocolatine/pain au chocolat

Sondage à partir duquel a été réalisée la carte chocolatine/pain au chocolat

Si vous êtes allé sur Internet en juillet, vous avez difficilement pu échapper aux cartes de la prononciation de certains mots en fonction des régions françaises. Le linguiste Mathieu Avanzi a réalisé un fascinant travail de géographie linguistique de ces variations phonétiques à partir de sondages en ligne auprès de milliers de locuteurs de notre belle langue.

Mathieu Avanzi. Français de nos régions.

Mathieu Avanzi. Français de nos régions.

Un véritable sous-genre est né sur l’Internet français, qui consiste à répertorier et à cartographier ces distinctions pour jouer sur les puissants ressorts identitaires des régions, des villes, des terroirs. L'un des grands classiques est la carte des zones où on parle de chocolatine, qu'on oppose à celles où le pain au chocolat est de rigueur (pour désigner la même chose).

«La» carte indépassable du genre: dit-on «pain au chocolat» ou «chocolatine» en fonction des communes, par Adrien Van Hamme.

Variation sur la même opposition, nous avions tenté ici même de dessiner la très symbolique frontière du passage de la tradition de la galette des rois à celle de la brioche, non sans heurt face aux susceptibilités des Français attachés à «leur» type de galette.

Carte réalisée à partir de 1.800 réponses. Le bleu foncé correspond à 100% de réponses «galette», le rouge foncé à 100% de réponses «gâteau». Carte: Joël Gombin.

Cette atmosphère de conflit latent est d’ailleurs entretenue par des médias complaisants qui soufflent régulièrement, pour s’en amuser (et faire décoller leurs audiences), sur ces braises identitaires et régionalistes: la manière dont le Huffington Post relaie les travaux de géographie linguistique de Mathieu Avanzi en est le parfait exemple:

«Ces cartes de France d'un linguiste sur la prononciation française vont faire hurler certains». 

Au vu du succès de ces cartes, on pourrait croire que la France est réellement divisée politiquement entre partisans de la chocolatine dans le sud-ouest et amateurs de pains au chocolat partout ailleurs, entre Français qui prononcent «rose» avec un «o» fermé au nord ou un «o» ouvert dans le sud, ou encore que le pays est prêt à se déchirer sur le nombre de bises.

Le déni vis à vis d'une France en archipels urbains

Mais nous savons qu’il n’en est rien, et que ces périodiques empoignades, pour sympathiques qu’elles soient, sont surjouées et relèvent d’une illusion collective, équivalent Internet de la défunte émission Intervilles. Pour une vision de l’organisation du territoire plus conforme à la réalité, on peut consulter L’atlas politique de la France, tout récemment paru sous la direction du géographe Jacques Lévy. La France, y lit-on, est organisée comme «un archipel d’aires urbaines», très similaires entre elles. Cette logique territoriale est devenue «le premier tableau de bord de l’espace français». Les styles et modes de vie qu’on y observe dépendront surtout de la taille de chaque aire urbaine et de la position de la population dans cet ensemble territorial (ville-centre, banlieue chic ou de relégation, périubain, franges multipolarisées):

«Si l’on se trouve dans le centre de Grenoble, on va rencontrer des groupes sociaux, des organisations productives, des modes de vie très proches de ce qu’on découvrirait à Rennes; si l’on se rend dans le périurbain tourangeau, on verra peu de différences avec le périurbain montpelliérain.»

C’est aussi ce qu’observe le journaliste Olivier Razemon, auteur de Comment la France a tué ses villes, qui explique dans une interview au Point ce que cache notre obsession pour les particularismes régionaux:

«Si l'on vit partout avec les mêmes maisons, les mêmes enrobés et les mêmes lampadaires, dans un grand été permanent avec des tomates et du melon toute l'année… on ne sait plus trop où, quand et qui on est! Cette dilution du territoire et des saisons fait partie –ce n'est pas la seule raison– du malaise que l'on diagnostique en France. Du coup, on se raccroche à des petites choses comme le nombre de bises que l'on fait dans la région, la façon de prononcer certains mots, quelques injures… Le débat “pain au chocolat/chocolatine” est révélateur: on défend son vocable comme un élément important de son identité, parce qu'au fond, parfois, il n'y a plus que ça pour dire où et qui on est.»

Cette répartition du territoire a des conséquences culturelles mais, également et avant tout, politiques. C'est à ce niveau qu'on peut voir dans les cartes des folklores une sorte de leurre sympathique pour éviter de se pencher sur les fractures territoriales.

Selon L’atlas politique de la France:

«Il reste des différences héritées, très peu, et il s’en est créé de nouvelles, notamment sur la carte politique. La Bretagne vote moins en faveur de l’extrême droite que la Provence, mais en Bretagne comme en Provence, le vote d’extrême droite se renforce quand on s’éloigne du centre, avec très peu d’exceptions.»

L'engouement pour les cartes de la prononciation des mots ou de la répartition des rituels français peut s'expliquer par cette difficulté à accepter les cartes qui montrent, elles, les divisions autrement plus problématiques du pays.

En orange, les communes où Emmanuel Macron dépasse sa moyenne nationale (66,06%) au second tour de l'élection présidentielle de mai 2017. En violet, celles où Marine Le Pen dépasse sa moyenne nationale (33,94%). Carte réalisée par Alexandre Léchenet.

Jean-Laurent Cassely
Jean-Laurent Cassely (988 articles)
Journaliste
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