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Des musiciens peuvent-ils nous faire aimer l'Europe?

Vincent Brunner, mis à jour le 21.07.2017 à 16 h 14

Et si, en unissant leurs forces, les musiciens redonnaient ses lettres de noblesse à un concept de moins en moins populaire? Début d’enquête à Europavox, un festival qui essaie de rendre tangibles et sexys les effets d’une telle union.

L'artiste Kiol, le 29 juin 2017 au festival Europavox. Photo: Laura Jalaguier/Riot House

L'artiste Kiol, le 29 juin 2017 au festival Europavox. Photo: Laura Jalaguier/Riot House

«Honte à l’Europe qui ferme ses frontières et fait la guerre… soi-disant par bons sentiments.» C’est ce que Manu Chao a lancé le 1er juillet aux 20.000 spectateurs du stade Marcel-Michelin de Clermont juste avant de commencer à jouer «Clandestino», lors d'un concert où il a également dédié un morceau aux «noyés de la Méditerranée». On était loin du refrain enjoué de «Putain putain», chanson de TC Matic datant du début des années 1980 où le belge Arno s’extasiait : «Putain putain/C'est vachement bien/Nous sommes quand même tous des Européens.»

Plus de trente ans ont passé et l’Europe, avec la montée des nationalismes et un sens de l’accueil revu à la baisse (hum), fait carrément moins rêver. Bien sûr, chaque année, l’Eurovision permet de rassembler sur la même scène des chanteurs venus de tout le continent pour un événement télévisuel ultra-populaire (182 millions de téléspectateurs cette année). Mais même si loin de moi l’idée de faire injure aux participants, aux fans et aux bals de village, son niveau artistique paraît être celui d’un bal de village qui disposerait de danseurs et d’une machine à fumée.

Paradoxalement, cette diatribe anti-Europe de Manu Chao avait pour cadre un des festivals les plus pro-européens qui soit. L’ex-Mano Negra était la tête d’affiche de l’édition 2017 d’Europavox, manifestation qui, depuis une dizaine d’années, promeut dans la joie le mélange des styles et la variété de la musique européenne. La manifestation est soutenue en partie par l’Union européenne (depuis un an, on y reviendra) mais n’en constitue pas du tout une succursale. Pas de drapeaux européens déployés de tous côtés, pas de discours de Jean-Claude «Funky» Juncker sur grand écran. Le festival est cependant directement lié à l’histoire européenne: son fondateur François Missonnier (également créateur de Rock en Seine) en a eu l’idée après le référendum de 2005 par lequel 55% des Français avaient rejeté le projet de Constitution européenne. Davantage qu'une idée, une conviction, même:

«J’ai réalisé à ce moment que j’étais un Européen convaincu. Mais pas pour les thèmes qui étaient traités dans les débats de l’époque. Ce n’était pas le libre-échange ou la politique agricole commune qui m’intéressaient mais le fait qu’un projet politique puisse être bâti sur des choses aussi belles que dire: “OK, on n’est pas pareils, on s’est tapés dessus et, pour autant, nos différences, au lieu de nous tirailler, vont nous renforcer, on va bâtir un projet autour de ça”… Un des plus beaux projets politiques qui soit mais que je trouvais traité de manière trop technique. Ça manquait d’humain et nulle part on ne parlait de culture.»

(c) Aurélie Sudre - Riot House

«L'Irlande m'a donné un coup de pied au cul»

Son envie d’un festival centré sur la musique européenne a trouvé un écho dans la région Auvergne: Europavox, né en 2006, s’est installé dans l’offre pantagruélique des festivals français. Cette année, 50.000 personnes ont assisté à un des quarante concerts: les marionnettes allemandes de Puppetmastaz, la chanteuse danoise Agnes Obel, le soulman anglais Michael Kiwanuka, la formation electro-folk française Super Parquet, qui mixe vielle à roue, banjo et infrabasses, mais aussi des groupes lettons, serbes, roumains, portugais… l’affiche réservait forcément des surprises. Le symbole vivant de cette programmation intra-européenne était incarné par un jeune Italien de 20 ans, Kiol, dont la musique –du folk rock qui emprunte autant à Dylan qu’Ed Sheeran– est le fruit d’un échange. Littéralement.

«C’est l’Irlande qui m’a donné un coup de pied au cul. Quand j’étais au lycée, j’ai participé à un échange scolaire et j’ai quitté l’Italie pour une petite ville d’Irlande, près de Cork. J’y ai découvert le folk, et moi qui jouait de la batterie depuis tout petit, je me suis mis à la guitare. J’en jouais tellement que les autres m’ont surnommé Kiol, soit “musique” en ancien gaëlique.»

Depuis ce voyage linguistique, Kiol chante en anglais («en italien seulement dans le cercle privé») et a enregistré son premier single, «Broken Up Again», en Irlande avec le producteur de Paolo Nuttini. Lors d’Europavox, il a joué treize fois en quatre jours, un marathon entamé dans le train à destination de Clermont et poursuivi sur des scènes (improvisées ou non) avec même un passage au restaurant. A la fin du festival, c’était devenu une sorte de gag: d’où va surgir Kiol?


Deux décennies seulement au compteur mais ayant déjà joué en Angleterre, en Belgique, aux Pays-Bas, le chanteur italien voit cette identité européenne se construire «au croisement des cultures africaines, indiennes, américaines…». Car, oui, si les frontières se ferment de plus en plus pour les migrants, comme le déplore Manu Chao, elles restent grandes ouvertes en ce qui concerne la circulation des esthétiques musicales. François Audigier, directeur de la Pépinière de Mai, pôle créé pour aider les jeunes artistes, témoigne: «C’est super important de se déplacer dans toute l’Europe. C’est comme ça que je me suis rendu compte qu’en Lituanie, ils adoraient la bass music.» Personne n’empêchera des musiciens européens de lorgner sur les grooves des autres continents, n’empêchera M de s’allier avec Toumani et Sidiki Diabaté pour Lamomali, présent à Europavox. Les groupes portugais peuvent intégrer le kuduro angolais dans leurs influences et l’electro de l’Estonien Noëp, entendue et vue à Clermont, flirter parfois avec le ragga jamaïcain façon Major Lazer ou le hip-hop américain.

«On ne tombe pas amoureux d'un groupe parce qu'il est européen!»

Le cas de l’Espagnol John Grvy, une des révélations de cette édition 2017, est explicite. Lui qui, avant de se produire à Clermont, a joué en mars dernier (à l’initiative d’Europavox) au ministère des Affaires étrangères pour les trente ans des traités de Rome (!) a enregistré à Los Angeles et son électro-soul a plus à voir avec Frank Ocean qu’avec un récital donné par un guitariste de flamenco.

John Grvy au ministère des Affaires étrangères en mars dernier.

Du coup, cette identité européenne existe-elle ou constitue-t-elle une vue de l’esprit, voire un prétexte pour partir en voyage de presse?

«C’est très compliqué, cette question d’identité, estime Katia Clot. Elle soulève la question d’être en capacité de définir ce que c’est que la diversité musicale. Encore aujourd’hui, bon nombre d’experts s’y cassent les dents.  Nous avons décidé de prendre le contrepied de ça. L’identité culturelle européenne, nous avons décidé de la vivre, de l’expérimenter à travers des moments de concerts, des moments festifs et populaires… et peut-être pas forcément s’embêter à la théoriser.

 

On a la conviction que c’est grâce à ces moments vécus ensemble qu’on peut éventuellement éprouver un sentiment d’appartenance et de citoyenneté européenne. Ce n’est pas quelque chose qui se décrète. Il faut regarder les choses en face, on se moque de savoir que tel groupe vient de tel pays. Après tout, on ne tombe pas amoureux d’un artiste ou d'un groupe parce qu’il est slovène ou portugais. Ce n’est pas forcément le premier angle d’approche pour le public. En revanche, aujourd’hui, à l’heure où la construction européenne est remise en question, on est persuadé que c’est au travers de ce type d’expériences-là que la question européenne peut faire sens auprès de ses citoyens.»

 

En fait, l’identité européenne musicale existe mais de manière un peu souterraine: on la devine dans le réseau mis en place par Europavox. En avril 2016, le festival a reçu une bourse de l’Union européenne pour mettre en place un ambitieux projet: étendre son champ d’action en dehors de l’Auvergne pour faire émerger un réseau de festivals et de journalistes. Et mettre en place des initiatives telles que «Let the bands pitch»: pendant une heure, une petite dizaine de groupes de tous les pays s’est succédée pour présenter son travail devant des professionnels.

Actuellement, six autres festivals (en Croatie, Lituanie, Italie, Autriche, Grèce et Belgique) sont estampillés Europavox et un média homonyme online (et en anglais) met en avant des groupes made in Europe grâce à une équipe de trente journalistes vivant dans vingt pays…. Katia Clot revient sur le cas Kiol: «On l’a connu par notre partenaire italien. L’avantage de cette collaboration avec nos partenaires, c’est que l’on sait ce qui va marcher dans les autres territoires, on sait par exemple quel groupe suggérer au programmateur du festival à Vilnius. Notre objectif est de diluer l’hégémonie du traitement des groupes anglo-saxons.» Comme j’ai (un peu) côtoyé certains des journalistes européens participant à Europavox, je peux l’assurer: ce brassage de points de vue se révèle instructif et rafraîchissant. Il permet surtout d’élargir les perspectives et d’ébranler les certitudes. Ainsi, c’est Ramūnas, le journaliste lituanien, qui s’est révélé meilleur connaisseur de Manu Chao («À Barcelone, je l’ai vu jouer 3h45»).

Le retour en arrière du Brexit

En revanche, le groupe qui a sans doute eu les faveurs de la majorité de ces envoyés spéciaux s’appelle Shame, formation post-punk anglaise rugueuse menée par un chanteur qui se met dans tous ses états, se touchant les tétons avec dans les yeux un éclat de folie. En février dernier, il s’est attaqué avec ironie et férocité à Theresa May, la Première ministre de son pays, via la ballade faussement tendre «Visa Vulture», annoncée comme «la pire chanson d’amour de tous les temps». Les Londoniens, aussi engagés qu’explosifs sur scène, n’apprécient pas la politique de la leader conservatrice, et en premier lieu la façon dont elle gère les conséquences du vote «Leave» des Britanniques en juin 2016. Un Brexit qui va forcément bouleverser l’Europe musicale.

«On ne sait pas encore techniquement comment les choses vont se passer, avance François Missonnier, mais le Brexit va concrètement changer la vie des groupes anglais. Il suffit de voir avec les quarante groupes qu’on a programmés cette année. Ils ont (ou pas) des représentants en France, ils ont signé des contrats. Ensuite, ils ont mis à l’arrière de la voiture guitares ou machines et ils sont venus, sans passer par des frontières.

 

La libre circulation des personnes sur l’espace européen, ça veut dire qu’un groupe, s’il veut jouer dans un pays voisin, ne rencontre aucun problème. On peut donc imaginer que, s’il y a sortie de l’espace de Schengen et un retour en arrière, ça signifie que les artistes britanniques reviendront à la situation d’avant, les autorisations de travail, les papiers, etc. Pour Coldplay ou Depeche Mode, ça ne posera pas de problème, ils ont derrière eux des machineries pour ça. En revanche, les “petits” groupes comme Shame –et il y a beaucoup de bons groupes en Angleterre– vont devoir entrer dans une longue mécanique administrative. Enfin, on va voir comment ça se met en musique...»


Il y a plus de quarante ans, en 1973, l’année où l’Union européenne intégrait trois nouveaux membres (Danemark, Irlande et Royaume-Uni), le groupe anglais Roxy Music publiait sur son album Stranded la mélancolique et romantique «A Song for Europe». Bryan Ferry semblait s’y adresser à une personne autrefois aimée, en anglais, en italien et en français: «Pour nous, il n’y a plus rien à partager/Sauf le passé.» C’est sans doute l’inverse pour les acteurs qui rêvent d’une Europe de la musique: s’ils veulent qu’elle existe, ils devront se partager le futur.

Vincent Brunner
Vincent Brunner (39 articles)
Journaliste
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