Monde

Un an après, les partisans d'Erdogan racontent la nuit où ils ont failli perdre le pouvoir

Timour Öztürk, mis à jour le 15.07.2017 à 9 h 47

Le 15 juillet 2016 avortait une tentative de coup d’État visant à renverser le président turc. Ses partisans narrent à Slate cette soirée où ils sont descendus dans les rues défendre leur leader parfois au péril de leur vie.

Erdogan s'apprête à commémorer les un an du coup d'État raté I ADEM ALTAN / AFP

Erdogan s'apprête à commémorer les un an du coup d'État raté I ADEM ALTAN / AFP

Istanbul

Sur son smartphone de dernière génération, Erhan reconstitue les événements du 15 juillet 2016 en recherchant les vidéos amateurs reçues et publiées ce soir-là. «Ici, c’était près de la préfecture centrale d’Istanbul à Vatan. Regardez le sol est couvert de sang. Rien qu’ici 16 personnes ont été tuées par les putschistes.» 

À l’écran, un groupe d’hommes se cachent derrière le couvert d’un véhicule blindé de police, tandis que tout près, des coups de feu éclatent autour d’un bâtiment plongé dans les ténèbres. L’un d’entre eux brandi une arme de poing et fait feu un peu au hasard, vers les positions supposées des militaires rebelles. Après quelques minutes, la bande hétérogène de policiers et de civils avance en criant épisodiquement: «Il n’y a de Dieu qu’Allah. Dieu est grand.»

«Je ne pouvais pas en croire mes oreilles»

 

Le 15 juillet 2016, Erhan est pris de court. En rentrant du travail ce soir-là, ce commerçant propriétaire d’une boutique dans les ruelles marchandes historiques d’Eminönü, derrière le bazar égyptien, est préoccupé par son fils, malade et fiévreux.

Levant les yeux de son téléphone il raconte:

«Quand un ami m’a appelé au milieu de la soirée pour me prévenir qu’il se passait quelque chose d’anormal, qu’on parlait de coup d’État, je ne pouvais pas en croire mes oreilles. Je lui ai même dit que c’était impossible!»

La quarantaine, le crâne rasé et la barbe taillée en pointe, le père de famille est un partisan de toujours du président Recep Tayyip Erdogan. «En 1998, j’étais déjà présent au rassemblement de soutien lors de sa condamnation à une peine de prison. En 2013, quand il a atterri à Istanbul pendant les évènements de Gezi Parc, j’étais dans la foule à l’aéroport pour l’accueillir.»

Mais il y a un an, il reste sonné devant sa télé quand défilent les images des militaires déployés dans Istanbul. La confusion règne, les supporters de l’AKP, la formation d’Erdogan sont désemparés.

Une interview décisive

 

À minuit et demi, la chaîne CNN Turk réussit à joindre Erdogan par Facetime. Le président condamne la tentative de putsch et appelle son peuple à sortir dans les rues pour faire face aux troupes de la junte.

«Ma femme ne voulait pas que je sorte, parce que c’était dangereux, mais pour moi il était hors de question de rester enfermé chez nous, témoigne Erhan. Je pensais que si nous ne sortions pas ce soir-là, nous nous retrouverions dès le lendemain dans un pays où il ne serait plus possible non seulement de sortir dans les rues mais simplement de vivre.»

Dans son quartier de Zeytinburnu, grand district densément peuplé de la rive européen d’Istanbul, les rues sont pleines de monde. On y croise surtout des hommes, occupés à faire des provisions de nourriture, d’eau et d’essence dans les derniers magasins ouverts. Quelques autres à l’image d’Erhan, s’organisent pour contrecarrer la tentative de renversement de l’ordre étatique. Au-dessus d’eux à basse altitude, les chasseurs de l’armée de l’air turque patrouillent, de l’aéroport Atatürk aux ponts du Bosphore.

«Le bruit des avions était tellement violent quand ils brisaient le mur du son, que nous croyions tous à un bombardement. Finalement, aucun missile n’a été tiré dans notre zone», explique le commerçant. Dans son quartier, le premier réflexe des loyalistes descendus dans les rues est de bloquer les accès de la caserne du district au moyen de camions et d’engins de chantier. La résistance au putsch prend forme.

«S’ils prennent le pouvoir, ils vont tous nous pendre»

 

 

Ailleurs, dans la ville de Tekirdag, en Thrace au nord-ouest d’Istanbul, Mehmet, 25 ans, est toujours devant la porte de l’usine où il est ingénieur et dans laquelle il aurait dû commencer son service de nuit il y a déjà une heure. Encarté à l’AKP, il a reçu des messages de son organisation politique pour appeler à rallier les groupes encadrés par le parti à Tekirdag. Son entreprise met finalement à la disposition des travailleurs venus malgré les événements un bus pour rejoindre la ville et prêter main forte à la police contre les militaires.

C’est sa mère qui l’a prévenu de ce qu’il se passait un peu plus tôt dans la soirée. Habitante du quartier d’Üsküdar, sur la rive asiatique d’Istanbul, près du premier pont enjambant le Bosphore, elle est paniquée. «S’ils prennent le pouvoir, ils vont tous nous pendre», dit-elle à son fils. La famille, religieuse et conservatrice, originaire de la ville de Trabzon sur la mer noire, est le foyer typique de supporter du président turc. Son mari a déjà quitté leur domicile rejoindre les groupes de militants de la zone, après avoir fait ce qu’il pense pouvoir être sa dernière prière. Cette nuit-là, les combats feront plus de 260 morts parmi les civils.

Commémorer une épopée fondatrice

 

Sur le fronton de la mairie d'Istanbul à Fatih une grande affiche annonce fièrement: «la souveraineté appartient au peuple». Dans ce fief historique de l’islamisme politique turc, sous l’influence des religieux ayant accompagné la conquête de Constantinople depuis 1453, on termine sous la chaleur écrasante de juillet les derniers préparatifs des commémorations de la «défense de la démocratie», le récit officiel de cette nuit.

En turc, en anglais et en arabe, il est écrit sur le bâtiment politico-administratif que la nation célèbre ses martyrs et les remercie pour leur sacrifice victorieux. Leurs photos recouvrent déjà une partie de la façade. Tendus au-dessus de la place et des avenues attenantes à la mairie des dizaines et des dizaines de drapeaux turcs annonce l’importance de l’événement, qui se veut une nouvelle date fondatrice de l’Histoire de la Turquie.

À la télévision, ce sont de cours spots que l’État diffuse tout au long de la journée qui raconte brièvement la vie de ceux tombé dans la nuit du 15 au 16 juillet 2016. Partout dans Istanbul des affiches annoncent la commémoration de «l'épopée du 15 juillet».

«En dix minutes, on a monté des barricades»

 

Özgur est lui aussi commerçant, habitant du quartier d’Alibeyköy. Le petit homme entre deux âges, habillé simplement, se souvient:

«Ce soir-là, après l’appel du président, nous ne sommes pas posé de questions. C'était comme une évidence. J'ai appelé ma femme à Bursa, j'ai demandé pardon pour mes péchés et fais mes dernières prières puis je suis sorti dans la rue.»

«Il s'est passé quelque chose d'étrange. En dix minutes, on a monté des barricades à partir de rien, on a entraîné derrière nous les policiers terrés dans leur commissariat par peur des soldats, nous nous sommes retrouvés sur les chars avant même d'avoir compris les risques que nous prenions. Même avec de l'argent, on n’aurait pas réussi à faire descendre autant de monde dans les rues. Dieu nous est venu en aide pour nous donner de la force et du courage», pense-t-il tout haut, les yeux dans le vague.

Pour lui, il est peu probable qu'à l’avenir un nouveau coup d'état renverse un gouvernement en Turquie. L’expérience du 15 juillet 2016 est censée avoir mis un coup d'arrêt à cette pratique. «Notre président a donné une telle confiance au peuple qu'il trouvera désormais toujours les ressources pour défendre la démocratie. Les gens sont prêts à se sacrifier ici, rien ne sera plus comme avant ici», affirme Özgür d’un ton déterminé.

«Le peuple est avec toi»

 

Après être passé par la préfecture centrale d’Istanbul cette nuit du 15 juillet, Erhan, le négociant d’Eminönü, décide de se rendre à l’aéroport international Atatürk, un des lieux d'importance ciblé par les militaires rebelles. À ce moment-là, il faut se rappeler qu'il est très difficile de se connecter à internet à Istanbul. Ce n'est que par la radio de sa voiture qu’il apprend que l’aéroport passe sous le contrôle des loyalistes. Bloqué sur la route de l'aéroport, il abandonne sa voiture et marche avec ses compagnons les derniers kilomètres qui l'en séparent.

«Personne n'était encore sûr de l'arrivée du président, relate Erhan, mais tous ensemble nous scandions: “Sois fort! Ne plie pas! Le peuple est avec toi!”.»

Ce message, le président Erdogan l’a bien entendu. Aux lendemains du putsch raté, il enjoint son peuple à ne pas quitter les rues. Pendant une vingtaine de jours, Erhan prend tous les soirs avec ses amis son tour de garde dans la «mobilisation pour la démocratie». Puis viennent l’État d’urgence et les purges.

Le «nettoyage» de la société turque n’est pas terminé

Pour Mehmet, l’ingénieur de Tekirdag, ce qu’il s’est passé depuis un an relève de la bénédiction annoncée par le président turc à son arrivée à l’aéroport lors de la nuit du coup.

«Tous les secteurs de la société infestés par FETÖ [Organisation terroriste des partisans de Gülen, l’acronyme utilisé officiellement en Turquie pour décrire l’organisation du prédicateur en exile accusé d’avoir fomenté le putsch, ndlr], le PKK et les terroristes de gauche sont en cours de nettoyage et on les remplace par de vrais patriotes, c’est très bien», estime-il.

«Pour moi, l'État d'urgence pourrait durer dix ans, ça ne poserait pas de problème si c'est utile pour la nation, explique Erhan. La police, l'armée, la justice, la fonction publique, l'éducation et la banque ont été nettoyés des putschistes. Mais je ne peux pas m'empêcher d'être en colère quand je vois que notre parti l'AKP n'a pas encore été nettoyé. Heureusement que notre président a repris les rênes de notre organisation depuis le référendum. Je veux que les hommes de Gülen dans notre parti payent aussi le prix fort pour leur complot contre la nation», prévient-il.

Prêt à redescendre dans les rues si il le fallait à nouveau, il ira la semaine prochaine aux cérémonies religieuses pour honorer la mémoire des martyrs de sa cause.

Timour Öztürk
Timour Öztürk (6 articles)
Journaliste
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