Science & santé

Le pire, ce n'est pas d'arrêter de boire, mais de l'annoncer à ses amis

Marie Kock et Hugo Lindenberg et Stylist, mis à jour le 22.07.2017 à 17 h 39

On ne va pas se noyer dans un verre d'eau… 

Photo Getty pour Stylist

Photo Getty pour Stylist

Au risque de décevoir nos lecteurs préférés (ceux qui fantasment sur nous), il est l’heure de faire un aveu: il est loin le temps où les journées de travail à Stylist se terminaient invariablement dans le bruit des verres qui s’entrechoquent et la fumée de cigarette, où les apéros se transformaient en dîners liquides passés à refaire le monde en terrasses chauffées. Désormais, c’est même compliqué de trouver quelqu’un qui n’aille pas au sport entre midi et deux avant d’avaler une salade shiitake chia quinoa kale ou un couscous d’épeautre aux légumes préparés la veille à la maison.

C’est l’épidémie de la sobriété, chaque jour un nouveau converti. Et les cris indignés de ceux qui ont encore la voix cassée par leur cuite de la veille peinent à couvrir les conversations sur les masseurs chinois, profs de yoga et hypnotiseurs qui illuminent nos week-ends sobres et toniques. Ça vous énerve? Vous n’êtes pas les seuls. La vie saine n’est pas du goût des Français qui font partie des vilains petits canards de la défonce européenne. Alors que l’Européen moyen s’enfile en moyenne 10 litres d’alcool pur par an, les Français sont à 11,5 (et les Italiens à 7,6), selon les chiffres du dernier panorama de la santé, publiés par l’OCDE et la Commission européenne fin novembre. Idem pour la clope (22,4 % de fumeurs quotidiens contre 20 % dans l’ensemble de l’Union) et pour la pratique du sport (seulement 6 % de Françaises pratiquent une activité physique chaque jour, elles sont le double en Espagne).

Même les sober party, ces soirées sans alcool censées «faire fureur» en Suède ou aux États-Unis, n’ont pas pris chez nous, malgré d’innombrables articles annonçant «la nouvelle tendance». Pas étonnant, dans ce climat ultra sober-sceptique, que nous subissions les quolibets de nos amis qui voient d’un mauvais œil notre teint s’éclaircir sous l’effet d’une discipline de fer. Au cas où vous auriez envie de vous mettre vous aussi au vert (genre, pendant les fêtes), on vous prépare aux critiques de votre entourage, pour que ça ne perturbe pas trop votre karma.

1.T'es vieille

«Mais il n'est même pas 22 heures!» Voilà ce que se sont exclamés à la manière des Kids United –votre copine Anne-Laure ne peut pass’empêcher de gueuler à la tierce– vos amis qui n’en revenaient pas de vous voir quitter la table jonchée de bouteilles pas encore bues et de pop-corn pas encore tombés par terre. En désertant, vous avez basculé dans le camp que vous aviez juré depuis votre pacte de sang en seconde 6 de ne jamais rejoindre: celui des vieux. Ce vaste vivier de gens qui ont renoncé aux barricades, aux rencontres absurdes et à la liberté. Sauf qu’après vingt ans de beuveries intensives, vous ne voyez plus très bien la partie révolutionnaire de la gueule de bois permanente et des remontées acides (qui vous donnent surtout des envies de putsch contre vous-même).

Vous avez simplement accepté d’être adulte et donc de passer à une autre étape de votre vie. La preuve: à 2 ans, vous adoriez manger du sable et puis un jour, ça vous a passé. Est-ce qu’arrêter de suçoter des cailloux a été vu par votre famille comme une renonciation à la vie et à ses plaisirs? (Si vous répondez oui, on vous souhaite bien du courage.) Par ailleurs, vous avez eu des voisins à la campagne qui se sont soignés toute leur jeunesse à la gnôle et vers 30 ans, le résultat était plus proche de la progeria que de la fontaine de jouvence.

In vino veritas: si vous êtes partie à 22 heures, c’est surtout que vous ne supportez plus les autres et leurs avis qui diffèrent du vôtre, ce qui est un vrai signe que vous avez pris un coup de vieux. Ressaisissez-vous avant de devenir Finkielkraut.  

2.T'es boring

Et toi t’as fait quoi ce week-end? Vous n’avez pas le temps de finir de parler de ce roman post-apocalyptique que vous avez dévoré samedi matin avant d’aller courir, que tout le monde lève déjà les yeux au ciel (comme si vous aviez voté Fillon à la présidentielle) en disant «oh lala boring». Et ça ne s’arrange pas quand les gens comprennent que le récit de votre week-end sera aussi virgin qu’un cocktail sans alcool.

Vous auriez pu écrire la postface de la nouvelle édition du Prince de Machiavel pour sa réédition en danois, du moment que ça s’est passé avant midi c’est booooring, à moins qu’il s’agisse d’une after et que quelqu’un vous ait vomi dessus. La preuve, le stagiaire qui a perdu son téléphone et qui s’est réveillé avec une bite dessinée sur le front et la meilleure amie de sa meuf dans son lit fait rire tout le monde aux éclats, alors que ça fait quatre ans qu’il se tape la même cuite tous les vendredis avant de comater le reste du week-end devant Netflix en tweetant «deux jours de gueule de bois, je vieillis».

Mais qu’importe, si vous vous souvenez de tout ce que vous avez fait pendant vos deux jours de liberté, c’est que vous êtes incapable de lâcher prise et de vous amuser un peu. Au point que vous vous demandez parfois en faisant vos mots croisés au lit si vos amis ne vous préféraient pas quand vos week-ends ressemblaient à une campagne de prévention sida/alcoolisme/dépression/toxicomanie.

In vino veritas: ce n’est pas parce que vous tombez de sommeil à 23 heures que vous êtes obligée de faire teuteuteu avec la langue à chaque fois que quelqu’un vous parle de ses frasques nocturnes, comme si vous faisiez partie d’une milice de voisinage dans une gated community interdite aux jeunes de moins de 60 ans.  

3.Tu fais chier

Qui aurait cru que vous alliez jeter un tel paquet de sel sur la plaie en déclinant l’invitation à aller vous soûler avec toujours les mêmes potes dans toujours le même rade. Vous n’avez rien contre les traditions (vous vomissez d’angoisse tous les matins avant d’aller au boulot) mais –est-ce dû à vos six mois sans un seul jour de vacances, l’effondrement de l’Amérique ou votre désintérêt total pour Black Mirror– là tout de suite, vous avez vraiment envie de passer une soirée dans vos draps en flanelle, votre chat imaginaire sur les genoux, à bouquiner un roman qui vous réconcilierait avec le futur.

Désolée camarade, vos amis accueillent votre défection comme une trahison du parti, un abandon de votre famille philosophique. Vous avez beau leur expliquer que vous aimeriez seulement dormir et que vous n’êtes pas assez en forme pour célébrer avec eux le nihilisme tranquille qui a fait le socle de votre relation, ils sont vexés comme si vous les aviez plantés devant l’autel (Marie Drucker, si tu nous entends). Sauf qu’à force de refaire le monde dans le bar d’en bas, tels les Bouvard et Pécuchet du XXIe siècle, vous vous êtes rendu compte que le vôtre partait dans tous les sens et que seul l’effet de répétition –«Demain, je te jure, je quitte tout pour fonder ma prison progressiste gardée par des otaries»– lui apportait un semblant de direction. Boire ou devenir, il faut choisir (c’est ce que vous aviez tagué au vernis à ongles dans votre ascenseur en rentrant de votre dernière cuite).

In vino veritas: après de longues heures de lecture et de tisanes ayurvédiques, vous vous êtes couchée sereine, pleine de foi en votre avenir radieux : directrice de la première prison progressiste gardée par des otaries. C’était bien la peine de les laisser tomber pour en arriver au même point.

4.T'es même pas enceinte

C’est toujours le premier verre le plus compliqué à faire passer quand on ne boit pas. Parce que les gens sont encore assez sobres pour s’intéresser aux autres. Et qu’il faut avoir une sacrée bonne raison pour ne pas avoir envie de picoler à 19 heures et culpabiliser tout le monde avec son mode de vie de bobo. Si vous êtes enceinte, ça passe. Enfin si vous assumez de déprimer toutes vos amies célibataires qui vont passer le reste de la soirée à vous dire «han, je suis hyper-contente pour toi», les yeux remplis d’une haine sauvage avant d’éclater en sanglots dans vos bras, ivres mortes, à 4 heures du matin (mais c’est une autre histoire). 

Si vous n’attendez pas un heureux événement, ce que montre votre plancher pelvien magnifiquement engagé, mais que vous avez juste décidé de donner une chance à votre foie, préparez-vous aux regards suspicieux et aux questions sur votre santé. Par la magie de la rhétorique, on vous expliquera que si vous ne buvez pas, c’est certainement parce que vous avez un problème avec l’alcool, parce qu’il n’y a vraiment que les AA pour ne pas apprécier une petite cuite un mardi soir dans un vernissage de seconde zone. Vous aurez beau nier, les gens prendront l’air de ceux qui ont compris que vous ne vouliez pas vous étendre sur vos soucis par pudeur, mais que votre médecin vous a certainement menacé de la poche à pipi si vous ne vous calmiez pas sur le Nikka.

In vino veritas: rien ne vous oblige à annoncer triomphalement que vous ne buvez pas alors que la bouteille n’est même pas débouchée. Contentez-vous de ne pas toucher à votre verre, comme toute fille enceinte qui respecte ses amies.

Marie Kock
Marie Kock (21 articles)
Journaliste
Hugo Lindenberg
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Rédacteur en chef adjoint chez Stylist
Stylist
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Mode, culture, beauté, société.
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