Culture

Le César 2017 du foutage de gueule est décerné à Philippe Saurel

Titiou Lecoq, mis à jour le 14.07.2017 à 14 h 46

En portant plainte pour injure raciale lorsqu'on le qualifie de «vieux mâle blanc libéral», le maire de Montpellier a tué toutes les luttes contre les discriminations et toutes les tentatives d’aller vers plus d’égalité.

Philippe Saurel et Emmanuel Macron, le 18 octobre 2016 à Montpellier. PASCAL GUYOT / AFP

Philippe Saurel et Emmanuel Macron, le 18 octobre 2016 à Montpellier. PASCAL GUYOT / AFP

En janvier dernier, je lisais cette interview de Tristan Garcia dans les Inrocks. Un passage m’avait frappée:

«Les gens se battent pour montrer qu’ils sont minoritaires. Le grand tour stratégique des réactionnaires, c’est de dire que les hommes majoritaires sont minoritaires. Cela explique tout Houellebecq, la mélancolie de l’homme blanc de classe moyenne. Le réactionnaire se bat pour imposer son diagnostic: que la majorité est mise en minorité.»

Évidemment, personne n’a envie d’admettre qu’il est en position dominante pour des raisons extérieures à ses mérites ou ses choix mais grâce au concours de son genre, son orientation sexuelle et/ou sa couleur de peau. Voilà pour l’analyse à froid du phénomène. 

Son application concrète, elle, nous fait basculer dans la quatrième dimension. Apprêtez-vous à faire un voyage dans des contrées dont la seule frontière est notre imagination. Pour vous guider dans ce nouveau monde effrayant, je vous présente Philippe Saurel, maire divers gauche de Montpellier.

Notre histoire commence en l’an 2017, dans ce qui semble être la France pendant ce qui semble être une campagne présidentielle. Philippe Saurel soutient un certain Emmanuel Macron. Lors d’une émission politique judicieusement nommée «L’Émission politique», Philippe Saurel débat avec Benoît Hamon et l’attaque avec virulence. Sur un réseau social nommé Twitter, se trouve Laura Slimani. Elle est la responsable de l’égalité femme/homme de l’équipe du candidat PS. Laura Slimani écrit alors «je ne sais pas vous mais moi je m’en passe bien du soutien de Saurel: 1 autre vieux mal blanc libéral de moins». (Nul ne sait si elle fit exprès d’écrire «mal» à la place de «mâle».) Jusque-là, rien de bien étonnant. 

Mais cet épisode se situant en France en 2017, autrement dit dans une société collectivement devenue dingue, voilà ce qui advint: P. Saurel porta plainte contre L. Slimani. Philippe Saurel entre dans un commissariat: «Bonjour, je souhaite porter plainte pour vanne méchante.» Il a ensuite publié un communiqué: «J’ai décidé de porter plainte pour injure raciale, injure en raison du sexe, provocation à la discrimination à raison de la race et provocation à la haine en raison du sexe.» À croire qu'il y avait une promo sur les plaintes «bah je vais vous prendre sexe, race, injure, discrimination et haine». La suite du communiqué: «Cette plainte a été déposée ce jour auprès du procureur de la République. Une campagne politique ne peut pas se faire dans l’outrance et l’outrage. Le respect de la pluralité des opinions est le socle de la démocratie. Rien ne saurait justifier de tels propos, qui n’ont été condamnés ni par Benoît Hamon, ni par aucun des membres de son équipe.»

Oh mon dieu...

«Et le César 2017 du foutage de gueule est décerné à Philippe Saurel.» La chose est traitée suffisamment sérieusement pour que Laura Slimani ait été entendue par la police le 3 juillet dernier. Je me demande à quoi ça ressemblait: «Est-ce que vous pensez que biologiquement les hommes blancs sont inférieurs?» 

Ça défie tellement le bon sens qu’il faut résumer l’affaire: parce qu’on le qualifie de vieux mâle blanc libéral, un homme politique porte plainte pour injure raciale, provocation à la haine en raison du sexe et discrimination raciale. (Elle a de la chance qu’il n’ait pas porté plainte pour diffamation parce qu’elle a écrit qu’il est libéral.) Je ne sais pas si ce tour de passe-passe-tranquille-je-t’embrouille est extrêmement habile ou complètement stupide.

Le propos de L. Slimani était maladroit mais il s’agissait d’insister sur l’homogénéité des soutiens d’Emmanuel Macron qui représentent une catégorie dominante de la société française. En précisant «libéral», elle sous-entendait qu’elle parlait d’une classe sociale qui tend à protéger ses propres intérêts. Elle n’ethnise pas le blanc. Il n’y a rien de racial là-dedans. Elle qualifie un groupe socialement dominant. En outre, dans son propos, il n’y a pas un mot d’insulte. Elle n’a pas écrit «sale blanc» ou «coupez-lui les couilles» ou «enfoncez-lui un bâton de curare dans l’urètre».

P. Saurel n’est pas un pauvre petit blanc minoritaire dans un groupe quelconque –rappelons qu’on parle du maire de Montpellier. L’injure et la provocation à la haine seraient donc concentrées dans la simple mention des mots «blanc» et «mâle». Est-ce qu’il faut vraiment rappeler que le racisme, ce n’est pas le fait d’évoquer la couleur de peau mais de considérer que les gens de cette couleur là sont par nature inférieurs? Le principe des groupes dominés et discriminés, c’est qu’ils ne le sont que par comparaison avec les autres.

En France, le groupe dominant, historiquement et toujours socialement, ce sont les hommes blancs d’un certain âge. Si on ne peut plus nommer le groupe dominant, on ne peut pas se battre pour plus d’égalité. Par exemple, si on ne peut pas évoquer les «hommes», on ne peut plus lutter pour l’égalité femme/homme.

P. Saurel récupère donc les outils que les dominés ont péniblement réussi à mettre au point pour se protéger un peu et il les retourne contre eux. Se faisant, il tue toutes les luttes contre les discriminations, toutes les tentatives d’aller vers plus d’égalité. Et ça, ce n’est pas une question de comportement de blanc, ou de vieux, ou d’homme, ou de libéral, c’est surtout une méthode de connard.

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