Monde

Marton Gulyas, le YouTubeur hongrois qui cartonne en démontant Viktor Orban

Joël Le Pavous, mis à jour le 16.07.2017 à 14 h 14

Entre vidéos critiques et happenings politiques, ce militant d’opposition jadis acteur de théâtre fédère des dizaines de milliers de Magyars devant sa chaîne YouTube et incarnait l’une des figures du «Printemps Hongrois». Portrait d’un «artiviste» iconoclaste.

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Budapest

Lundi 10 avril 2017. Les huées fusent autour du Palais Sandor, résidence officielle de la présidence magyare. Des dizaines de manifestants hurlent leur colère contre Janos Ader, chef de l’État hongrois qui vient de ratifier la «Lex CEU» s’attaquant spécifiquement au fonctionnement de l’université d’Europe Centrale créée en 1991 par le financier natif de Budapest George Soros. Soudain, la foule s’agite et la tension grimpe d’un cran.

Les policiers interpellent brutalement un homme qu’ils soupçonnent d’avoir jeté des flacons de peinture orange –la couleur du parti du Premier ministre Viktor Orban– sur le bâtiment, dont l’un aurait atteint le balcon, et l’escortent vers l’intérieur du Palais. Son nom: Marton Gulyas, militant d’opposition autrefois comédien, devenu en une arrestation musclée filmée sous tous les angles le symbole de la dureté du régime à l’encontre de ses détracteurs.

Résultat, Gulyas passe trois jours en garde à vue dans un commissariat de Budapest avec son comparse Gergo Varga lui aussi accusé. Les messages de soutien envahissent Facebook. Un rassemblement exigeant leur libération immédiate investit les rues de la ville puis converge vers le lieu de détention. Des ténors de la formation de centre-gauche Együtt (Ensemble) jettent des œufs sur la porte d’entrée. Jugés coupables le 13 avril, les prévenus écopent de 500 heures de travail d’intérêt général (dont 300 pour Gulyas) devant le tout-Budapest médiatique.

«Activiste-blogueur-mouvementiste»

 

Le 16, Gulyas prononce un vibrant discours sur la place de la Liberté appelant les Hongrois à «ne pas rester silencieux». Habitué des prêtoires, il s’était vu infliger un an de mise à l’epreuve trois semaines plus tôt après avoir déboulonné les panneaux signalant l’entrée du Conseil et du Bureau National Electoral qui trahiraient la confiance des citoyens. Dévasté par le tournant autoritaire frappant son pays, Gulyas s’est mis en tête d’être leur porte-parole.

Son principal instrument s’appelle Slejm. Un vlog YouTube lancé en août 2015 dont la mission consiste à «prendre la politique par la gorge», dixit le slogan plutôt explicite de la chaîne aux 18.000 abonnés. Chaque semaine, l’ancien étudiant en arts dramatiques et directeur opérationnel de la compagnie théâtrale alternative Krétakor propose 30 à 45 minutes d’analyse acérée sur sa vision des gouvernants. Orban, Trump, May, Merkel, Poutine: aucun puissant n’échappe au diagnostic corsé estampillé Gulyas.

«Je ne m’interdis rien car il n’existe aucune émission de ce genre en Hongrie. C’est ma manière d’alimenter le débat public», pose fièrement le fils de documentariste dans l’appartement budapestois hébergeant à la fois le studio de Slejm et les bureaux de son micro-parti Közös Orszag Mogzalom, un mouvement via lequel il compte influer sur les législatives d’avril prochain sans pour autant candidater.

Moins énervé qu’un Bonjour Tristesse dont il partage néanmoins l’aversion anti-élites, Gulyas accouche d’analyses intellectuelles fouillées style Usul et puise son débit-mitraillette des late-show US à forte teneur politique.

«Mes modèles s’appellent Jon Stewart, John Oliver et Steven Colbert. Leur sens de la mise en scène et celui que j’ai acquis durant ma formation théâtrale inspirent mon travail. Je suis ce qu’on pourrait appeler un activiste-vlogueur-mouvementiste qui conjugue ses passions afin de critiquer l’antidémocratisme ravageant la Hongrie et l’oligarchisation des grands pays de la planète. J’ai été toujours été passionné de politique mais mon envie de militantisme dépasse le cadre des partis. D’où mon combat contre la confiscation du pouvoir et pour un système juste à travers mes vidéos», explique le meneur de camps d’été destinés à propager ses idées au-delà de ses prestations YouTube.

«La situation de la Hongrie est desespérante»

 

Si elle se refuse à exercer le pouvoir de quelque manière que ce soit, l’icône du Printemps Hongrois en interroge les coulisses sans tabou. Quelles similitudes entre Orban le héraut de l’illibéralisme et Trump? Que peut espérer le mouvement Momentum ayant déboulé sur la scène politique maison en février dernier après avoir collecté 266 151 signatures demandant la tenue d’un référendum sur la candidature (finalement retirée) de Budapest aux JO 2024? Qui est vraiment George Soros et pourquoi le gouvernement ultraconservateur, dont Viktor Orban lui-même et plusieurs de ses membres ont bénéficié de bourses Open Society, a-t-il transformé le financier en adversaire majeur de l’exécutif?

Un ultime questionnement extrêmement lourd de sens à l’heure où la Fidesz aux affaires, largement dominatrice des sondages à neuf mois seulement des prochaines élections, inonde la capitale et la province d’affiches anti-Soros aux relents antisémites ulcérant plusieurs associations juives magyares.

Outre son écran vert, ses caméras et ses spots, Gulyas compte sur un ami l’aidant à rédiger les scénarios tout en sollicitant un graphiste chargé d’embellir le contenu regorgeant d’informations. Et de scuds démontant le système Orban:

«De toute manière, on ne peut pas faire pire que maintenant. La situation de la Hongrie est désespérante, l’extrémiste monte et nous avons atteint le sommet de la cruauté politique, tranche le vlogueur-star. Personne n’aurait été capable de prédire une telle dérive lorsqu’Orban est revenu au pouvoir [après un premier mandat entre 1998 et 2002, ndlr]. Pendant ce temps-là, nos dirigeants se gavent sur le dos des Hongrois dont beaucoup d’entre eux triment pour un Smic [290 euros nets, ndlr], le droit du travail est constamment bafoué et un parti peut avoir les deux-tiers des députés avec moins de 40% des voix. Un jour, toute cette insatisfaction refoulée va exploser. Les gens se reposent cet été après un printemps politique chaud mais l’automne risque d’être brûlant.»

Une once d'histoire et des actions farfelues

 

Espérant un hypothétique renversement du régime par les urnes, Gulyas le féru d’histoire n’oublie pas d’éplucher le passé tragique hongrois entre deux pichenettes visant la politique contemporaine. Mi-février, il comparait la gouvernance du nationaliste Miklos Horthy ayant regenté le pays de 1920 à 1945 aux fondements du NER [Système de Coopération Nationale, ndlr] porté par la Fidesz d’Orban.

Plus récemment, il disséquait en quatre chapitres massifs d’une heure environ le traumatisme Trianon, référence au traité du 4 juin 1920 ayant soustrait deux-tiers du territoire magyar pré-ratification englobant la Slovaquie au nord, la Voïvodine serbe au sud, la Transylvanie à l’Est ainsi que le Burgenland autrichien, la façade adriatique autour de Trieste et le nord de la Croatie à l’Ouest. Pour commettre cette fresque s’étendant du milieu du XIXe siècle à 2017, Gulyas s’est entouré de chercheurs et de journalistes d’investigation du site atlatszó afin de s’épargner un procès en crédibilité que lui intenteraient les révisionnistes, dont la voix résonne toujours sur ce thème ô combien sensible.

Peu échaudé par les multiples procès qui le visent, les commentaires haineux et les menaces affluant des milieux conservateurs proches de Viktor Orban, le pourfendeur du NER est surtout un as des happenings. Prière pour Vladimir Poutine afin de dénoncer le rapprochement avec Moscou, filmage au drone des domaines privés du Premier ministre et de son oligarque favori Lorinc Mészaros, tournage en costume de Dark Vador au sein du fief d’un maire d’extrême-droite interdisant l’islam et l’homosexualité dans sa commune (asotthalom) manifestation au poste-frontière de Röszke afin de réclamer l’ouverture de la clôture barbelée de 175 kilomètres séparant Hongrie et Serbie...

Bref, une brochette d’actions osées voire farfelues lui attirant la sympathie d’une large partie de l’opposition de gauche émiettée, en quête d’une victoire relativement peu probable contre Orban au printemps 2018.

Macron dans le viseur

 

Abattu par le Brexit qu’il considère «moche mais compréhensible vu la peur panique du migrant agitée par les Tories », cet européen convaincu aimerait se pencher sur une autre surprise politique récente, à savoir l’ascension vers l’Élysée d’Emmanuel Macron.

«J’aimerais faire ça en mode bilan du premier semestre et j’axerais sur le côté hors des partis et des idéologies qu’il vante sans cesse comme Trudeau et Trump alors qu’on sait qu’il roule pour les riches. Sans oublier son obsession anti-méritocratique de la “start-up nation” laissant sur le carreau ceux qui n’ont ni la culture ni l’argent pour suivre et son néolibéralisme à peine voilé ouvrant la voie aux pires excès du capitalisme», estime l’activiste-vidéaste.

En attendant de cuisiner le Président français à sa sauce amère, Gulyas poursuit sa croisade youtubesque contre la domestication des médias par le pouvoir, la propagande anti-refugiés et anti-Bruxelles divisant ses compatriotes, la diabolisation de George Soros propulsé ennemi numéro un du pays car critiquant le régime et l’enrichissement démesuré des fidèles de Viktor Orban. Jamais rassasié.

Joël Le Pavous
Joël Le Pavous (28 articles)
Journaliste
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