France

«C’est la beauté de notre métier, nos enfants ont toujours pu dire: “aujourd’hui, je sais ce que papa fait”»

Antoine Piel, mis à jour le 13.07.2017 à 16 h 36

Pascal, agriculteur de 58 ans, arrive à la fin de sa carrière. Fatigué d’une vie de labeur, il se demande qui reprendra son exploitation et ce qu’il a transmis à ses trois enfants de ce métier si particulier. En partenariat avec France Inter.

 © Lily la fronde

 © Lily la fronde

Tout l’été, Slate noue un partenariat avec «À ton âge», sur France Inter. Comment, à différents moments d’une vie, appréhende-t-on le rapport aux parents, à l’amour, au corps, aux origines ou à la liberté? C’est ce qu’explore, l’émission de Caroline Gillet tous les dimanches  sur France Inter, à travers des portraits enregistrés parfois sur plusieurs années. Episode 2/ Pascal a 58 ans et, proche de la retraite, il se désengage petit à petit de sa ferme. Après trente saisons de moissons et de récoltes, il se bat maintenant pour les autres comme maire rural et auprès de ses enfants. Pour transmettre.

A Tournan-en-Brie, en Seine-et-Marne, dans une vieille maison vide où les voix résonnent, Hélène s’affaire avec son mari Aurélien à décoller un papier peint floral jaunâtre des années 70. Bientôt ils pourront emménager à trois avec leur fille Nora. Après des années à Paris et au Brésil, dans le «bruit et la folie» le besoin du retour à la campagne est devenu trop pressant. Elle retourne s’installer à quelques kilomètres de là où elle a grandi jusqu’à 17 ans. Pourtant, la campagne, Hélène lui doit l’une de ses plus grandes souffrances. Nora est née seulement cette année après six ans de vaines tentatives avec son mari.

En menant l’enquête, elle a découvert les perturbateurs endocriniens et leurs effets.

Après de longues hésitations, elle va en parler un jour, en colère, à ses parents. Alors qu’elle évoque ses soupçons, sa mère lui répond qu’elle se souvient que quand elle jouait dans le tas de pommes de terres avec ses petits frères, ça faisait un petit nuage de poussière.

En fait ce nuage c’était de l'anti germe que mon père mettait pour éviter que les pommes de terre germent, raconte Hélène. J’avais 12 ans, je jouais là-dedans, j’étais en pleine puberté. Peut-être que c’est pas du tout ça mais toujours est-il qu’il a fallu que j’attende 18 ans pour avoir un cycle normal. C’est terrible de se dire que les gens qui nous aiment le plus au monde ont pu peut-être entraîner involontairement un truc qui nous a tellement pesé.»

Que laisse-t-on derrière nous alors que la retraite approche? Comment transmet-on aux autres ce qui nous est cher?

Si Pascal a parfois répandu des pesticides par ignorance de leurs dangers, il s’est toujours attaché à transmettre l’amour de la terre à ses enfants et à les guider pour qu’ils se lancent.

Père d’Hélène mais aussi de Rémy et Jean, dans l’ordre d’arrivée, il a espéré longtemps qu’un de ses enfants reprenne l’exploitation qu’il tient depuis plus de trente ans avec sa femme Anne, et qu’il a hérité de ses beaux-parents.

Hélène est d’abord partie faire des études pour faire du journalisme, Jean est devenu éducateur spécialisé et Rémy a suivi à 18 ans Claire en Bretagne avant d’exercer comme paysagiste. Tous sont partis tôt; aujourd’hui, ils reviennent vivre près de la ferme. Avec sa femme Claire, autour d’un projet d’agroforesterie et de culture de plantes aromatiques et médicinales, Rémi a décidé de faire de l’exploitation de leurs parents une ferme bio.

Pascal, harassé par sa vie d’agriculteur, se libère de plus en plus de temps pour lui et est devenu maire du village de Lumigny. Aider et transmettre, c’est pour lui une «mission» après avoir fait visiter sa ferme à des générations de classes.

Une ferme convertie en bio

Deux ans auparavant, en 2015, Pascal est encore un agriculteur actif. Avec Anne, en ce début de mois de février, ils trient les patates, pulls en laine sur le dos. Sa femme, installée près d’une machine qui vrombit fort, enlève les pommes de terre Mona Lisa crevassées ou abîmées que Pascal a introduit dans la machine. Attelé à sa tâche, Pascal raconte ses enfants: «Ils sentent plein de choses dans la terre. C’est la beauté de notre métier: nos enfants, ils ont toujours pu dire, aujourd’hui je sais ce que papa fait. Ils ont toujours une image concrète de ce que font leurs parents.  La nature ça rentre dans les tripes, dans les fibres.»

Il est cependant conscient de la difficulté qu’a été pour eux d’être enfant d’agriculteur:

«Petits, ils étaient boursiers et un peu humiliés, ils ne payaient pas la cantine.»

Hélène l’a parfois mal vécu:

«On était un peu vus comme des bouseux, les autres enfants pensaient qu’on se lavait pas trop et qu’on n’était pas très intelligents.»

Mais ils en gardent aujourd’hui surtout les bons souvenirs: les balades en tracteur sur les genoux de leur père, et les pique-niques d’été les soirs d’après moisson.

Rémy, le premier fils, rencontre Claire alors qu’il font tous les deux un BTS en paysage. En couple, ils partent des mois au Brésil et se promènent d’exploitation en exploitation, auprès des agriculteurs locaux. Ils découvrent la permaculture, cette méthode qui vise à laisser aux écosystèmes et à la nature le plus de place possible dans l’exploitation des terres. Rentrés en France, si Rémy reste salarié paysagiste et Claire continue ses études de microbiologie à l’IFREMER, le périple n’est pas oublié. Pendant neuf ans, il infuse dans la tête de Rémy. Pour lui, le métier de paysagiste était frustrant:

«Le but c’est que les clients s’approprient ton jardin et t’as plus à revenir, tu le vois pas évoluer.» De là, l’idée de reprendre la ferme familiale était naturelle: «A mes yeux ça a plus de sens, c’est du long terme. C’est un sol que mes parents, mes grands parents, mes arrières grands parents ont cultivé, il y a une histoire familiale là dessus.» Il reprend une licence de biologie végétale à l’université de Rennes et fait part de son projet à sa compagne. Même si quitter sa Bretagne n’a pas été facile, Claire finit par accepter.

Le projet de Rémy c’est l’agroforesterie. A partir de 2015, ses parents le laissent  planter 1700 arbres et 9000 arbustes au milieu des cultures. A 300 mètres à l’est du village de Lumigny, Pascal passe devant avec sa voiture en 2015. Il ralentit. «On a planté pour la planète, pour l’humanité. Rémy c’est un passionné des arbres, il connaît tous les noms en latin des plantes. Je sais pas comment j’ai transmis, moi j’y connais rien mais c’est sa passion. C’est lui qui a mis ça en place.» Deux ans plus tard, Pascal ne s’occupe plus des champs mais la voiture de son fils s’arrête au même endroit sous les vols d’hirondelles avec le bruit du clocher au loin. Rémy en parle avec la même passion: «La parcelle y’a des mauvaises herbes dedans. J’avais fait du chanvre mais il s’est mal développé, les autres plantes ont fait des graines qui se sont retrouvées dans le sol et poussent», explique Rémy. Malgré ces désagréments, il admire le paysage qui a changé. Les arbres, les herbes folles et les coquelicots, ont poussé, le champ est bio sans sillon creusé par des pulvérisateurs de pesticides.

La transmission pour mieux changer les choses

Le projet de reprise de la ferme ne concerne pas que Rémy. Claire voulait avoir aussi un impact. Elle compte s’occuper de roses et de plantes et médicinales mais aussi continuer les recherches en microbiologie. Si elle admire sa belle-mère, Claire n’est pas prête à avoir le même statut de conjoint collaborateur qu’elle juge «arriéré.» Anne et Pascal travaillent eux toujours à la ferme. Mais ils n’ont plus que 90 hectares. Petit à petit, tout sera converti en bio. Et les groseilliers introduits par Rémy vont servir à vendre des confitures dans la boutique que sa mère a ouverte dès 1985. Si Anne a encore quelques années devant elle, Pascal est proche de faire valoir ses droits à la retraite. Il donne des conseils: «J’ai envie d’accompagner les jeunes qui vont se lancer, c’est mon rôle, j’ai pas le droit de les laisser tomber. Je vais leur apprendre à prendre des risques, tu veux faire ça mais fais attention à ça. Vas-y tu verras bien!»

Alors que les années ont passé et qu’Hélène et ses frères sont partis depuis longtemps du foyer familial, tous sont revenus habiter en Seine-et-Marne. Le deuxième fils Jean est également devenu propriétaire d’une exploitation dans le coin. Et même le hasard semble les réunir. Hélène a acquis en début d’année la maison de Tournan-en-Brie au moment où ses parents en cherchaient aussi une pour laisser la place près de l’exploitation à Claire et Rémy. Et la maison qu’ils ont trouvée, celle qui correspond parfaitement à leurs attentes, est la maison attenante à celle de leur fille. Hélène en est heureuse: «Grâce à eux, j’ai envie d’avoir changé des choses en partant de l’éducation des enfants. C’était subtil, à aucun moment ils m’ont dit il faut changer les choses mais ils étaient dans mille associations, ils se sont toujours démenés pour les gens dans la merde.» Pascal aide d’ailleurs encore ce jour-là sa fille à décoller le papier peint et préparer l’emménagement.

Quand on lui demande ce qu’il faut avoir fait à 58 ans, il répond: «Il faut avoir marqué son passage, laissé une trace. Je laisse trois enfants qui j’espère en laisseront d’autres aussi. Et des enfants qui sont épanouis, c’est déjà pas mal!» Depuis, Pascal a eu deux petits-enfants, Nora, et la fille de Claire et Rémy, Maïa.

 

 

 

Antoine Piel
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