France

Sortie du nucléaire: Hulot entretient le flou sur la méthode

Gilles Bridier, mis à jour le 14.07.2017 à 18 h 52

La lutte contre le réchauffement et la sortie du nucléaire vont de pair, mais pas forcément selon le même calendrier. Le gouvernement doit choisir ses priorités. L’option en faveur de la voiture électrique laisse planer le doute. Pour réduire la part du nucléaire, Nicolas Hulot n’a pas indiqué de méthode.

CHRISTOPHE ARCHAMBAULT / AFP

CHRISTOPHE ARCHAMBAULT / AFP

Pour manifester sa volonté d’accélérer la sortie de la France du nucléaire, il va falloir que le gouvernement se montre un peu plus convaincant. Et que le Premier ministre Édouard Philippe entre dans le concret des mesures à prendre pour assumer des objectifs qui, jusqu’à présent, n’ont pas été portés par une volonté politique évidente.

Nicolas Hulot, ministre de la Transition écologique, est la caution d’Emmanuel Macron pour verdir la politique énergétique de la France. Bien dans son rôle, il a estimé le 10 juillet que, pour atteindre l’objectif de 50% d’électricité d’origine nucléaire en 2025 fixé par la loi de transition énergétique, il faudrait envisager la fermeture  de «peut-être jusqu’à dix-sept réacteurs nucléaires».  

Toujours les mêmes objectifs

 

En l’occurrence, la personnalité politique préférée des Français a seulement repris une hypothèse déjà formulée notamment par la Cour des comptes dans un rapport de février 2016, hypothèse établie selon une simple règle de trois: le parc nucléaire français comprenant aujourd’hui 58 réacteurs et l’objectif de la loi de transition énergétique revenant à retirer un tiers de la production de ces réacteurs, une solution pour y parvenir consisterait à mettre un tiers des réacteurs à l’arrêt. Pas faux, mais pas très nouveau. Et, surtout, pas très réaliste.

Car le véritable défi n’est pas de savoir combien de réacteurs devront être fermés, mais comment les fermer. Et sur ce point, le mystère reste total, bien que toutes les données du problème soient connues. Le ministre avait déjà déclaré à sa prise de fonction que les fermetures seraient menées «sur la base de critères sociaux et de sécurité» et pas en fonction de positions dogmatiques. On en est toujours là.

Tant pour des raisons économiques que sociales, François Hollande et sa ministre de l’Énergie Ségolène Royal ont échoué à stopper la production de la plus vieille centrale de France en activité, celle de Fessenheim avec ses deux réacteurs. Le principe de la fermeture a été réaffirmé par décret à la toute fin du quinquennat, mais seulement à compter de la mise en service de l’EPR de Flamanville selon un accord fixé avec EDF. Donc, pas avant 2019… au moins. Plus de sept ans pour une fermeture! Or, pour tenir le calendrier évoqué par Nicolas Hulot, il faudrait arrêter deux réacteurs… par an à compter de 2017. Selon quelle méthode?

Des contraintes de sûreté négligées

 

Bien sûr, mettre en veille un réacteur est un acte relativement courant, notamment pour mener les opérations de maintenance. Le problème se complique pour un arrêt définitif, dès qu’on entre dans le domaine des procédures imposées par l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) pour entamer le démantèlement des réacteurs. En l’état actuel, la loi impose une déclaration d’arrêt d’activité, puis deux ans plus tard un dossier sur les conditions du démantèlement. Une procédure est ensuite engagée pour valider les conditions de l’opération, qui doit aboutir à un décret de démantèlement trois ans plus tard. C’est seulement ensuite que les opérations de déconstruction peuvent commencer.

En outre à ce jour, tous les démantèlements en cours (à Brennilis, Chinon, Saint-Laurent-des-Eaux, Bugey, Creys-Malville, Chooz…) ont pris du retard sur les calendriers, et on imagine facilement l’engorgement des procédures et opérations au cas où 17 fermetures seraient décidées presque simultanément. Comment régler concrètement le problème? Bien que les questions soient régulièrement soulevées, le manque d’anticipation des politiques sur le sujet persiste. Et du même coup, le calendrier politique se trouve totalement déconnecté de celui imposé par l’Autorité de sûreté.

Économies d’énergie et voiture électrique

 

Autre question, et non des moindres: comment combler le différentiel d’électricité disponible dû à la fermeture de ces réacteur ? Les économies d’énergie sont la meilleure solution. Grâce à l’isolation thermique des bâtiments et à des pratiques domestiques vertueuses des Français, le secteur résidentiel pourrait réduire de 50% sa consommation, évalue Olivier Sidler, de l’association négaWatt. Environ 10% de la production d’électricité française pourrait ainsi être économisé, autorisant la fermeture de six réacteurs nucléaires d’un coup… en théorie.

Mais dans la réalité, les économies d’énergie sont d’autant plus difficiles à enregistrer que, de l’utilisation des chauffe-eau électriques (sans parler des radiateurs) aux climatiseurs, les sollicitations pour consommer plus d’électricité se multiplient. Et la quête d’un plus grand confort de vie est souvent antinomique avec les efforts à consentir pour économiser l’énergie.

Sans parler du développement de la voiture électrique. Avec 1,4% de part de marché aujourd’hui en France pour les meilleurs mois, elle va profiter d’un nouveau coup d’accélérateur sous l’impulsion des pouvoirs publics, et fait partie du Plan climat présenté par Nicolas Hulot. Or, si la vente des voitures à moteur thermique devient interdite à partir de 2040 et si le parc des voitures électriques est appelé à se développer au rythme de 2 millions de nouveaux véhicules par an, il faudra s’appuyer sur de nouvelles capacités pour charger leurs batteries. Ce qui ne va pas dans le sens d’une réduction des besoins en électricité. La voiture électrique est un élément de la lutte contre les émissions de gaz à effet de serre, pas un argument pour sortir du nucléaire.

Un basculement contrarié sur les énergies renouvelables

Les énergies renouvelables offrent de nouvelles opportunités de substitution au nucléaire, à des coûts qui deviennent compétitifs. Représentant 19% de la production d’électricité en France d’après le Syndicat des énergies renouvelables, elles ne sont d’ores et déjà pas négligeables. Toutefois, plus de la moitié de cette production provient de l’hydroélectricité. L'éolien ne fournit encore que 4,1% de la consommation, et le solaire photovoltaïque 1,8%. Sachant que la fermeture de 17 réacteurs entrainerait une baisse de quelque 25% de la production totale d’électricité en France, le différentiel à combler est énorme.

Certes, des projets sont en cours de réalisation, notamment dans l’éolien. Mais les procédures et autres enquêtes d’utilité publiques retardent le développement de l’éolien tant terrestre que maritime, dont la puissance n’atteint que la quart des capacités disponibles en Allemagne, selon Connaissance des énergies. Les freins au basculement sur les énergies renouvelables sont multiples, et les groupes de pression qui défendent un modèle reposant sur le nucléaire pèse de tout leur poids contre leur extension.

Réalisme et volonté politique

 

«La part du nucléaire ne baissera pas qu’on le veuille ou non à 50% en 2025. C’est irréaliste du fait de la baisse du parc nucléaire qui serait à organiser et de la montée en puissance des énergies renouvelables que cela suppose», concluait l’an dernier Alain Grandjean, expert mandaté par Ségolène Royal pour mener une mission sur le prix du carbone. L’élection d’Emmanuel Macron à la présidence de la République et la nomination de Nicolas Hulot comme ministre d’état ne sauraient à elles-seules rebattre les cartes.

Mieux vaudrait, selon Alain Grandjean, «se donner des objectifs ambitieux mais mieux lissés dans le temps». En commençant par doter la France du volet nucléaire qui manque à la programmation pluriannuelle de l’énergie de 2016: pour des raisons politiques, Ségolène Royal avait jugé prudent de le reporter.

Car seul un agenda définitif et réaliste peut permettre de sortir des valses hésitations et changements de pied des gouvernements sur l’avenir du nucléaire en France. EDF, déjà, en a besoin pour orienter ses investissements. Car, qu’il s’agisse de pousser les feux des énergies renouvelables pour respecter la loi de transition énergétique ou d’engager les investissements pour la maintenance des centrales, l’unité de comptes serait de 100 milliards d’euros, voire un peu plus.

Et le renouvelable?

 

Le nucléaire présente l’avantage de participer à la lutte contre le réchauffement climatique en réduisant les émissions de gaz à effet de serre, mais c’est une technologie complexe, qui génère des déchets radioactifs et ne peut à ce titre prétendre être une énergie «propre».  En outre, il implique de lourds investissements de maintenance et le démantèlement des centrales pose des problèmes qui avaient été fortement sous-estimés.

Les énergies renouvelables participent tout autant à la lutte contre le réchauffement, présentent moins de risque et sont propres, mais l’intermittence qui les caractérise oblige de les adosser peu ou prou à des sources d’énergie plus classiques pour contourner le risque de black-out lorsque leur rendement se dégrade. Elles sont devenues financièrement compétitives, mais le remplacement des capacités nucléaires par des renouvelables suppose une accélération considérable de leur développement. Or, cette accélération sans laquelle aucune réduction à 50% du nucléaire ne pourra être envisagée, ne transparaît pas actuellement dans les dispositions affichées.

C’est ce choix que devra définir Édouard Philippe avec le feu vert d’Emmanuel Macron, et que Nicolas Hulot devra porter. Avec la méthode qui, pour l’instant, fait défaut.

Gilles Bridier
Gilles Bridier (661 articles)
Journaliste
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