Monde

La guerre de genre de la jeunesse iranienne

Paul Chami, mis à jour le 28.12.2009 à 17 h 05

Plus de quinze personnes ont été tuées lors des émeutes du dimanche 27 décembre à Téhéran. La résistance en Iran à Mahmoud Ahmadinejad n'a en fait jamais cessé depuis son élection truquée du 12 juin.

Plus de quinze personnes ont été tuées lors des émeutes du dimanche 27 décembre à Téhéran, selon la télévision d'État iranienne. Cinq seraient des victimes de "groupes terroristes" et "plus de dix" appartiennent à des "groupes antirévolutionnaires", selon ce média, qui cite le ministère des Renseignements. D'après les informations fournies par plusieurs sites d'opposition, le neveu du leader de l'opposition Mir Hossein Moussavi a été tué lors de ces affrontements, les plus sanglants depuis les grandes manifestations de juin qui avaient suivi la réélection contestée du président Mahmoud Ahmadinejad.

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Depuis le 12 juin 2009 (date des élections confisquées par l'actuel président Mahmoud Ahmadinejad), la contestation ne faiblit pas en Iran. Elle connaît même un regain de tension que le deuil du Grand Ayatollah Ali Montazeri, mort le 19 décembre, ne manque pas de renforcer. Montazeri était devenu depuis 1989 une figure de l'opposition. Dauphin de Khomeyni avant d'être révoqué pour avoir condamné les exécutions massives de prisonniers d'opinion à la fin de la guerre Iran-Irak, il avait été écarté des sphères dirigeantes, mais avait continué à s'exprimer, notamment pour dénoncer la fraude électorale du 12 juin dernier. Le cycle de commémorations engendré par ce deuil, et qui va durer plusieurs semaines, a de quoi faire trembler les dirigeants actuels. D'autant que les modes de mobilisation sont de plus en plus polymorphes et créatifs.

Depuis quelques jours, une vidéo intitulée «Nous sommes tous des Majid» déclenche le buzz sur internet. Ce clip est révélateur de la guerre des images qui se joue sur la scène politique iranienne, à côté des formes plus traditionnelles de contestation reprises de la révolution de 1979 (appel à la prière, commémoration des martyrs des manifestation suivant le calendrier rituel des deuils, instrumentalisation des dates officielles, religieuses ou politiques, pour pouvoir manifester...). «Nous sommes tous des Majid» est la réponse collective élaborée par des jeunes Iraniens pour protester contre l'humiliation faite à un dirigeant étudiant, Majid Tavakoli, arrêté sur un campus, emprisonné et déguisé en femme par ses geôliers. En le prenant ainsi en photo et en faisant circuler le cliché, les partisans d'Ahmadinejad pensaient le tourner en ridicule et porter un coup au mouvement de contestation universitaire. La réponse fut aussi joyeuse qu'inattendue. Des dizaines de jeunes Iraniens ont ainsi été filmés, déguisés en femmes, sous un foulard islamique, un tchador ou un petit fichu coquin, souriant avec confiance et faisant le V de la victoire. Une chanson, à deux voix (féminine et masculine), hymne à la liberté, rythme ce défilé incessant et représentatif des différentes façons de porter le voile islamique en Iran. Mais au-delà de la réponse de la bergère au berger dans cette guerre médiatique, cette vidéo exprime des formes de transgressions bien plus profondes et subliminales.

Depuis 1979, un sévère contrôle des mœurs impose à la société iranienne un cloisonnement de l'espace public et un refus de toute forme de mixité (entrées pour les hommes et d'autres pour les femmes dans les bâtiments publics, bus aux espaces séparés, imposition du port du foulard aux femmes...). Contrôler les corps, leur apparence et leur trajectoire dans la ville relève bien d'un acte politique, d'une façon d'imposer un mode de «vivre ensemble». Ce contrôle des mœurs a été l'un des symbole clé du régime, il est peut-être aujourd'hui le dernier rempart de l'identité d'un système en bout de course. Et c'est donc aussi sur ce terrain que la contestation des opposants à Ahmadinejad s'étend et que les comportements les plus intimes deviennent aussi des déclarations politiques.

Depuis quelques années, la transsexualité n'est plus anecdotique, l'Iran étant le pays de la région où le plus d'opérations de changement de sexe a lieu. Mais changer de sexe, de nom, de carte d'identité, c'est malgré tout entrer dans une nouvelle case et la transsexualité a été admise par les autorités. Si le plus important est d'éviter le désordre social, la véritable transgression reste l'homosexualité, condamnée à la peine de mort. Un jeune iranien homosexuel vient d'ailleurs de se voir reconnaître le droit d'asile en Espagne à ce motif. Le travestissement officiellement prohibé dans les textes de censure au cinéma reste un délit dans la société, justement car il est brouillage des lignes bien établies.

Dans ce contexte, réaliser une vidéo qui parasite à loisir les frontières des genres est un geste qui dépasse le soutien à la seule cause de cet étudiant humilié et devient une réponse sublimée à une situation d'assignation permanente. Elle bouscule le politique, non pas en dévoilant les femmes mais en voilant les hommes, sur un mode joyeusement revanchard et moderne. Le refus de la frontière, des assignations en tout genre crève la toile. «Nous sommes tous des Majid» semble crier aux forces les plus réactionnaires du régime que la langue persane n'a pas de genre et qu'il n'y a pas de mauvais genre en Iran.

Paul Chami

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«Décoder les manifestation iraniennes»

Image de Une: Des soutiens à Majid Tovakoli, Steve Rhodes via Flickr

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