Culture

La blockchain et le marché de l’art: évolution ou révolution?

Jean-Max Koskievic, mis à jour le 15.07.2017 à 17 h 24

La numérisation gagne le marché de l'art. Si de nombreux problèmes s'en trouvent réglés, d'autres ne manquent pas d'apparaître.

Namecoin | Cryptocurrency Art Gallery via Flickr CC License by

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Le marché de l’art –un des marchés les plus anciens au monde et aussi l’un des plus dérégulés (juste après celui des armes)– connaît depuis cinq ans une évolution hors du commun: la numérisation.

Désormais que l’on soit collectionneur, marchand, galeriste ou institution culturelle, plus besoin de voir physiquement une œuvre, de la toucher ou de la scruter dans ses moindres détails, l’imagerie 3D et la réalité augmentée sont là pour être vos yeux et vos mains. Plus besoin non plus de parcourir les galeries, les marchands ou les salles des ventes à la recherche de perles rares, postez quelques alertes (sur Artsy ou encore Lotprivé) et vos lots préférés vous attendront tranquillement dans votre boîte e-mail.

Enfin, plus besoin de s’encombrer de lourds catalogues de ventes aux enchères, de catalogues raisonnés ou de monographies d’artistes, une simple recherche sur des bases de données (Artprice, Artnet, ou encore Auction) permet de retrouver tout l’historique des prix d’une œuvre.

Une évolution bénéfique, mais…

Cette évolution a grandement profité aux artistes aussi puisque de plus en plus de sites proposent de mettre en ligne leurs œuvres et de permettre aux artistes d’être en contact avec les clients finaux et de court-circuiter le coûteux système des galeries.

Ainsi, la numérisation a permis d’introduire un peu de transparence dans un marché opaque, de rétablir un peu de confiance dans un marché de dupe et plus généralement de libérer les acteurs de la neurasthénie des intermédiaires. Bref, aller vers plus de régulation.

Mais la numérisation du marché de l’art pose encore un certain nombre de questions dont la plus importante est la difficulté de pouvoir confirmer l’authenticité d’une œuvre, pierre angulaire sur laquelle repose tout le marché de l’art. C’est là que la blockchain fait son entrée et pourrait représenter une vraie révolution.

Bitcoin, Litecoin & Namecoin Modern Art Gallery. Namecoin/Flickr

Les atouts de la blockchain

Tout le monde a entendu parler de la blockchain. En quelques mots (non techniques), la blockchain est une technologie révolutionnaire de stockage d’information (comme l’étaient en leur temps la carte perforée, la disquette ou le CD-Rom) et de transmission de cette information (par Internet). Pourquoi révolutionnaire?

Elle est transparente (tout le monde peut consulter la totalité des échanges ou des transactions intervenues dans la blockchain depuis sa création), ultra-sécurisée (comme son nom l’indique, la blockchain fonctionne grâce à des blocs cryptés séparés qui sont validés un par un par des tiers de confiance) et décentralisée (la technologie blockchain n’est supervisée par aucune instance centrale puisqu’elle repose sur des relations entre pairs).

Ainsi dès aujourd’hui, des start-up (comme la jeune pousse française Seezart) rendent possible, grâce à la blockchain, pour n’importe quel acteur du marché de l’art (artiste, ayants-droits d’artiste, collectionneur, galerie, marchand, salle des ventes et même les institutions culturelles) d’enregistrer ses œuvres, de les localiser, de tracer leur provenance ou encore de les authentifier.

Pour l’instant, l’authentification est déclarative aux dires d’experts plus ou moins accrédités. Dès demain, la technologie aujourd’hui encore balbutiante de reconnaissance d’images permettra d’identifier de façon certaine et unique les œuvres et de renforcer leur authenticité, principale faiblesse du commerce en ligne évoquée par les acteurs du marché (selon le « Hiscox Online Art Trade Report 2017 », 87 % des acheteurs interrogés déclarent « qu’un certificat d’authenticité contribuerait à justifier leur achat » d’une œuvre d’art).

«Art and The blockchain» (Furtherfield). Furtherfield/Visual Hunt, CC BY-NC

Le marché des certificats d’authenticité

Tout cela est très prometteur mais est-ce finalement bien adapté au marché de l’art? En effet, si l’on regarde plus spécifiquement le marché (c’est bien un marché) des certificats d’authenticité, qu’observe-t-on?

En Europe, le marché des certificats d’authenticité est une manne céleste pour de nombreux artistes (une fois vendues leurs œuvres certains n’hésitent pas à demander des sommes importantes pour émettre des certificats d’authenticité papier), pour des ayants-droits d’artistes (souvent morts avant leur propre naissance…), pour des experts plus ou moins autoproclamés spécialistes d’un artiste (comme feu Jacques Polieri pour Jean‑Michel Atlan), pour d’importantes galeries (comme la galerie Gagosian ou la galerie Perrotin) ou certaines fondations (comme la fondation Wildenstein) qui rachètent à prix d’or les archives d’artistes connus à des ayants-droits appâtés par les gains et délivrent à leur tour des certificats moyennant finance.

Ces procédés peuvent paraître choquants mais ils ne le sont pas le moins du monde. Au contraire. Qui voudrait posséder une œuvre sans avoir la preuve indubitable de son authenticité? Cela vaut bien quelques centaines d’euros. Des questions subsistent néanmoins.

Certes la blockchain va permettre de créer techniquement une empreinte numérique unique et infalsifiable pour chaque œuvre d’art certifiée par son biais mais quid du rôle des «certificateurs» actuels qui sont des parties prenantes incontournables du processus? S’ils interviennent comme tiers de confiance (ce qui serait une vraie valeur ajoutée pour une plateforme de marché en ligne), comment compenser la perte de cette manne dans un modèle reposant sur la gratuité des informations et des validations par blocs?

QUI gouverne la blockchain ? Tone & Iva/Visual Hunt, CC BY-NC-SA

Le délicat problème de la gouvernance

Au-delà de la question centrale de l’authenticité, une question plus générale sur la blockchain émane. En effet, du fait même de son ADN, c’est-à-dire des choix technologiques décidés par sa communauté d’utilisateur (donc générateur de conflits) et de son canal de transmission (l’internet), tous les problèmes liés à la gouvernance de l’Internet se posent aussi pour la blockchain.

La première réponse qui a été apportée est la mise en place de D.A.O. (Decentralized Autonomous Organizations) qui sont des organisations numériques qui fournissent des règles transparentes et immuables de gouvernance (puisqu’inscrites dans la blockchain) à une communauté d’utilisateurs. Mais quelle est la réelle légalité de ces règles dans un monde Internet guidé par «code is law»? Quelle est la légitimité de la petite communauté à la tête des D.A.O. et édictant ces règles?

L’exemple du Bitcoin est édifiant mais très instructif. Le bitcoin est une monnaie électronique cryptée circulant sur l’Internet depuis 2008 dans le cadre de la première blockchain jamais créée. L’objectif, tout à fait louable, de cette monnaie était d’éviter des échanges marchands reposant sur le choix d’une monnaie pouvant faire l’objet de manipulation (par exemple une dévaluation) de la part de certains acteurs financiers ou gouvernements.

The ConversationMais comme tout instrument de paiement, le besoin de gouvernance et de régulation est apparu pour le bitcoin et une petite partie de la communauté (les «capitalistes») s’est mise à jouer ce rôle et à décider pour les autres. Le résultat et qu’aujourd’hui il y a 16 millions de bitcoins en circulation dont 3,5 millions environ (soit 20%) sont détenus par cette centaine de «capitalistes». Une réflexion en profondeur reste encore à mener afin que ce que la numérisation a permis de faire en terme de régulation du marché de l’art, la blockchain ne puisse le défaire!

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

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Jean-Max Koskievic
Jean-Max Koskievic (1 article)
Professeur associé
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