Culture

Être une «unlikable woman», ça veut dire quoi?

Déborah Malet et Stylist, mis à jour le 12.07.2017 à 16 h 21

On vous explique la fabrication de l’insulte qui frappe désormais aux États-Unis n’importe quelle femme un peu trop indépendante.

Las Fallas Valencia Spain angry woman | Keith Ellwood via Flickr CC License by

Las Fallas Valencia Spain angry woman | Keith Ellwood via Flickr CC License by

1. Ce que ça veut dire 

La «unlikable woman», ou «femme déplaisante», est une femme dont le capital sympathie avoisine le score de Copé à la primaire de la droite. Elle incarne le double standard dont est victime la gent féminine qu’on juge avec moins de bienveillance que les  hommes pour des comportements identiques. On vous a déjà reproché de parler et rire trop fort? Vous êtes détestable (vs. un mec drôle). Que vous aviez les dents longues qui rayent le parquet? Vous êtes détestable (vs. un mec ambitieux). Que vous aviez tendance à tirer la tronche (votre resting bitch face quand vous réfléchissez)? Vous êtes détestable (vs. Le Penseur de Rodin). «Dès qu’une femme sort du rang de ce qui est traditionnellement accepté (douceur, discrétion, joliesse, candeur, humilité), l’artillerie lourde est sortie pour la disqualifier, souvent avec des mots durs», rappelle Clarence Edgard-Rosa, journaliste et auteure de Les Gros Mots: abécédaire joyeusement moderne du féminisme (éd. Hugo&Cie). 

2.La patiente zéro

Skyler White, l’épouse de Walter dans la série Breaking Bad, incarnée par l’actrice AnnaGunn de 2008 à 2013. Son personnage a déclenché un shitstorm d’insultes, alimenté par des groupes Facebook comme I Hate Skyler White ou Fuck Skyler White, d’une violence inouïe juste parce que ce n’est pas une épouse modèle dévouée corps et âme à son dealer de mari. Dans une tribune publiée en 2013 dans le New York Times, l’actrice revient sur la haine dont elle a été victime: «Skyler ne se plie pas à un confortable idéal des archétypes féminins, elle est devenue une sorte de test de Rorschach pour la société, qui mesure notre vision du genre féminin.»

3.La cible parfaite

Hillary Clinton. «Les Américains ont plus de mots pour exprimer leur désamour et haine envers Hillary que les Inuits en ont pour qualifier la neige», balançait l’humoriste Jena Friedman, en octobre dans le New York Times. La candidate malheureuse à la présidentielle américaine a été désignée d’unlikable woman durant toute sa campagne,même au sein de son camp. Donald Trump allant jusqu’à lui balancer un «such a nasty woman» («femme méchante, indécente, obscène…». Bref, un cran au-dessus).

Pour retrouver tant de haine chez nous, il faut remonter à Christiane Taubira ou Ségolène Royal... «Ce sont en première ligne les femmes politiques et de pouvoir, celles qui montrent de l’ambition et de la fermeté –qualités qu’on alloue et accepte chez l’homme–,  qui sont taxées de détestables car elles pervertissent l’ordre établi des genres et des sexes», confirme Stéphanie Pahud, linguiste et auteure du Petit Traité de désobéissance féministe (éd. Arttesia), qui fait remonter l’insulte aux Suffragettes, «qui se battaient pour le droit de vote des femmes au début du XXe siècle au Royaume-Uni, et qui étaient taxées à l’époque de “mégères”».

4.La version raciste

Le «angry black woman» employé par les médias anglophones en 2014 pour désigner les héroïnes afro-américaines «powerful et intimidantes» de la showrunner Shonda Rhimes (en ligne de mire, l’interprète dans la série How to Get Away with Murder).

5.Pourquoi l’expression risque de rester

Parce qu’elle a donné son nom à un genre de comédie. À partir de 2013, année où les studios ont intégré davantage de premiers rôles féminins dans les fictions, dont des personnages de loseuse, névrosée, égocentrique, alcoolique, arriviste, manipulatrice, dépressive…  Young Adult, Mes meilleures amies, les récentes séries You’re the Worst ou encore Fleabag sont des unlikable women movies. Comme le soulignait l’actrice indé et auteure anglaise Jane Bussmann au journal The Independent en 2013: «Les femmes sont élevées et conditionnées pour ne froisser personne, ne pas paraître horribles. Or, les deux choses qui fonctionnent dans une comédie, c’est bien d’être horrible et d’énerver les gens.» CQFD.

6.Et si on s'appropriait le «unlikable woman»

Les pro-Clinton se sont bien emparés du «nasty woman» en l’arborant sur des T-shirts après tout. C’est donc ce que propose Clarence Edgard-Rosa: «C’est une expression qui exprime une forme de mépris, mais pas forcément venant de la personne qui le dit – par exemple, de façon sarcastique, je pourrais l’utiliser comme un compliment pour qualifier une femme en dehors du cadre, mal vue socialement… Et qu’à titre personnel j’admire pour ça! Les mauvaises filles et les anti-héroïnes sont souvent des femmes qui, par ce qu’elles ont d’“antipathique”, questionnent et réinventent les normes de la féminité.» En même temps, quelle femme est prête à devenir une «bonne fifille» si cela implique de se faire attraper par la chatte? 

Déborah Malet
Déborah Malet (13 articles)
Journaliste
Stylist
Stylist (151 articles)
Mode, culture, beauté, société.
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte