France

N'oublions pas l'autre France

Philippe Boggio, mis à jour le 13.07.2017 à 11 h 45

Pendant la campagne présidentielle, des centaines de reportages sont allés débusquer la France des invisibles. Depuis que la campagne est terminée, ils le sont déjà redevenus, invisibles, et même encore un peu plus qu'avant. Le gouvernement aurait tort de les oublier.

Juillet 2007 à Noeux-les-Mines, commune dans laquelle s'est rendu Emmanuel Macron pendant la campagne | AFP PHOTO / PHILIPPE HUGUEN

Juillet 2007 à Noeux-les-Mines, commune dans laquelle s'est rendu Emmanuel Macron pendant la campagne | AFP PHOTO / PHILIPPE HUGUEN

Sans doute faut-il remonter plus loin, tant la désignation des contraires est devenue affaire complexe, un peu partout, remonter, par exemple, à cet échange, aussi bref que surréaliste:

«-Je ne suis pas pitoyable.

-Mais, non, bien sûr, non!»

Il plaisante, et va le lui dire, l’œil goguenard, dans la phrase suivante. Mais la reporter, tout juste débarquée de Washington en pays trumpiste, et peu habituée à l’humour local, en bredouille tout de même d’embarras. Bien sûr que cet ouvrier pauvre, qui s’apprête à miser sa dernière chemise sur Donald Trump, n’est pas «pitoyable»!

La scène, une interview rapide de télévision, se passe sur une chaîne américaine, pendant la dernière campagne américaine, mais à tout bien considérer, elle aurait pu figurer parmi les fleurons grinçants de notre propre campagne présidentielle. Quelques jours plus tôt, le 9 septembre 2016, persuadée de faire un tabac, à New-York, devant le public conquis du Gala LGBT pour Hillary, la candidate démocrate avait lâché: «pour généraliser, en gros, vous pouvez placer la moitié des partisans de Trump dans ce que j’appelle le panier des pitoyables (the basket of deplorables)» Avant de détailler: «les racistes, sexistes, homophobes, xénophobes, islamophobes». «En gros»; «la moitié»… Hillary avait calibré son attaque, mais cela faisait encore beaucoup trop d’Américains pour que l’affirmation sonne juste. Un bête mépris social avait fait l’appoint.

Sous l’insulte, les réseaux sociaux conservateurs s’étaient aussitôt enflammés. Dans un tweet, Donald Trump avait dénoncé cette façon de traiter ses supporters. «Des millions de personnes incroyables, qui travaillent dur», avait-il écrit. En quelques heures, l’offense avait même été renvoyée à l’expéditrice, revendiquée et intégrée à la campagne. Du genre: nous sommes tous pitoyables! Votez pitoyable!

Hillary avait fini par s’excuser, et la leçon avait été retenue, côté démocrate, jusqu’à la présidentielle US. Puis elle avait été exportée en France où les «déclassés» de toutes natures, les oubliés de «la mondialisation heureuse», premières cibles, là aussi, du vote populiste, ne plaisantent pas non plus avec les qualificatifs les désignant.

L'énigme de «l'autre» France

Tout le printemps, des reportages sur la présidentielle tricolore ont souvent surpris ces Français des confins, géographiques ou sociaux, en état d’infériorité immédiate, c’est à dire plus humiliés encore qu’à l’ordinaire, parce que soudain placés devant témoins. Débusqués.

Des enquêteurs les trouvaient tétanisés, comme des lapins pris dans les phares d’une voiture, les accablant sans le vouloir, à la première question sur leurs existences de chômeurs en fin de droits ou de victimes de la désertification.

Ou alors éclatait d’emblée, face à la caméra, un excès de susceptibilité, par lequel, profitant de leur minute de gloire médiatique, certains de nos concitoyens, à les écouter, aussi relégués, aussi peu vernis, que les précédents, déversaient, sans prendre le temps de respirer, les logorrhées d’une aigreur qu’ils étaient bien obligés de cantonner, les autres jours, faute de mieux, au bistrot, dans les files d’attente de Pôle Emploi, ou dans la solitude de leur cuisine. Non, ils ne voteraient pas. Tous pourris! Ou alors, ils allaient essayer Marine Le Pen. Rien que pour emmerder «le système».

Beaucoup de reportages, oui, sur cette «autre France» qui reste une énigme, faute d’avoir été suivie, en temps réel, au long des vingt dernières années. Images et interviews la plupart du temps bienveillantes, qui tentaient d’éviter la condescendance, et qui emmagasinaient les chocs en retour d’un monde ancien, ou plutôt de souffrances anciennes, saisi dans ses décors déprimés de rues déshumanisées et d’usines fermées. Devait exister un ghetto, derrière, se disait-on, une réserve indienne, tant ceux que les équipes télé invitaient au dialogue paraissaient s’être extraits d’un enfer. Au moins psychologique. Au moins cérébral.

Des contre-vérités douloureuses se déversaient sur nos écrans, répétées, sur «l’assistanat», dont ces Français interrogés refusaient, pour eux-mêmes, autant le mot que l’état. «Assistés», eux? Jamais de la vie. C’était les insulter. «Les assistés», c’étaient les autres, ces immigrés qui leur mangeaient sur le dos la laine des allocations qui devraient leur être dues, à eux. «On a rien, ils ont tout». Rancoeurs recuites, rendues obsessionnelles par des facultés mentales à plat et des destinées condamnées au sur-place.

Des technocrates nous avaient expliqué que ces millions de Français habitaient «les territoires» et non plus seulement le territoire, comme autrefois leurs pères, comme si ce pluriel convenait mieux, désormais, à leurs bas morceaux de province et de périphérie. Et si l’on restait à attendre, là, dans la rue ou devant l’usine, il allait en venir beaucoup d’autres, ressemblants, jusqu’à compter une bonne partie des 11 millions de voix qui allaient être attribuées, le 7 mai, à la candidate d’extrème-droite. De leurs plaintes croisées, au fil des enregistrements, se dégageait l’idée d’une unanimité dynamique, pour ne pas dire revancharde: «on» les avait abandonnés! «On», c’est ça, les autres, les puissants. «Le système», toujours. L’Etat, les politiques, Hollande et Sarko, «tous dans le même sac», les grandes villes non partageuses d’emplois, etc. Et ce «on» avait largement valeur de menace, à bien écouter derrière les mots. La prochaine fois… La prochaine fois, si Macron, pour qui ils n’allaient pas voter, ne les tirait pas rapidement de la mouise, c’est 20 ou 25 millions de voix qu’il faudrait additionner, dans cinq ans. Sans parler des abstentionnistes, parmi lesquels leurs semblables se comptaient aussi.

La bulle onirique des marcheurs

La suite est connue: le 7 mai, finalement, le pays a poussé un soupir de soulagement. Populisme évité. Le pays? Enfin, l’autre pays, qui s’est spontanément proclamé premier, cette «France ouverte», qui, avec 66% des suffrages exprimés en faveur d’Emmanuel Macron, se retrouvait assez majoritaire pour se montrer immédiatement oublieuse de l’autre; une France dernier cri, innovante et numérisée, à en croire les instituts d’opinion, bardée de diplômes et de confiance en soi; l’Ouest, l’Aquitaine, les métropoles, Paris, qui a offert un score himalayen à son libérateur - 90%, ce qui n’est pas forcément bon signe quand on prétend être une ville de la diversité.

On aurait pu rappeler que 43% de ces «macroniens» du 7 mai n’avaient pas voté, au premier tour, pour le programme ou la personne du jeune président, mais plutôt pour éloigner le danger représenté par la qualification de Marine Le Pen au tour suivant, mais à quoi bon? La béatitude générale faisait plaisir à voir, les médias sacrant d’entrée l’union d’Hébé, déesse de la jeunesse, et de Jupiter. Macronite aigue, qui n’est pas encore retombée. «Le président Macron a allumé un brasier d’optimisme (…)», écrivait l’Express, dès le 17 mai. «Les gens ont encore des étoiles dans les yeux quand on parle de lui», observait de son côté François Dagnaud, le maire (PS) du 19ème arrondissement de Paris. Plus mélancolique, Bernard Cazeneuve, le premier ministre final de François Hollande, faisait tout de même remarquer: «nous, nous n’avons jamais bénéficié d’un tel climat».

Deux mois après cette élection qui paraît toujours tenir de la magie, le pays public continue de se prendre pour une principauté, ensoleillée et glamour, uniquement peuplée de CSP+. Même «la société civile», dont Emmanuel Macron avait annoncé l’avènement, par l’intermédiaire de ses députés d’«En marche», semble, après vérification, surtout représentée par la partie supérieure de celle-ci. Dans les circonscriptions aussi, des candidats diplômés, des Français entreprenants, des femmes, des hommes, déjà en réussite personnelle. D’où cette impression d’une saison post-électorale entre soi. D’une France confondue avec ses cadres (83% d’entre eux ont voté pour Macron), et qui paraît tout à fait s’en satisfaire, comme si elle se retrouvait maintenant allégée d’une certaine gêne. Comme si, autour d’elle, l’autre pays, pays «fermé» ou «pessimiste» - traductions libres de «pitoyable» - s’était soudain effacé, à 20 heures, le 7 mai; comme si le peuple avait brusquement fondu, emportant avec lui, dans le zapping des vainqueurs, les cortèges tristes qu’on lui avait connus, toutes ces dernières années, déclinisme, repli identitaire, inégalités, éloignement territorial, euroscepticisme…

Le retour au silence

 

«9 millions de pauvres, 6 millions de chômeurs». C’était encore la formule préférée, l’amer slogan, il y a peu, de tous les déçus du Hollandisme. Les comptes n’ont pas bougé, toujours aussi indignes d’une grande puissance économique. Mais qui y fait allusion, depuis le mois de mai, dans cette République toute vouée aux «Marcheurs»? Quelle loi-programme vient s’inscrire au menu, même par ordonnance, de la toute neuve Assemblée Nationale, énamourée comme un Bal de Debs? Les premiers mois du quinquennat semblent s’adresser aux «insiders», à ceux qui ont un emploi, des projets, plus encore, des rêves à incarner, et ne traiter que de leurs affaires. Tout le monde a compris qu’Emmanuel Macron le pragmatique cherchait la meilleure façon de relancer le pays en «libérant» le travail et en dopant la compétitivité. Mais par le haut. En commençant par les métiers modernes et les secteurs à forte plus value. Evidemment par le plus facile. La promesse du président, pour la fin du quinquennat? Pas plus de 7% de chômeurs. L’ennui, c’est que les tenants de «l’autre France» sont, eux, souvent encalminés tout en bas des pourcentages restants.

«Quand on est très pauvres, on devient invisible», expliquait, en mars, la présidente du Secours catholique, Véronique Fayet. C’est cela: des invisibles! Qui le sont un peu plus, encore, depuis l’élection, depuis que, rassurées, les caméras ne partent plus à leur recherche. En mai, les politologues avaient encore eu le temps de les localiser, parmi les électeurs de Marine Le Pen, avant que la curiosité médiatique ne s’éteigne. Au nord, au nord-est, dans les anciens bassins miniers, dans les plaines vides d’un centre qui, au large de l’Ile de France, descend lentement, d’un scrutin à l’autre, le long de «la diagonale du vide» qui, des Ardennes aux Pyrénées, relie les petites villes en faillite, les fonds de vallée oubliés, et un monde rural qui a lâché prise.

A ces Français qui retournaient à leur indistinction, au passage, il a été donné quelques noms de plus. L’essayiste Raphael Glucksmann les a comparés à des assignés à résidence. Pierre Moscovici, commissaire européen, a parlé des «couches populaires dépossédées». Jean-Luc Mélenchon a dit: «les petits»; ou encore: «les opprimés». Le sociologue Alain Touraine les a rangés parmi les «forces du passé», par opposition aux «forces ouvertes de l’avenir». Il y a même eu un peu d’incompréhension à leur égard, un rien d’agacement, car le même Alain Touraine prévenait: «il faut que les Français apprennent à aimer l’avenir plus que le passé». Facile! Que fait-il de tous ceux qui ont renoncé depuis longtemps à toute idée d’avenir, par épuisement des raisons personnelles d’en avoir envisagé un? Cela se répare, l’espérance? L’air macronien est entrainant, mais peut-être un peu trop simple. «La France est un paradis peuplé de gens qui se croient en enfer», notait déjà, avant la présidentielle, l’écrivain Sylvain Tesson. Pas faux. Mais tous ceux dont l’enfer est bien réel, et qui vivotent plus qu’ils ne vivent, trop loin du paradis?

L'obligation de Macron

Même s’il a déjà tendance à tourner à la brise, «le vent d’optimisme» actuel empêche encore d’entendre les réponses raisonnables à de telles questions. Cette illusion de tous les possibles s’estompe, évidemment. Bien forcé: elle bute sur la rugosité des comptes publics. Le gouvernement d’Edouard Philippe gère la pénurie à peu près comme les gouvernements du quinquennat précédent, hésitant à sauter le pas de l’austérité, retardant, au bout du quinquennat, des réformes qui avaient été présentées comme immédiates, pendant la campagne. Au dernier moment, le 9 juillet, - un dimanche après-midi! - Emmanuel Macron a «rendu» aux ménages la principale mesure sociale de son programme électoral victorieux, l’allégement de la taxe d’habitation pour 80% des Français le plus modestes, dont Matignon avait déjà annoncé le report. Dès 2018, tous ceux qui gagnent moins de 1200€ par mois devraient pouvoir compter sur ce gain de pouvoir d’achat.

Mais manifestement, ces Français-là ont eu chaud. La mesure a bien failli leur passer sous le nez, renvoyée à une autre année, lointaine; pour qui ne peut attendre, autant dire l’éternité. Le nouveau président, on le comprend, n’a pas voulu connaître l’impopularité de François Hollande par un «ras-le-bol fiscal» aussi brutal que rapide. L’obligation d’Emmanuel Macron est toutefois autre. Plus impérieuse encore que celle qui fût opposée à ses prédécesseurs, Nicolas Sarkozy et François Hollande. Le populisme enfle comme jamais, nourri jusqu’à la gueule par l’accroissement des inégalités. La démocratie s’est réellement mise en danger, en 2017, et les mécontentements croisés du pays profond ne s’en tiendront pas là. «Nous avons un rôle immense: corriger les excès du cours du monde», avait d’ailleurs déclaré le jeune président, lors de son discours d’intronisation.

Dans 5 ans

L’urgence n’a pas disparu avec les premiers pas du quinquennat, et, déjà, ses quelques pré-embourbements. Emmanuel Macron en est conscient, et au dernier jour de la campagne pour le second tour,  il avait évoqué, pendant un échange avec la rédaction de Médiapart, le risque d’«une catastrophe démocratique, dans cinq ans». «Je n’adhère pas à l’idée qu’il y ait deux France», avait-il expliqué. Il espérait que l’une tirerait l’autre vers le haut. «En même temps» qu’il ambitionnait de libérer l’initiative, il entendait renforcer la protection des plus fragiles, fidèle en cela aux stratégies des tensions, professées par son premier maître, le philosophe Paul Ricoeur.

Libéral assumé, familier du modèle scandinave, Emmanuel Macron a souvent témoigné pendant la campagne de sa défiance à l’égard de l’égalitarisme, «qui est une promesse intenable». «On ne va pas se mentir», répétait-il encore aux grévistes de l’usine Whirpool, près d’Amiens, le 26 avril, pendant un face à face mouvementé. Il penche pour l’individualisme, pour l’individu, sa mise ou remise en marche, pour les progrès que celui-ci peut réaliser pour son propre épanouissement, s’il est appuyé par la collectivité. Il a fait siennes les thèses de l’Indien Amartya Sen, le théoricien des «capabilités», ce que chacun, même le moins bien préparé, peut pour lui-même. Ce serait surtout affaire de formation, à entendre le nouveau président. Il l’avait affirmé tel quel à ceux de Whirpool. Personne n’allait leur rendre leurs emplois. Mais, en se formant, ils pourraient en trouver d’autres. «La formation, lui avait-on répondu, dans les bousculades? Y a jamais de boulot derrière!» Et Macron, s’énervant: «Ca fait vingt ans qu’on ne forme plus personne!»

La formation, donc. A faire repartir de zéro. Et cette fois, enfin pour le plus grand nombre. C’est ce qu’il avait tenté de dire, déjà, en 2014, comme ministre de l’économie, et mal lui en avait pris. Ses propos avaient soulevé une vague d’indignation, quand il avait expliqué que certaines ouvrières des abattoirs GAD, alors en grève, étaient «illettrées». C’était vrai, mais inaudible dans le contexte querelleur, à gauche, du quinquennat Hollande. Les abattoirs allaient fermer, avait simplement affirmé le jeune ministre. Inexorable. Or, le premier travail de remplacement se trouvait à 60 kms. Il y fallait donc une voiture. Certaines employées de Gad n’en possédaient pas. Ni même le permis de conduire. Mais elles ne pourraient pas le passer, car elles manquaient pour ce faire des bases scolaires minima. Il fallait donc, pour elles, recommencer par l’apprentissage de la lecture et de l’écriture.

Emmanuel Macron, devenu président, se heurtera-t-il aux mêmes malentendus? Soulèvera-t-il les mêmes indignations lorsqu’il entendra, fouillant les réalités de «l’autre France», parler clair, «et ne pas se mentir»? Les différends sociaux sont nombreux, et à vif. Désigner l’autre, quand on ne veut pas le flatter, est devenu déjà de l’ordre de l’insulte. Le président peut compter sur les promoteurs du populisme hexagonal, à gauche et à droite, pour le lui rappeler bruyamment.

Les gens

Mais il y a aussi les intéressés eux-mêmes. «Les gens», comme les nomme encore Jean-Luc Mélenchon. Laissés seuls, souvent, à leur sentiment permanent d’humiliation, qui pourraient se cabrer même en face d’une main tendue. En avril, Emmanuel Macron et sa suite de campagne, comme le rapporte l’excellent article de Zineb Dryef, dans Le Monde, s’étaient rendus chez l’habitante d’une petite maison locative de Noeux-les-Mines (Pas-de-Calais). «Ils étaient une vingtaine dans sa cuisine, écrivait notre consoeur, dont elle ne peut plus encadrer le gris sale, le vert pomme, le rose écarlate. C’était comme ça quand elle était arrivée».

Macron avait interrogé son hôtesse sur les travaux à faire pour reprendre les murs lépreux, et celle-ci l’avait trouvé sympathique. En plus, il avait eu la délicatesse de venir avec des chocolats. Puis le candidat était reparti. Plus tard, il avait rencontré la presse régionale, devant laquelle il avait évoqué «l’alcoolisme et le tabagisme qui se sont installés dans le bassin minier». Une phrase générale qui renvoyait aux causes du malheur local. La dame de Noeux-les-Mines l’avait pris pour elle, pour sa famille, ses voisins. «On lui en veut quand même, avait-elle expliqué au Monde. Il a critiqué et insulté les gens du Pas-de-Calais, alors qu’on l’a reçu chez nous. Il a dit qu’on était des alcooliques, des tabagiques, des fainéants, des personnes à faire des enfants».

Comment s’y prendra-t-il? Les premiers échanges post-électoraux d’Emmanuel Macron avec ce peuple dont il a maintenant la charge sont apparus curieusement un peu indirects. Par une communication froide, un peu hautaine, solennelle. L’action gouvernementale au jour le jour, le débat parlementaire d’ouverture de la loi Travail, ne sont vraiment perceptibles que par le milieu politico-médiatique. Emmanuel Macron tarde peut-être à parler au pays, les yeux dans les yeux; mieux: dans le gras du pays, devant les usines, même en grève, comme il a montré qu’il ne craignait pas de le faire. Il doit convaincre ceux qui lui sont les plus éloignés.

Il serait dangereux de laisser cette «autre France» alimentée du seul filet d’eau de l’opposition populiste au régime. Une poignée d’élus frontistes ou mélenchonistes, même pour une France mal cernée, c’est trop peu de représentation, et, même en colère, les manifs organisées, le 12 juillet, par la France insoumise, demeurent des opérations urbaines, pour militants, dont l’écho aura du mal à courir jusqu’au plus reculé des culs de sac sociaux. Emmanuel Macron devra bien plonger lui-même dans cette mêlée humaine et économique, sans garde-fou. Travail de titan, certes. Mais le retour à l’inertie de cette autre France-là n’est peut-être qu’apparent. Ou provisoire.

Philippe Boggio
Philippe Boggio (168 articles)
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