France

Jean-Michel Lambert: Mort du «petit juge» à qui l'on reprochait d'avoir commis «l'irréparable»

Sandrine Issartel, mis à jour le 12.07.2017 à 9 h 04

Il avait 32 ans lorsqu’il s’est vu confier l’enquête au lendemain de la mort de Gregory Villemin le 16 octobre 1984 dans les Vosges. A 65 ans, le corps du «petit juge» a été retrouvé sans vie, mardi soir, en plein resurgissement, 33 ans après les faits, de ce qu’il appelait «l’Affaire». Le premier, et très controversé magistrat, portait un sac plastique sur la tête.

Le 22, 1985: Jean-Michel Lambert se rend à son bureau d'Epinal | MARCEL MOCHET / AFP

Le 22, 1985: Jean-Michel Lambert se rend à son bureau d'Epinal | MARCEL MOCHET / AFP

Il était surnommé «le magistrat le plus célèbre de France» tant son nom a fait couler d’encre. Sans doute ne s’y attendait-il pas, le 1er février 1980, jour de son installation dans ses fonctions de juge d’instruction à Epinal. Tout juste diplômé de l’Ecole nationale de la magistrature, Jean-Michel Lambert a alors 28 ans. «Si vous aimez la randonnée pédestre, vous vous plairez dans les Vosges. Et puis vous verrez: sur le plan du travail, vous serez bien. C’est un département tranquille où il ne se passe rien», lui avait affirmé le premier président de la cour d’appel de Nancy, la veille de sa prise de fonction*.

«L’erreur judiciaire dans toute son horreur»

Mardi soir, son épouse, inquiète de ne pas avoir de nouvelles, avait contacté une voisine lui demandant de se rendre à leur domicile situé près du Mans (dans la Sarthe). Dans l’appartement, elle retrouvait le corps sans vie du magistrat retraité, un sac sur la tête. La thèse du suicide est évoquée; une enquête est néanmoins ouverte pour déterminer les causes de la mort du magistrat.

Le matin même, BFMTV publiait des extraits inédits des carnets personnels du juge Maurice Simon, le magistrat qui, en 1987, avait pris la suite du juge Lambert dans l’enquête sur la mort du petit Gregory, prenant l’exact contre-pied du travail et des orientations de son prédécesseur.

«On reste confondu devant les carences, les irrégularités, les fautes (…) ou le désordre intellectuel du juge Lambert. Je suis en présence de l’erreur judiciaire dans toute son horreur», écrivait le juge Simon en avril 1988.

Le 16 octobre 1984, à 17h, Grégory Villemin, 4 ans, joue sur un tas de sable devant la maison de ses parents, Christine et Jean-Marie. A 17h26, Michel, l’oncle de l’enfant reçoit un appel anonyme d’un homme revendiquant l’enlèvement et le meurtre de l’enfant. A 21h, un pompier repêche le corps de Gregory, pieds et poings liés, un bonnet enfoncé sur la tête, dans les eaux froides de la Vologne.

Le lendemain, les parents de Gregory reçoivent une lettre anonyme. «J’espère que tu mourras de chagrin le chef. Ce n’est pas ton argent qui pourra te redonner ton fils. Voilà ma vengeance, pauvre con». La lettre a été postée la veille, en fin d’après-midi, à Lépanges-sur-Vologne.

Premier faux pas

Premier faux pas fin octobre. Les premiers résultats des expertises en graphologie pourraient laisser penser que le corbeau serait Bernard Laroche, un cousin de Jean-Marie Villemin. Les experts ont besoin de temps pour confirmer leurs conclusions. Qu’à cela ne tienne, Bernard Laroche est interpellé le 31 octobre 1984, quitte à faire voler la procédure en éclat. Le suspect avance un alibi imparable à ce stade de l’instruction. Il est remis en liberté.

Le 2 novembre 1984, 17 jours après les faits, Murielle Bolle, 15 ans, est entendue par les gendarmes. Elle leur raconte que le 16 octobre, son beau-frère Bernard Laroche, cousin de Jean-Marie Villemin, est venu la chercher au collège à Bruyères. Ils se sont arrêtés à Lépanges, devant la maison des Villemin, Bernard a enlevé Gregory. Après avoir roulé quelques minutes, ils seraient stationnés au niveau de Docelles, là où le corps de l’enfant a été retrouvé, Bernard serait descendu de voiture avec l’enfant et revenu seul.

Après pareilles déclarations, le procureur demande au juge Lambert d’entendre à son tour ce témoin clé. Le magistrat préfère laisser passer le week-end et libère la collégienne qui passe le week-end dans sa famille. Il ne l’entendra que le lundi. A l’époque, la jeune-fille vit au domicile de sa sœur, Marie-Ange et de son beau-frère.

Le lundi 5 novembre, Jean-Michel Lambert, sur la base du témoignage de sa jeune belle-sœur, inculpe Bernard Laroche du meurtre de Grégory. Il est interpellé et incarcéré à la prison Charles III de Nancy. Le lendemain, Murielle Bolle se rétracte. «Je  suis jamais allée sur Lépanges là où le gosse il a été tué. (…) Bernard est innocent», déclare-t-elle face aux journalistes. Fin des certitudes.

Le 9 novembre, à l’occasion d’une confrontation entre Murielle Bolle et Bernard Laroche dans le bureau du juge Lambert, l’adolescente confirme l’innocence de son beau-frère. Faute de preuves, le juge remettra Bernard Laroche en liberté, contre l’avis du parquet, le 4 février 1985. Bien que Jean-Marie Villemin n’ait rien caché de son désir de vengeance à l’encontre de son cousin, Bernard Laroche, reprend sa vie là où il l’avait laissée, sans bénéficier de la moindre protection. Le 29 mars 1984, tandis qu’il rentre du travail, Bernard Laroche est abattu d’un coup de fusil par Jean-Marie Villemin.

Suspicions autour de Christine Villemin

Depuis la fin du mois de novembre, le magistrat instructeur avait vraisemblablement un autre suspect en tête. Fin novembre 1984, quatre collègues de Christine Villemin, ouvrière à la Manufacture de confection vosgienne, disent avoir vu Christine Villemin déposer du courrier à la poste de Lépanges, le 16 octobre, peu avant 17h. Confrontée à ses détractrices dans le bureau du juge Lambert, le 22 novembre 1984, la mère de Grégory maintient qu’elle s’est bien rendue à la Poste mais la veille.

Après Bernard Laroche, c’est au tour de Christine Villemin d’attirer l’attention des experts en graphologie qui trouvent des similitudes entre son écriture et celle du corbeau.  Des cordelettes identiques à celles qui avaient servi à ligoter les pieds et les mains de Gregory sont retrouvées dans le garage des Villemin. «J'ai l'impression qu'on me suspecte, mais ceux qui me désignent se trompent. Je ne vois pas ce que cela m'aurait rapporté d'avoir fait cela. Je n'ai plus de gosse. Je n'ai plus rien.» dit-elle en novembre au Figaro. Et en décembre:

«J'ai envie de rejoindre mon fils. J'y pense de plus en plus. Si je reste, c'est que je sais trop que cela ferait plaisir à Marie-Ange Laroche et aux avocats. Ils pourraient raconter n'importe quoi. Je ne serais plus là pour me défendre. Il faut que tout le monde sache que même si je viens à m'effondrer ou à craquer, mon témoignage ne variera pas.»

«L'irréparable vient d'être commis»

Le 5 juillet 1985, Christine Villemin est inculpée du meurtre de son propre fils. Enceinte de 6 mois, elle est incarcérée. «L'irréparable vient d'être commis» déclare alors son avocat, Maître Henri-René Garaud. A la prison de Metz, en détention préventive, elle commence une grève de la faim qui durera cinq jours. Libérée 11 jours plus tard, mais toujours inculpée, le juge Lambert avait estimé que Christine Villemin devait être renvoyée devant une cour d’assises.

Le 11 septembre 1986, le juge Lambert est dessaisi après avoir mené l’instruction pendant 23 mois. Le dossier est  transmis à un magistrat plus chevronné, le président de la Chambre d’accusation de Dijon, Maurice Simon. L’enquête est reprise à zéro, Christine Villemin bénéficiera d’un non-lieu en 1993.

Tandis qu’il occupait son premier poste au sortir de l’école de la magistrature, il avait connu la gloire et sa rançon en très peu de temps. «C’était un bon petit gars qui faisait son jogging du côté de Mirecourt», se souvient un habitant du secteur. «C’était presqu’une vedette», se rappelle un spinalien âgé de 13 ans lorsque l’affaire a éclaté. «Même mes parents qui ne s’y intéressaient pas du tout le reconnaissaient quand on le croisait au restaurant». Un destin hors du commun pour ce natif de Jarnac fils d’un ouvrier imprimeur et d’une mère secrétaire. Propulsé au rang de «magistrat le plus célèbre de France», la presse à laquelle il parlait sans retenue, avait fini par le destituer, ne pointant plus du doigt que ses manquements, et le surnommant dès lors «le petit juge».

«Si vous souhaitez devenir le nouveau pensionnaire du cimetière, continuez!»

Epuisé et désavoué, se disant victime de «pression médiatique»,  celui que l’on tient pour unique responsable de ce fiasco judiciaire et à qui l’on reproche une trop grande proximité avec la presse au risque de mettre en péril le secret de l’instruction, prend une année sabbatique au cours de laquelle il écrit un livre, Le Petit juge, pas vraiment bien accueilli par la critique, dans lequel il fait état, entre autres, des nombreuses lettres d’insultes qu’il a reçu du temps où il était en charge de l’affaire.

«Monsieur le Juge, vous avez le verbe bien haut. Si vous souhaitez devenir le nouveau pensionnaire du cimetière, continuez!»

«Tu déshonores la profession qui est déjà bien malade. Une retraite anticipée ou un internement à Sainte-Anne te sauveront la face»

«Vous n’êtes qu’un pauvre type, pas à la hauteur de votre fonction. Pour moi, vous méritez tous les noms possibles: ordure, assassin, criminel, bâtard, chien à vache, et ceci dit, c’est très peu pour tout ce que vous avez fait endurer et faites endurer à Christine. Vous le payerez, j’en suis persuadé»

Ces missives insultantes et menaçantes ne l’avaient cependant pas dissuadé de réintégrer la magistrature dès 1988 mais à des postes moins exposés, d’abord à Bourg-en-Bresse, en tant que juge du siège, puis au Mans, à partir de 2003, en tant que vice-président du TGI. 

«Je savais à quelle rampe de l’escalier du tribunal j’accrocherais la corde» 

En 2014, il avait fait son pot de départ et, auteur de nombreux romans policiers, il avait fait paraître cette même année un livre, dont le titre laissait entendre à quel point il était hanté par l’affaire Gregory et de la mort de Bernard Laroche qu’il n’aura pas su empêcher, «De combien d’injustices suis-je coupable?».

«Je n’ai pas accordé au départ toute l’attention que j’aurais dû à ce dossier. J’étais le seul juge d’instruction à Epinal. J’ai fini l’année avec 229 dossiers. Gregory portait le numéro 180», écrit-il dans les brefs passages qu’il consacre à l’affaire.

A la sortie de son dernier livre, il reconnaissait les erreurs de procédure. À Libération il confiait: «Je n’ai pas accordé au départ toute l’attention que j’aurais dû à ce dossier. J’étais le seul juge d’instruction d’Epinal. J’ai fini l’année avec 229 dossiers. Grégory portait le numéro 180.» Il revenait sur la culpabilité, pour Laroche «terrible» et «venue plus tard.» Jamais sur celle d'avoir inculpé la mère de Grégory.

Il disait avoir pensé au suicide, «par flashes»:

 «J’avais repéré l’endroit où ça se passerait. Je savais à quelle rampe de l’escalier du tribunal j’accrocherais la corde.» 

«Malheur à la ville dont le juge est un enfant», écrivait un journaliste du Nouvel observateur à son propos, faisant allusion à son inexpérience tandis qu’il  s’était retrouvé propulsé du jour au lendemain au cœur de l’une des plus grandes et médiatique affaire criminelle française à l’âge de 32 ans. «Je crois en une force qui nous dépasse, à un certain déterminisme, à un mystère auquel personne ne peut apporter de réponse», confiait-il encore il y a trois ans.

Le 28 juillet, Murielle Bolle, aujourd’hui incarcérée sera confrontée à son cousin qui affirme l’avoir vue se faire molester par l’entourage de Bernard Laroche après son audition par les gendarmes en novembre 1986. Peut-être saura-t-on alors si le fait de lui avoir rendu sa liberté le temps d’un week-end aura fait perdre à Bernard Laroche la vie, à la justice, 33 ans.

* — Jean-Michel Lambert, «Le Petit juge», editions Albin Michel, 1987 Retourner à l'article

 

Sandrine Issartel
Sandrine Issartel (9 articles)
Journaliste
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