France

La triste histoire des rennes splendides et décadents de l’île Saint-Matthieu

Elise Costa, mis à jour le 13.07.2017 à 15 h 00

Au départ, cela ressemble à une simple téléréalité pour cervidés: 29 rennes débarquent sur une île paisible aux confins de la terre. Tout se passe bien, jusqu’à ce que l’expérience vire au cauchemar.

St. Matthew Island | Least Auklets via Flickr CC License by

St. Matthew Island | Least Auklets via Flickr CC License by

Quel est notre rapport aux animaux? Comment nous nous épaulons et parfois, nous détruisons? Cet été, Slate vous raconte des histoires extraordinaires d’animaux sauvages et domestiques à travers le monde pour nous aider à comprendre qui ils sont et qui nous sommes.

L’île Saint-Matthieu –à ne pas confondre avec l’île Saint-Mathieu, une île fantôme qui a disparu des cartes au XIXe siècle– se trouve quelque part à l’ouest des côtes de l’Alaska. Une terre de 357 km² baignant dans les eaux froides de la mer de Béring où il ne passe pas grand chose. Il peut arriver que, de la banquise, un ou deux ours blancs s’y arrêtent pour passer des vacances dans le sud mais le reste du temps, c’est une île inhabitée. Ça n’a pas toujours été le cas.

En août 1944, 19 gardes-côtes américains installent sur l’île Saint-Matthieu une station LORAN. Ils n’y vont pas seuls. À bord de leur bateau se trouvent aussi 29 rennes. Les hommes sont prévoyants. Qui peut prédire comment la Seconde Guerre mondiale va tourner? Ainsi, si les gardes-côtes ne parvenaient plus à être ravitaillés, ils auraient toujours de quoi survivre. L’hiver se passe sans qu’aucun homme n’ait besoin de tuer un renne. Les alliés gagnent la guerre. Chacun peut rentrer chez soi. Les hommes disent au revoir aux rennes, et quittent l’île, les laissant vivre de lichen (leur plat préféré) et d’eau fraîche.

Boom démographique

 

En 1957, un biologiste du nom de David Klein se souvient de l’île Saint-Matthieu. Il décide d’aller y faire une petite randonnée.

«J’avais 30 ans, et l’Alaska était encore un territoire des États-Unis [l’Alaska n’est devenu le 49e État des États-Unis qu’en 1959]. L’un de mes directeurs de recherche, Robert F. Scott –qui était par ailleurs mon mentor– m’a demandé, pendant mes études en master, si ça m’intéresserait d’aller sur l’île de Saint-Matthieu pour y étudier les rennes. C’était un vrai challenge, compte tenu de l’isolement, des difficultés logistiques et d’organisation que ça impliquait. J’ai vu ça comme une aventure.», confie par e-mail Dave Klein, aujourd’hui professeur honoraire de l’université de l’Alaska.

Le jeune biologiste travaille alors sur l’écologie des ruminants sauvages pour le compte des Eaux et forêts des États-Unis.

Il poursuit: «Oui, c’était compliqué d’y aller. Mon directeur de recherches a fait en sorte que mon assistant [Jim Whisenhant] et moi-même puissions embarquer à bord d’un navire de l’US Coast Guard qui avait prévu de se rendre en mer de Béring pour des entraînements cet été-là. J’étais responsable de tout le reste de l’organisation

Treize ans après leur introduction sur l’île Saint-Matthieu, David Klein découvre que les rennes –probablement accros au sexe comme Michael Douglas en son temps– sont passés de 29 à… 1.350. Dave Klein prend des notes dans son petit carnet, répertorie les mâles et les femelles, étudie leur âge et leur condition physique. Les rennes croquent la vie à pleine dent: ils se nourrissent copieusement de lichen et sont en pleine santé. Lacs d’eau fraîche et autres ruisseaux nourris par les précipitations et les divers résidus de banquise font de l’île Saint-Matthieu un paradis perdu pour les cervidés. Dave Klein et Jim Whisehant quittent l’endroit après six semaines de recherches. À son retour, il publie un rapport de près de 50 pages sur leurs observations.

Et là, c'est le drame… 

 

Pris par sa thèse universitaire, le train-train quotidien et le fait que l’île Saint-Matthieu ne se trouve pas la porte à côté, Dave ne revient que six ans plus tard. Nous sommes alors en 1963. Là, ce qu’il voit dépasse toute prédiction. 

En l’absence de prédateurs et de clinique spécialisée en dépendance au sexe, les rennes sont désormais au nombre de 6.000. David Klein commence par les observer aux jumelles, puis à la longue vue sur les hauteurs de l’île.

«Le poids, le sexe et l’âge de la population [observée en 1957], tout indiquait qu’ils allaient très bien et qu’ils allaient être plus nombreux rapidement. Je n’ai pas été très surpris de découvrir qu’ils étaient désormais 6.000», explique le biologiste.

Il finit son recensement en volant au-dessus de leur tête grâce aux hélicoptères de l’U.S. Coast Guard. Puis décide de les laisser tranquilles et de repasser trois ans plus tard.

Été 1966. Quand Dave Klein pose le pied sur l’île Saint-Matthieu, il doit marcher un peu pour trouver le premier renne. Ils ne sont plus que 42. 41 femelles et 1 mâle stérile. Le sol est jonché de bois et d’énormes squelettes. Les mammifères ont été décimés. Dave Klein entreprend de comprendre ce qui s’est passé. Il réalise que sur l’île qui s’étend sur 295 kms, le délicieux lichen a peu à peu manqué face à la population grandissante de rennes. Or, ils ne pouvaient pas migrer.

Par e-mail, il précise:

«D’après nos études réalisées en 1957, les rennes (…) commençaient déjà à s’attaquer à leur réserve de nourriture pour l’hiver, le lichen, qui est une plante qui pousse lentement. Je m’attendais à une famine hivernale, mais pas si extrême.»

Lors de prélèvements sur les corps des animaux, il relève qu’à la fin, les rennes ne se nourrissaient effectivement plus que de camarines noires, une baie semblable à la myrtille, et qui était la seule ressource qui leur restait. Autre chose retient son attention: les squelettes ont tendance à être groupés. Ce qui signifie que les rennes sont morts dans un laps de temps très court. De plus, il ne subsiste pas de renne âgé de moins de trois ans. Ce qui constitue un indice sur le moment où les rennes ont disparu.

Place aux renards polaires

 

Le professeur Klein retrouve une photo aérienne prise en mai 1964 depuis un avion de reconnaissance. Dessus, il avait bien vu la terre couverte de neige, à quelques exceptions près, mais l’absence de rennes ne l’avait pas alerté: le pilote avait refusé de descendre plus bas en altitude, et les rennes avaient peut-être couru se cacher en entendant les pales de l’appareil. Ces informations en main, David Klein en est persuadé: un évènement s’est produit entre 1963 et 1964. Mais quoi, au juste? Qu’est-il arrivé aux rennes à cette période?

Le premier réflexe de David Klein est de lorgner du côté de l’hiver. Le problème est que l’agence météorologique américaine ne dispose pas de données pour l’île Saint-Matthieu. Le biologiste décide donc de consulter les registres d’une île «voisine», l’île Nunivak. 

Il remarque qu’à l’hiver 1964, des records de températures négatives y ont été enregistrés. Certaines données indiquent même des tempêtes glacées avec vents violents dans la région, déversant jusqu’à 120 cm de neige. Les rennes, déjà affaiblis, n’ont ainsi pas pu aller chercher le lichen enfoui sous l'épaisse couche de glace. S’il ne restait plus que des femelles deux ans plus tard, c’est parce que «chez les mammifères, y compris nous humains, les femelles ont tendance à vivre plus longtemps que les mâles», précise Dave Klein. À l’automne, pendant la période de reproduction, les mâles vivent sur leurs réserves, trop occupés à féconder tout ce qui bouge, tandis que les femelles continuent à se nourrir normalement.

En 1980, l'espèce avait complètement disparu de l’île Saint-Matthieu. Aujourd’hui, on y trouve beaucoup de renards polaires. Le professeur David Klein vient, quant à lui, de fêter ses 90 ans.

Voici comment l'insouciance et le consumérisme ont eu raison des rennes de l’île Saint-Matthieu. Où migrerons-nous lorsque ce sera notre tour?

Vous pouvez lire la BD de Stuart McMillen, traduite en français.

Pour aller plus loin, l’étude complète du professeur David Klein, «Introduction, accroissement et extinction des rennes de l’île de Saint-Matthieu» (1966) est disponible en ligne et en anglais.

Elise Costa
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Journaliste
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